5e forum social mondial à Porto Alegre : un pas qualitatif

31 mars 2005 par Denis Horman


Du 27 au 31 janvier 20005 s’est tenu à Porto Alegre le 5e forum social mondial, le 4e dans cette ville du Brésil. Loin d’un déclin ou d’un essoufflement, la 5e édition du FSM a connu le plus grand nombre de participant(e)s : 155 000 personnes enregistrées, provenant de 135 pays.

En dépit -ou à cause- de l’universalité des attaques néo-libérales, antidémocratiques et militaires, des guerres dites « préventives » chères à Bush, de la déstabilisation de la région latino-américaine, recherchée et provoquée par l’Administration américaine, des effets démobilisateurs de la politique mise en œuvre au Brésil par le Président « Lula », le 5e FSM a offert un espace encore plus grand de visibilité au mouvement alter-mondialiste ; il a impulsé des convergences militantes entre des secteurs sociaux très variés, frappés par la « marchandisation » du monde. Au-delà des sensibilités différentes ou complémentaires, voire des divergences politiques, il a permis à des réseaux internationaux de s’accorder sur des résolutions et des objectifs de campagnes communs. Pour la première fois, le FSM a favorisé un équilibre nouveau entre ce qui le caractérise fondamentalement - les espaces d’échanges, de reconnaissance mutuelle et d’articulation entre les organisations de la « société civile »- et l’assemblée des mouvements sociaux, lieu où s’élabore un calendrier commun d’action Action
Actions
Valeur mobilière émise par une société par actions. Ce titre représente une fraction du capital social. Il donne au titulaire (l’actionnaire) le droit notamment de recevoir une part des bénéfices distribués (le dividende) et de participer aux assemblées générales.
à l’échelle internationale, émanant, cette fois, en grande partie des réseaux et des propositions formulées dans les séminaires et ateliers du forum.

Le contexte international et latino-américain

D’aucuns annonçaient l’essoufflement ou le déclin du Forum social mondial, à partir d’une analyse de la situation internationale.

L’ampleur des attaques néo-libérales, partout dans le monde, provoquent des réactions en sens divers, à la fois dans les institutions politiques, dans les organisations syndicales et les mouvements sociaux. Il existe une certaine « fragmentation » des luttes, une sorte de « nationalisation » des mouvements sociaux aux prises avec des mesures anti-sociales, au niveau de chacun des pays, que ce soit en Europe, en Amérique latine, en Asie. Certes, il est important, voire décisif pour les mouvements sociaux de renforcer leur ancrage, leur enracinement dans la réalité nationale.

L’offensive de l’impérialisme américain entraîne à son tour un sentiment, une montée de « nationalismes ». Ainsi, En Europe, un des arguments avancés, pour pousser à la ratification du Traité constitutionnel, est la nécessité de faire bloc face à cette hégémonie américaine. En Amérique latine, l’interventionnisme américain, sous différentes formes, pousse des mouvements sociaux radicalisés dans les bras de leur gouvernement, comme en Argentine par exemple. Le gouvernement Kirchner n’a pas hésité à suspendre le payement de sa dette Dette Dette multilatérale : Dette qui est due à la Banque mondiale, au FMI, aux banques de développement régionales comme la Banque Africaine de Développement, et à d’autres institutions multilatérales comme le Fonds Européen de Développement.
Dette privée : Emprunts contractés par des emprunteurs privés quel que soit le prêteur.
Dette publique : Ensemble des emprunts contractés par des emprunteurs publics.
publique due aux créanciers privés fin décembre 2001. Ceux-ci ont été contraints d’abandonner près de 70% de leurs créances Créances Créances : Somme d’argent qu’une personne (le créancier) a le droit d’exiger d’une autre personne (le débiteur). . Mais, en même temps, ce gouvernement couvre la répression très dure qui s’abat sur des militant(e)s syndicaux dans plusieurs entreprises.

