13e édition du Forum social mondial au Brésil : quel bilan ?

29 mars par Christophe Ventura


Iris

Du 13 au 17 mars s’est tenue la 13e édition du Forum social mondial (FSM) à Salvador de Bahia, au Brésil. Cet événement a regroupé de nombreux mouvements sociaux et organisations brésiliens et internationaux, venus débattre et travailler ensemble sur des thématiques clés telles que la lutte contre le racisme, l’affirmation des droits de la femme ou la préservation de l’environnement. Ce forum favorise le développement d’un « autre monde possible », plus solidaire de la planète. Il a cette année été marqué par l’assassinat de la conseillère municipale Marielle Franco, dans un contexte social brésilien davantage alarmant. Pour nous éclairer, le point de vue de Christophe Ventura, chercheur associé à l’IRIS, présent à Salvador.

Cette 13e édition du FSM a réuni pas moins de 60.000 personnes issues de 120 pays différents. Si la mobilisation semble toujours d’actualité, elle semble moindre par rapport à une époque. Comment mesurez-vous aujourd’hui la portée du FSM et son utilité ? Quid de sa pérennité ?

D’un point de vue numérique, cette édition a été un succès qui se situe dans la tradition des Forums. Ce FSM de Salvador a en effet réuni plusieurs dizaines de milliers de personnes. Essentiellement des militants de la gauche brésilienne organisée (Parti des travailleurs – formation de Lula –, Parti communiste du Brésil, syndicats et autres organisations – jeunesse par exemple – proches de ces partis, membres du Parti socialisme et liberté – PSOL –, à gauche du PT), et les étudiants de l’Université fédérale de Salvador qui accueillait l’événement. De ce point de vue, ce FSM fut surtout un Forum brésilien, un concentré de la gauche nationale, plus qu’un Forum réellement mondial. Bien sûr, plusieurs délégations internationales étaient présentes (Allemagne, France, Espagne, Québec, Maroc pour les plus importantes), mais dans des proportions bien plus marginales que par le passé. Les organisations et réseaux internationaux présents le sont désormais à travers des délégations de représentants mandatés (élus, permanents) plutôt qu’à travers des présences militantes larges comme par le passé. Cela illustre et confirme la baisse d’intensité du mouvement altermondialiste des années 2000, de sa projection dans le FSM, ainsi que la mutation de ses formes d’expression et d’organisation.

En réalité, beaucoup d’hésitations avaient précédé la décision d’organiser cet événement au sein des organisateurs. L’investissement des organisations politiques et syndicales brésiliennes dans ce Forum a été lié au souhait d’organiser un événement politico-social capable de donner une résonnance nationale, et au-delà, au combat politique actuel de Lula, à quelques mois d’une élection présidentielle à laquelle il a de fortes chances de ne pas pouvoir participer, bien qu’il soit en tête de toutes les enquêtes d’opinion.

Sur place, le « black-out » médiatique a été quasiment total.

Le FSM est devenu un rendez-vous pour des représentants d’organisations internationales, de syndicats, d’ONG, d’associations, des élus souhaitant travailler ensemble sur des campagnes et thématiques qui les lientIl est certain que la formule du FSM a vécu malgré le fait qu’il ne s’agisse plus du même événement qu’au début des années 2000. Désormais, le Forum est une sorte de grande université d’été internationaliste ponctuelle, avec de nombreux débats et plus de 1600 activités organisées, par exemple, lors de cette dernière édition. Il n’est plus un sujet politique central qui pèse en tant que tel dans la vie politique brésilienne, latino-américaine et internationale, comme il n’est plus l’événement central annuel qu’il a pu être pour tous les mouvements sociaux internationaux. Certains sont restés (notamment les ONG et des franges syndicales), certains se sont éloignés du processus (comme le Mouvement des sans-terre au Brésil). Le FSM est progressivement devenu un rendez-vous pour des représentants d’organisations internationales, de syndicats, d’ONG, d’associations, des élus souhaitant travailler ensemble sur des campagnes et thématiques qui les lient, pendant et hors de l’événement. Ce dernier, tel un salon professionnel, leur permet de se rencontrer, de se coordonner, de travailler, de renforcer et élargir leurs réseaux de partenaires. C’est, je dirais, la principale et réelle fonction du FSM aujourd’hui.

Le FSM, tel qu’il a été conçu et pensé à son origine, avait pris une importante place due à un contexte politique latino-américain et international propice. En effet, cet espace est né dans une époque de montée en puissance des mouvements contestataires à l’échelle mondiale, notamment en Europe et en Amérique latine. Sur place, la vague de gauche démarrait, se préparait au sein du FSM qui articulait luttes sociales et politiques. Lula (seulement encore candidat), Evo Morales (syndicaliste), ou encore Rafael Correa (économiste) aiguisaient leurs armes et leur préparation au FSM. Ils étaient une expression et une incarnation de ce moment et de ces luttes.

Nous sommes entrés dans l’ère de la montée des autoritarismes, à commencer par le Brésil Cette dynamique portait l’ensemble des acteurs et des participants internationaux. De plus, le début des années 2000 voyait s’organiser un combat intellectuel et idéologique entre les tenants de la « mondialisation Mondialisation (voir aussi Globalisation)
(extrait de F. Chesnais, 1997a)
Jusqu’à une date récente, il paraissait possible d’aborder l’analyse de la mondialisation en considérant celle-ci comme une étape nouvelle du processus d’internationalisation du capital, dont le grand groupe industriel transnational a été à la fois l’expression et l’un des agents les plus actifs.
Aujourd’hui, il n’est manifestement plus possible de s’en tenir là. La « mondialisation de l’économie » (Adda, 1996) ou, plus précisément la « mondialisation du capital » (Chesnais, 1994), doit être comprise comme étant plus - ou même tout autre chose - qu’une phase supplémentaire dans le processus d’internationalisation du capital engagé depuis plus d’un siècle. C’est à un mode de fonctionnement spécifique - et à plusieurs égards important, nouveau - du capitalisme mondial que nous avons affaire, dont il faudrait chercher à comprendre les ressorts et l’orientation, de façon à en faire la caractérisation.

Les points d’inflexion par rapport aux évolutions des principales économies, internes ou externes à l’OCDE, exigent d’être abordés comme un tout, en partant de l’hypothèse que vraisemblablement, ils font « système ». Pour ma part, j’estime qu’ils traduisent le fait qu’il y a eu - en se référant à la théorie de l’impérialisme qui fut élaborée au sein de l’aile gauche de la Deuxième Internationale voici bientôt un siècle -, passage dans le cadre du stade impérialiste à une phase différant fortement de celle qui a prédominé entre la fin de Seconde Guerre mondiale et le début des années 80. Je désigne celui-ci pour l’instant (avec l’espoir qu’on m’aidera à en trouver un meilleur au travers de la discussion et au besoin de la polémique) du nom un peu compliqué de « régime d’accumulation mondial à dominante financière ».

La différenciation et la hiérarchisation de l’économie-monde contemporaine de dimension planétaire résultent tant des opérations du capital concentré que des rapports de domination et de dépendance politiques entre États, dont le rôle ne s’est nullement réduit, même si la configuration et les mécanismes de cette domination se sont modifiés. La genèse du régime d’accumulation mondialisé à dominante financière relève autant de la politique que de l’économie. Ce n’est que dans la vulgate néo-libérale que l’État est « extérieur » au « marché ». Le triomphe actuel du « marché » n’aurait pu se faire sans les interventions politiques répétées des instances politiques des États capitalistes les plus puissants (en premier lieu, les membres du G7). Cette liberté que le capital industriel et plus encore le capital financier se valorisant sous la forme argent, ont retrouvée pour se déployer mondialement comme ils n’avaient pu le faire depuis 1914, tient bien sûr aussi de la force qu’il a recouvrée grâce à la longue période d’accumulation ininterrompue des « trente glorieuses » (l’une sinon la plus longue de toute l’histoire du capitalisme). Mais le capital n’aurait pas pu parvenir à ses fins sans le succès de la « révolution conservatrice » de la fin de la décennie 1970.
heureuse » – FMI FMI
Fonds monétaire international
Le FMI a été créé en 1944 à Bretton Woods (avec la Banque mondiale, son institution jumelle). Son but était de stabiliser le système financier international en réglementant la circulation des capitaux.

À ce jour, 188 pays en sont membres (les mêmes qu’à la Banque mondiale).