Au Brésil, une question centrale, à savoir celle de la caractérisation de la politique du gouvernement « Lula », traverse et divise le mouvement social et les partis de gauche. Les réformes avancent très timidement. L’objectif d’installer un million de familles paysannes, à partir du Programme national de réforme agraire, a été diminué de moitié et cette moitié-là connaît bien des ratés. La réforme urbaine, la construction de logements populaires n’a pas été mise en route. L’idée d’utiliser les impôts pour la redistribution des richesses n’a pas vu le jour. Et le remboursement intégral du service de la dette Service de la dette Somme des intérêts et de l’amortissement du capital emprunté. vaut à « Lula » les hommages appuyés du FMI FMI
Fonds monétaire international
Le FMI a été créé en 1944 à Bretton Woods (avec la Banque mondiale, son institution jumelle). Son but était de stabiliser le système financier international en réglementant la circulation des capitaux.

À ce jour, 188 pays en sont membres (les mêmes qu’à la Banque mondiale).

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Une des questions, posée à l’occasion de l’ouverture du Forum, était donc de savoir si les mesures prises par le gouvernement « Lula » peuvent avoir un impact réel dans la réduction de la pauvreté ou si elles sont simplement destinées à atténuer des situations criantes et explosives de pauvreté.

Au Venezuela, le gouvernement d’Hugo Chavez, soutenu par de larges couches de la population, continue la « révolution bolivarienne », mettant l’accent sur la réforme agraire, les services de santé publics, l’alphabétisation, le logement social, etc., et cela, grâce à la socialisation de la rente pétrolière.

L’analyse de la situation internationale, sous l’angle des attaques néo-libérales partout dans le monde, fait apparaître une autre réalité : de nouvelles phases de radicalisation , de politisation dans le mouvement alter-mondialiste. Ce phénomène n’est pas seulement latino-américain.

Le processus des forums sociaux s’étend à l’échelle internationale. Il exprime encore et toujours cet état d’esprit qui le caractérise depuis ses débuts, en 2001, bien que les actions, les mobilisations qu’il a suscitées - parfois impressionnantes du reste, comme les manifestations anti-guerre de février 2003- n’ont pas pu, jusqu’à présent, faire reculer de manière significative l’offensive néo-libérale.

Le 5e FSM : une rencontre tournée vers l’action
Le 5e forum social mondial a d’abord impressionné par son succès numérique : 155 000 participant(e)s provenant de 135 pays, avec des délégations représentant plus 6500 organisations ; un camp de la jeunesse sur le site du forum, avec 35 000 jeunes, surtout Brésiliens ; 2800 bénévoles, enthousiastes et responsables ; un cortège de quelque 200 000 manifestant(e)s marquant l’ouverture du Forum.

La conception géographique et organisationnelle du forum -un espace de plusieurs km, dans la ville, situé le long de la bordure du fleuve Guaiba- allait faciliter l’accès pour des collectifs, des comités, des communautés de base et la population de Porto Alegre.

Mais, au-delà, de ce succès numérique, c’est la conception, la forme-même du forum mondial qui allaient être modifiées, sous l’impulsion du Conseil international et du secrétariat brésilien du forum, pour permettre des espaces de convergence entre des secteurs sociaux très variés.

Ce pas qualitatif souhaité est très bien résumé dans cette réflexion de Chico Whitaker, un des principaux initiateur du FSM : « Il faut, à mon avis, bien distinguer le mouvement alter-mondialiste, qui existait avant les forums sociaux, de ces derniers. L’apport des forums est d’instaurer des espaces (qui n’existaient pas auparavant) d’échanges, de reconnaissance mutuelle et d’articulation entre les organisations de la société civile. En respectant leur diversité et en établissant des rapport horizontaux. Un espace ne peut avoir de programme d’action, sauf à ne plus être un espace. Son rôle est autre : donner plus d’unité et de visibilité au mouvement alter-mondialiste. Mais chaque organisation, au sein de celui-ci, a ses propres objectifs et sa propre stratégie pour les atteindre. C’est évidemment mieux si elles s’articulent entre elles, en profitant des opportunités ouvertes par les forums sociaux. S’il faut donner de l’unité au mouvement, il ne faut pas chercher une unification impossible, moins encore une homogénéisation ou une direction unique » [1].

Ce pas qualitatif s’est illustré de plusieurs manières.

Des initiatives autogérées

Une nouvelle « méthodologie » a été mise en œuvre. Le programme fut élaboré après une vaste consultation des organisations de base et plus de 90% des activités furent « autogérées ». Les grandes conférences furent supprimées, laissant la place aux séminaires et ateliers, permettant une implication beaucoup plus grande des participants dans quelque 2500 activités.