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, Banque mondiale Banque mondiale
BM
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD) a été créée en juillet 1944 à Bretton Woods (États-Unis), à l’initiative de 45 pays réunis pour la première Conférence monétaire et financière des Nations unies. En 2011, 187 pays en étaient membres.

Créée en 1944 à Bretton Woods dans le cadre du nouveau système monétaire international, la Banque possède un capital apporté par les pays membres et surtout emprunte sur les marchés internationaux de capitaux. La Banque finance des projets sectoriels, publics ou privés, à destination des pays du Tiers Monde et de l’ex-bloc soviétique. Elle se compose des cinq filiales suivantes :
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD, 189 membres en 2017) octroie des prêts concernant de grands secteurs d’activité (agriculture et énergie), essentiellement aux pays à revenus intermédiaires.
L’Association internationale pour le développement (AID, ou IDA selon son appellation anglophone, 164 membres en 2003) s’est spécialisée dans l’octroi à très long terme (35 à 40 ans, dont 10 de grâce) de prêts à taux d’intérêt nuls ou très faibles à destination des pays les moins avancés (PMA).
La Société financière internationale (SFI) est la filiale de la Banque qui a en charge le financement d’entreprises ou d’institutions privées du Tiers Monde.
Enfin, le Centre international de règlements des différends relatifs aux investissements (CIRDI) gère les conflits d’intérêts tandis que l’Agence multilatérale de garantie des investissements (AMGI) cherche à favoriser l’investissement dans les PED. Avec l’accroissement de l’endettement, la Banque mondiale a, en accord avec le FMI, développé ses interventions dans une perspective macro-économique. Ainsi la Banque impose-t-elle de plus en plus la mise en place de politiques d’ajustement destinées à équilibrer la balance des paiements des pays lourdement endettés. La Banque ne se prive pas de « conseiller » les pays soumis à la thérapeutique du FMI sur la meilleure façon de réduire les déficits budgétaires, de mobiliser l’épargne interne, d’inciter les investisseurs étrangers à s’installer sur place, de libéraliser les changes et les prix. Enfin, la Banque participe financièrement à ces programmes en accordant aux pays qui suivent cette politique, des prêts d’ajustement structurel depuis 1982.

TYPES DE PRÊTS ACCORDÉS PAR LA BM :

1) Les prêts-projets : prêts classiques pour des centrales thermiques, le secteur pétrolier, les industries forestières, les projets agricoles, barrages, routes, distribution et assainissement de l’eau, etc.
2) Les prêts d’ajustement sectoriel qui s’adressent à un secteur entier d’une économie nationale : énergie, agriculture, industrie, etc.
3) Les prêts à des institutions qui servent à orienter les politiques de certaines institutions vers le commerce extérieur et à ouvrir la voie aux transnationales. Ils financent aussi la privatisation des services publics.
4) Les prêts d’ajustement structurel, censés atténuer la crise de la dette, qui favorisent invariablement une politique néo-libérale.
5) Les prêts pour lutter contre la pauvreté.
Site :
, médias, etc. – et ceux – au sein du FSM et du mouvement altermondialiste – d’une « autre mondialisation ». Depuis, la crise mondiale de 2008 est passée par là et la configuration des relations internationales est bouleversée. Les conditions ne sont plus les mêmes. Aujourd’hui, plus de « mondialisation heureuse », plutôt un rejet de la mondialisation qui remise également les rêves d’une « autre mondialisation ». Nous sommes entrés dans l’ère de la montée des autoritarismes, à commencer par le Brésil, des désintégrations sociales et démocratiques qui se traduisent par des demandes plus fortes de protection. On se projette moins dans un imaginaire d’espoir – dont on ne voit ni ne ressent la possibilité –, que dans le souhait immédiat de ne pas perdre plus que ce qu’on a déjà perdu. De plus, l’Amérique latine traverse désormais une période de forte instabilité politique où les gauches sont malmenées, contestées par une partie des mouvements sociaux (question du modèle de développement), affectées par l’usure du pouvoir et soumises à de nouvelles offensives de déstabilisation politico-juridico-médiatiques de la part de la droite et des oligarchies locales.

Le FSM a engendré des réseaux qui agissent désormais à des échelles inconnues avant son existenceLe FSM est une formule qui appartient au monde pré-2008. Il a engendré des réseaux et des coordinations internationalisés qui agissent désormais à des échelles inconnues avant son existence. C’est un acquis, même si leur visibilité est moindre que l’événement qui en a été l’incubateur. Ces acteurs doivent trouver, à partir de l’expérience du FSM, les nouvelles formes de leur expansion et de leur ancrage. Ils doivent construire des « chaînes de valeurs » politiques, sociales et démocratiques transnationales.


Quelles ont été les thématiques clés discutées durant ce forum ?

Sept grands thèmes ont structuré le Forum. Autour d’eux, des centaines de débats variés se sont organisés. Deux principales thématiques ont émergé des discussions : la question des femmes et leurs droits ; la jeunesse, le monde étudiant et sa précarité, avec comme exemple les multiples attaques touchant les universités ou la situation de générations diplômées ne trouvant pas de débouchés sur le marché de l’emploi. Parallèlement, des thématiques plus transversales et classiques ont été discutées, telles que l’environnement, les marchés financiers Marchés financiers
Marché financier
Marché des capitaux à long terme. Il comprend un marché primaire, celui des émissions et un marché secondaire, celui de la revente. À côté des marchés réglementés, on trouve les marchés de gré à gré qui ne sont pas tenus de satisfaire à des conditions minimales.
ou le commerce international.

Quelques ateliers ont été également organisés durant le Forum pour dénoncer les récents accords de libre-échange et leurs conséquences sur le plan des droits humains, ainsi que sur l’environnement et les droits sociaux. Les négociations du MERCOSUR Mercosur Le Mercosur est une zone régionale de coopération économique du Cône Sud (marché du Cône Sud) qui rassemble le Brésil, l’Argentine, l’Uruguay et le Paraguay, en plus de deux pays associés, le Chili et la Bolivie. avec l’Union européenne et le Partenariat transpacifique global et progressiste (CPTPP) ont particulièrement été examinées et décryptées, pour alerter la société civile sur les dangers qu’ils comportent. Tous ces accords de libre-échange sont puissamment dénoncés en Amérique latine. Pour les mouvements présents, ils enferment la région dans son modèle de développement actuel, basé sur l’extraction et l’exportation des matières premières et des ressources naturelles. Pauvre en valeur ajoutée, destructeur pour l’environnement et la société, permettant aux multinationales étrangères de venir faire en Amérique latine ce qui leur est interdit chez elles, ce modèle condamne les pays du Sud à la dépendance aux pays du Nord et entrave leur développement.


Marielle Franco, conseillère municipale de Rio de Janeiro, a été abattue en pleine rue la semaine dernière. Dans un climat de tension avec le président Temer, quel a été l’impact de son assassinat au Brésil et sur la tenue du FSM ?

Depuis le 15 mars, une forte vague d’indignation est apparue dans tout le BrésilL’assassinat – pour ne pas dire l’exécution – de la conseillère municipale de Rio, membre du Parti socialisme et liberté (PSOL), un des partis de gauche radicale brésiliens, a créé un choc d’abord au FSM et, en même temps, une commotion dans tout le pays. Depuis le 15 mars, une forte vague d’indignation est apparue dans tout le Brésil, s’illustrant par différents hommages, manifestations et partages sur les réseaux sociaux.

Marielle Franco - photo Mídia NINJA (CC-BY-SA)Cette militante est ainsi devenue, en l’espace de quelques jours, une icône qui représente à la fois la dénonciation de la réduction de l’État de droit brésilien, des politiques économiques et sociales du gouvernement, de celles contre les populations noires. Marielle Franco incarne également le rejet sans concession de la gestion militarisée des favelas – plus globalement des quartiers populaires et de la pauvreté – au nom de la lutte contre le narcotrafic. Elle représente finalement l’incarnation des attaques contre la démocratie au Brésil. Une bataille commence autour de l’image de Marielle Franco et de son héritage entre les mouvements populaires, les médias et le gouvernement. Ces deux derniers utilisent cet événement tragique pour finalement justifier un accroissement de l’intervention militaire dans les quartiers populaires, en particulier à Rio. Exactement contre quoi se battait Marielle Franco.

Entretien publié sur le site de l’IRIS