Des espaces de convergence

Cette nouvelle « méthodologie » a permis à des réseaux militants sur des thématiques précises de se rencontrer, de confronter leurs expériences, de définir des objectifs communs, de déterminer des terrains communs de campagnes.
Cette démarche s’est concrétisée sur des thématiques comme le dette du tiers monde, le mouvement anti-guerre, la question paysanne, la problématique de l’eau, la redistribution des richesses, les institutions économiques et financières internationales (FMI, BM Banque mondiale
BM
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD) a été créée en juillet 1944 à Bretton Woods (États-Unis), à l’initiative de 45 pays réunis pour la première Conférence monétaire et financière des Nations unies. En 2011, 187 pays en étaient membres.

Créée en 1944 à Bretton Woods dans le cadre du nouveau système monétaire international, la Banque possède un capital apporté par les pays membres et surtout emprunte sur les marchés internationaux de capitaux. La Banque finance des projets sectoriels, publics ou privés, à destination des pays du Tiers Monde et de l’ex-bloc soviétique. Elle se compose des cinq filiales suivantes :
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD, 189 membres en 2017) octroie des prêts concernant de grands secteurs d’activité (agriculture et énergie), essentiellement aux pays à revenus intermédiaires.
L’Association internationale pour le développement (AID, ou IDA selon son appellation anglophone, 164 membres en 2003) s’est spécialisée dans l’octroi à très long terme (35 à 40 ans, dont 10 de grâce) de prêts à taux d’intérêt nuls ou très faibles à destination des pays les moins avancés (PMA).
La Société financière internationale (SFI) est la filiale de la Banque qui a en charge le financement d’entreprises ou d’institutions privées du Tiers Monde.
Enfin, le Centre international de règlements des différends relatifs aux investissements (CIRDI) gère les conflits d’intérêts tandis que l’Agence multilatérale de garantie des investissements (AMGI) cherche à favoriser l’investissement dans les PED. Avec l’accroissement de l’endettement, la Banque mondiale a, en accord avec le FMI, développé ses interventions dans une perspective macro-économique. Ainsi la Banque impose-t-elle de plus en plus la mise en place de politiques d’ajustement destinées à équilibrer la balance des paiements des pays lourdement endettés. La Banque ne se prive pas de « conseiller » les pays soumis à la thérapeutique du FMI sur la meilleure façon de réduire les déficits budgétaires, de mobiliser l’épargne interne, d’inciter les investisseurs étrangers à s’installer sur place, de libéraliser les changes et les prix. Enfin, la Banque participe financièrement à ces programmes en accordant aux pays qui suivent cette politique, des prêts d’ajustement structurel depuis 1982.

TYPES DE PRÊTS ACCORDÉS PAR LA BM :

1) Les prêts-projets : prêts classiques pour des centrales thermiques, le secteur pétrolier, les industries forestières, les projets agricoles, barrages, routes, distribution et assainissement de l’eau, etc.
2) Les prêts d’ajustement sectoriel qui s’adressent à un secteur entier d’une économie nationale : énergie, agriculture, industrie, etc.
3) Les prêts à des institutions qui servent à orienter les politiques de certaines institutions vers le commerce extérieur et à ouvrir la voie aux transnationales. Ils financent aussi la privatisation des services publics.
4) Les prêts d’ajustement structurel, censés atténuer la crise de la dette, qui favorisent invariablement une politique néo-libérale.
5) Les prêts pour lutter contre la pauvreté.
Site :
, OMC OMC
Organisation mondiale du commerce
Née le 1er janvier 1995, elle remplace le forum permanent de négociation qu’était l’Accord général sur les tarifs douaniers et le commerce (GATT) où les États avaient seulement le statut de « parties contractuelles ». Un des objectifs de l’OMC est le démantèlement, lorsqu’ils existent encore, des monopoles nationaux constitués en vertu d’une décision publique. C’est déjà le cas pour les télécommunications dont la décision a été prise dans le cadre de l’OMC en février 97. Mais il en reste d’autres comme les chemins de fer qui attirent la convoitise des grands groupes financiers.

Un autre objectif est la libéralisation totale des investissements. L’instrument utilisé a été le projet d’Accord multilatéral sur l’investissement (AMI). L’AMI dont l’élaboration avait été décidée lors de la réunion ministérielle de l’OCDE de mai 1995, vise l’ensemble des investissements : directs (industrie, services, ressources naturelles) et de portefeuille. Il prévoit des dispositifs de protection, notamment pour le rapatriement total des bénéfices. L’AMI a été comme tel abandonné en 1997 mais est réapparu sous la forme d’une multitude d’Accords bilatéraux sur l’investissement, ce sont les nouveaux « habits » de l’AMI.

L’OMC fonctionne selon le mode « un pays - une voix » mais les délégués des pays du Sud ne font pas le poids face aux tonnes de documents à étudier, à l’armée de fonctionnaires, avocats, etc. des pays du Nord. Les décisions se prennent entre puissants dans les « green rooms ». Toutefois, dans la lancée de l’épisode de Seattle en novembre 1999, la conférence de Cancun (Mexique) en septembre 2003 a été marquée par la résistance d’un groupe de 22 pays émergents du Sud, qui se sont alliés en la circonstance pour mener la conférence à l’échec, face à l’intransigeance des pays du Nord.
Site :
).

Un décloisonnement entre le FSM et l’assemblée des mouvements sociaux

Les espaces de convergence prévus au sein même du FSM ont modifié sensiblement le fonctionnement de l’assemblée des mouvements sociaux, qui ne s’est réunie qu’à trois reprises, en comptant l’assemblée finale le 31 janvier, avant la manifestation de clôture du FSM (avec quelque 40 000 personnes).

La déclaration finale de l’assemblée des mouvements sociaux, présidée par Joao Pedro Stedile, dirigeant du Mouvement des travailleurs sans terre (MST), a intégré des points importants émanant de réseaux mondiaux qui ont fonctionné au sein du FSM. Cela fut surtout le cas pour les réseaux « dette » et « anti-guerre ».

Ainsi, pour la première fois, un pont fut établie entre le Forum (espace d’échange, d’élaboration d’alternatives, d’articulation entre les organisations de la « société civile ») et l’assemblée des mouvements sociaux, soucieuse non seulement de présenter des alternatives, mais également d’établir un agenda de campagnes et de mobilisations.

L’Appel des mouvements sociaux [2]

Le 31 janvier 2005, l’assemblée finale des mouvements sociaux, en présence d’un millier de participant(e)s, adoptait un «  Appel à la mobilisation contre la guerre, le néo-libéralisme, l’exploitation et l’exclusion, pour un autre monde  ». Cet appel commence par souligner les enjeux de l’heure : «  Nous sommes les mouvements sociaux réunis dans le cadre du FSM. L’ampleur de la participation, plurielle et massive au FSM nous donne la possibilité et la responsabilité de mener plus et mieux nos campagnes et mobilisations, pour étendre et renforcer nos luttes  ».

L’appel présente un long « agenda de lutte » dont à titre d’exemple :

- la campagne pour l’annulation immédiate et sans condition de la dette externe et illégitime des pays du Sud. Cette campagne s’articule autour de plusieurs rendez-vous importants, notamment la réunion du G8 G8 Ce groupe correspond au G7 plus la Fédération de Russie qui, présente officieusement depuis 1995, y siège à part entière depuis juin 2002. en Ecosse, du 2 au 8 juillet 2005 ;
- l’opposition globale à la guerre et aux occupations( Irak, Moyen-Orient, Palestine...), avec comme point fort une grande journée d’action globale, le 19 mars 2005, pour exiger, entre autre, le retrait des troupes d’occupation en Irak ;
- les mobilisations contre les zones de « libre-échange » ( l’ALCA en Amérique latine), les politiques néo-libérales (la circulaire « Bolkestein » en Europe), avec comme principal rendez-vous alter-mondialiste la 6e réunion ministérielle de l’Organisation mondiale du Commerce (OMC) à Hong Kong en décembre 2005, ou encore la mobilisation pour la solidarité entre les peuples à l’occasion du Sommet des Présidents d’Amérique latine et de l’Union européenne en mai 2006 à Vienne ;
- le combat féministe et la Marche mondiale des femmes qui lance une nouvelle campagne d’actions féministes globales, avec, entre autres, le rendez-vous du 17 octobre au Burkina Faso ;
- la lutte pour la souveraineté alimentaire, la réforme agraire, contre le dumping alimentaire, avec la mobilisation du 17 avril 2005, journée mondiale des luttes paysannes, et jour anniversaire de la mort du paysan sud-coréen, Lee, lors de la conférence de l’OMC à Cancun ;
- les campagnes et les luttes en défense de l’eau comme bien public , contre sa privatisation et pour la reconnaissance de l’accès à l’eau comme un droit humain, telle que la campagne « Non à la Suez en Amérique latine », avec, entre autres, la participation au Forum International du 18 au 20 mars 2005 à Genève ;
- les campagnes contre les transnationales qui violent les droits humains, sociaux et syndicaux, telles que celles contre Nestlé et Coca en Colombie, Pepsi et Coca Cola en Inde.

Le Forum parlementaire mondial [3]

Pour la 5e fois également, le Forum parlementaire mondial s’est réuni les 29 et 30 janvier 2005, à l’occasion du FSM.

Le forum parlementaire mondial regroupe des parlementaires de nombreux pays qui sont déterminés à « soutenir l’action des syndicats et associations à finalité sociale, démocratique et environnementale, qui s’engagent ensemble dans la mise en oeuvre d’alternatives à l’ordre néo-libéral ». «  Il est de notre devoir », soulignent encore le FPM, «  d’agir dans la durée avec ces organisations pour que leurs combats trouvent véritablement une traduction législative » [4].

« Les parlementaires réunis lors du 5e Forum parlementaire mondial, réalisé dans le cadre du 5e FSM de porto Alegre, réaffirment leur engagement pris lors des Forum des années précédentes, dans le sens de la lutte pour un autre monde possible. Cet engagement, matérialisé dans les actions concrètes du réseau parlementaire international menées à divers moments, comme lors de la rencontre « Rio + 10 » de Johannesburg, la Conférence de l’OMC de Cacun en 2003, la déclaration contre la guerre et la caravane de parlementaires pour la paix en février 2003, démontrent l’importance d’une action articulée des parlementaires engagés pour un monde juste dans les diverses sphères de discussion sur le futur de la planète ».

Le Réseau parlementaire international, qui souligne «  à quel point il est urgent d’orienter effectivement les politiques économiques en fonction des exigences sociales et environnementales et de rompre pour cela avec le dogme néo-libéral », s’engagera en 2005 et 2006, tant sur le plan mondial que régional, auprès des mouvements citoyens et sociaux pour soutenir leurs mobilisations et leurs campagnes ».

Trois événements en marge du 5e Forum social mondial

Le Manifeste de Porto Alegre

Lors d’une conférence de presse donnée le 29 janvier, une vingtaine d’intellectuels de renommée internationale ont lancé le « manifeste de Porto Alegre » [5]. Il s’agit d’une initiative hors FSM qui propose une analyse et 12 propositions pour un autre monde, en contrepoint du Consensus de Washington. « Dans le foisonnement des propositions issues des forums », souligne le manifeste, « il en est un grand nombre qui semblent recueillir un très large accord au sein des mouvements sociaux. Parmi celles-ci, les signataires du manifeste de Porto Alegre, qui s’expriment à titre strictement personnel et qui ne prétendent aucunement parler au nom du Forum, en ont identifié douze qui, réunies, font à la fois sens et projet pour la construction d’un autre monde possible. Si elles étaient appliquées, elles permettraient enfin aux citoyens de commencer à se réapproprier ensemble leur avenir ».

Ces propositions s’articulent autour de trois axes : (1) le droit à la vie pour tous les êtres humains grâce à de nouvelles règles de l’économie ; (2) le « vivre ensemble » dans la paix et la justice à l’échelle de l’humanité ; (3) promouvoir la démocratie du local au global.
Epinglons quelques-unes de ces propositions.

Le manifeste place en premier lieu l’annulation de la dette publique des pays du Sud ; ensuite, il demande une taxation sur les transactions financières internationales, sur les investissements directs à l’étranger Investissements directs à l’étranger
IDE
(extrait de CHESNAIS, 1994, p. 40)
Les investissements étrangers peuvent s’effectuer sous forme d’investissements directs ou sous forme d’investissements de portefeuille. Même s’il est parfois difficile de faire la distinction pour des raisons comptables, juridiques ou statistiques, on considère qu’un investissement étranger est un investissement direct si l’investisseur étranger possède 10% ou plus des actions ordinaires ou de droits de vote dans une entreprise. Bien qu’arbitraire, ce critère a été retenu car on estime qu’une telle participation est un investissement à long terme qui permet à son propriétaire d’exercer une influence sur les décisions de gestion de l’entreprise.
En revanche, un investissement étranger qui est inférieur à 10% sera comptabilisé comme un investissement de portefeuille. On considère que les investisseurs de portefeuille n’exercent aucune influence sur la gestion d’une société dont ils possèdent des actions. Les investissements en portefeuille désignent l’ensemble des dépôts bancaires et des placements financiers sous forme de titres publics ou privés.
Les flux d’investissement directs, quelle que soit leur destination, représentent la somme des éléments suivants : - apports nets en capital accordés par l’investisseur direct sous forme d’achat d’actions ou de parts, d’augmentation de capital ou créations d’entreprise ; - prêts nets, y compris les prêts à court terme et avances consenties par la maison mère à sa filiale ; - bénéfices non distribués (réinvestis).
, sur les bénéfices consolidés des transnationales, sur les ventes d’armes et sur les activités à fortes émissions de gaz à effet de serre, ainsi que le démantèlement progressif de toutes les formes de paradis fiscaux Paradis fiscaux
Paradis fiscal
Territoire caractérisé par les cinq critères (non cumulatifs) suivants :
(a) l’opacité (via le secret bancaire ou un autre mécanisme comme les trusts) ;
(b) une fiscalité très basse, voire une imposition nulle pour les non-résidents ;
(c) des facilités législatives permettant de créer des sociétés écrans, sans aucune obligation pour les non-résidents d’avoir une activité réelle sur le territoire ;
(d) l’absence de coopération avec les administrations fiscales, douanières et/ou judiciaires des autres pays ;
(e) la faiblesse ou l’absence de régulation financière.

La Suisse, la City de Londres et le Luxembourg accueillent la majorité des capitaux placés dans les paradis fiscaux. Il y a bien sûr également les Iles Caïmans, les Iles anglo-normandes, Hong-Kong, et d’autres lieux exotiques. Les détenteurs de fortunes qui veulent échapper au fisc ou ceux qui veulent blanchir des capitaux qui proviennent d’activités criminelles sont directement aidés par les banques qui font « passer » les capitaux par une succession de paradis fiscaux. Les capitaux généralement sont d’abord placés en Suisse, à la City de Londres ou au Luxembourg, transitent ensuite par d’autres paradis fiscaux encore plus opaques afin de compliquer la tâche des autorités qui voudraient suivre leurs traces et finissent par réapparaître la plupart du temps à Genève, Zurich, Berne, Londres ou Luxembourg, d’où ils peuvent se rendre si nécessaires vers d’autres destinations.
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Il insiste sur le droit pour chacun(e) à un emploi, à la protection sociale, à la retraite, la sécurité et souveraineté alimentaires. Il s’agit d’exclure totalement l’éducation, la santé, les services sociaux et la culture du champ d’application de l’AGCS de l’OMC.

Il exige le démantèlemen,t des bases militaires pays qui en disposent hors de leurs frontières, et le retrait de toutes les troupes étrangères, sauf mandat exprès de l’ONU.

Il demande enfin une réforme et une démocratisation en profondeur des organisations internationales (FMI, BM, OMC), dont l’ONU.

La visite de « Lula »

Le 27 janvier, avant son départ pour le forum économique mondial de Davos, en Suisse, le président du Brésil, Luiz Inacio Lula da Silva tenait à Porto Alegre, en marge du FSM, une conférence pour présenter la campagne d’action contre la pauvreté au Brésil et l’éradication de la pauvreté dans le monde. Lula allait rappeler les grands axes de cette campagne : le problème de la dette, le commerce équitable, le financement du développement au moyen de taxes globales, l’aide publique au développement, avec les 0,7% des PIB PIB
Produit intérieur brut
Le PIB traduit la richesse totale produite sur un territoire donné, estimée par la somme des valeurs ajoutées.
Le Produit intérieur brut est un agrégat économique qui mesure la production totale sur un territoire donné, estimée par la somme des valeurs ajoutées. Cette mesure est notoirement incomplète ; elle ne tient pas compte, par exemple, de toutes les activités qui ne font pas l’objet d’un échange marchand. On appelle croissance économique la variation du PIB d’une période à l’autre.
. Pour ce qui est du Brésil, Lula a mis l’accent sur le plan « Faim zéro », la « Bourse Bourse La Bourse est l’endroit où sont émises les obligations et les actions. Une obligation est un titre d’emprunt (l’émetteur la vend à l’acheteur qui doit la rembourser à un taux et une échéance déterminés) et une action est un titre de propriété d’une entreprise. Les actions et les obligations peuvent être revendues et rachetées à souhait sur le marché secondaire de la Bourse (le marché primaire est l’endroit où les nouveaux titres sont émis pour la première fois). école » et surtout la « Bourse famille », une mesure phare de son gouvernement. Cette mesure devrait , d’ici 2006, permettre le versement d’un revenu minimum à quelque douze millions de familles pauvres.

Au même moment, à Davos, se tenait une conférence de presse sur « la lutte contre la pauvreté », en présence du chanteur de U2, Bono, Bill Gates (Microsoft), Bill Clinton, Tony Blair et T. Mbeki, président d’Afrique du Sud. Cette conférence de presse allait mettre surtout l’accent sur « la générosité » des acteurs du Forum Economique de Davos qui vont acheter des moustiquaires pour protéger les Africains de la malaria.
A Porto Alegre, Candido Gribowsky, un des membres du comité brésilien, organisateur du FSM, était présent à la tribune, aux côtés de Lula, ainsi que la Confédération Internationale des Syndicats Libres ( CISL). Ce qui entraîna une certaine confusion, le meeting de Lula paraissant faire partie intégrante du programme du FSM, alors qu’un des principes de base du FSM stipule qu’aucun chef d’Etat ne peut y prendre la parole.
Mais, au-delà de cet aspect, c’est la politique du président Lula qu’un groupe de manifestants allait contester, des manifestants actifs Actif
Actifs
En général, le terme « actif » fait référence à un bien qui possède une valeur réalisable, ou qui peut générer des revenus. Dans le cas contraire, on parle de « passif », c’est-à-dire la partie du bilan composé des ressources dont dispose une entreprise (les capitaux propres apportés par les associés, les provisions pour risques et charges ainsi que les dettes).
dans les mouvements sociaux ou faisant partie du PSOL-Parti Socialisme et Liberté-, une petite formation politique récemment créée et se situant clairement à la gauche du PT, qui a perdu les élections à Porto Alegre, fin octobre 2004, après 14 années à la tête de la municipalité.

La venue d’Hugo Chavez

Le dimanche 30 janvier, après avoir visité un assentamento (occupation de terre légalisée) du Mouvement des paysans sans Terre (MST), situé à tapes, sur les rives de la Lagoa dos Patos, à 130 km de la capitale de l’Etat du Rio grande do Sul, le président du Venezuela, Hugo Chavez, tenait un meeting au « Gigantinho », le gymnase de Porto Alegre, devant 15 000 personnes, sans oublier plusieurs milliers d’auditeurs enthousiastes, assis dehors devant un grand écran.

La tonalité de son discours faisant écho à celui de La Guaira, Etat de Vargas au Venezuela, le 28 octobre 2004, lors de la clôture de la campagne des élections municipales et régionales, qui ont eu lieu le 31 octobre, où Chavez avait déclaré : « la seule manière, la seule manière véritable de conduire notre peuple à sa pleine libération sociale et économique passe par une révolution complète, une révolution intégrale, une révolution qui doit assurer l’économie, c’est-à-dire une révolution qui en plus d’être politique, en plus d’être sociale, doit être économique en profondeur ».

Le futur du Forum social mondial

Réuni pendant le FSM, le Comité International (CI) a inévitablement abordé la question de l’organisation des prochains forums sociaux mondiaux, en tenant compte d’une préoccupation centrale : comment favoriser, alimenter à la fois la capacité de résistance collective à la mondialisation Mondialisation (voir aussi Globalisation)
(extrait de F. Chesnais, 1997a)
Jusqu’à une date récente, il paraissait possible d’aborder l’analyse de la mondialisation en considérant celle-ci comme une étape nouvelle du processus d’internationalisation du capital, dont le grand groupe industriel transnational a été à la fois l’expression et l’un des agents les plus actifs.
Aujourd’hui, il n’est manifestement plus possible de s’en tenir là. La « mondialisation de l’économie » (Adda, 1996) ou, plus précisément la « mondialisation du capital » (Chesnais, 1994), doit être comprise comme étant plus - ou même tout autre chose - qu’une phase supplémentaire dans le processus d’internationalisation du capital engagé depuis plus d’un siècle. C’est à un mode de fonctionnement spécifique - et à plusieurs égards important, nouveau - du capitalisme mondial que nous avons affaire, dont il faudrait chercher à comprendre les ressorts et l’orientation, de façon à en faire la caractérisation.

Les points d’inflexion par rapport aux évolutions des principales économies, internes ou externes à l’OCDE, exigent d’être abordés comme un tout, en partant de l’hypothèse que vraisemblablement, ils font « système ». Pour ma part, j’estime qu’ils traduisent le fait qu’il y a eu - en se référant à la théorie de l’impérialisme qui fut élaborée au sein de l’aile gauche de la Deuxième Internationale voici bientôt un siècle -, passage dans le cadre du stade impérialiste à une phase différant fortement de celle qui a prédominé entre la fin de Seconde Guerre mondiale et le début des années 80. Je désigne celui-ci pour l’instant (avec l’espoir qu’on m’aidera à en trouver un meilleur au travers de la discussion et au besoin de la polémique) du nom un peu compliqué de « régime d’accumulation mondial à dominante financière ».

La différenciation et la hiérarchisation de l’économie-monde contemporaine de dimension planétaire résultent tant des opérations du capital concentré que des rapports de domination et de dépendance politiques entre États, dont le rôle ne s’est nullement réduit, même si la configuration et les mécanismes de cette domination se sont modifiés. La genèse du régime d’accumulation mondialisé à dominante financière relève autant de la politique que de l’économie. Ce n’est que dans la vulgate néo-libérale que l’État est « extérieur » au « marché ». Le triomphe actuel du « marché » n’aurait pu se faire sans les interventions politiques répétées des instances politiques des États capitalistes les plus puissants (en premier lieu, les membres du G7). Cette liberté que le capital industriel et plus encore le capital financier se valorisant sous la forme argent, ont retrouvée pour se déployer mondialement comme ils n’avaient pu le faire depuis 1914, tient bien sûr aussi de la force qu’il a recouvrée grâce à la longue période d’accumulation ininterrompue des « trente glorieuses » (l’une sinon la plus longue de toute l’histoire du capitalisme). Mais le capital n’aurait pas pu parvenir à ses fins sans le succès de la « révolution conservatrice » de la fin de la décennie 1970.
libérale et militaire et l’enracinement des mobilisations au niveau national sous-continental ?
La décision d’organiser, en 2006, le 6e forum mondial sous une forme « décentralisée » découle de cette double préoccupation.

Il ne s’agit pas de confondre cette forme décentralisée avec les forums continentaux et/ou régionaux. Il s’agit bien d’un forum social mondial, en plusieurs endroits, assurant les convergences mondiales entre les secteurs sociaux très variés. L’appel aux candidatures a été lancé et celles-ci doivent parvenir au CI dans les deux mois. Des lieux possibles été évoqués : Caracas au Venezuela, une ville au Maroc...

Le Forum social mondial de 2007 aura lieu en Afrique. Et c’est au forum social africain de sélectionner le pays hôte. Le Kenya, l’Afrique du Sud ou encore le Mali sont mentionnés comme pays d’accueil possibles.

Entre-temps, en 2005 et 2006, se maintiendront les réunions continentales prévues : le Forum de la Caraïbe en novembre 2005, le Forum Méditerranéen en juin 2005, le Forum social européen, à Athènes, en avril 2006.

Rien n’est jamais acquis...

Mercredi 2 février 2005, au-lendemain du forum, une cinquantaine de 50 personnes d’une organisation locale « les sans toit » manifestaient devant un bâtiment de l’administration communale. Mille familles (3000 personnes, 700 enfants) ont reçu un ordre d’expulsion d’un terrain occupé. Sous l’administration PT, les délégué(e)s de cette organisation, qui fait partie des organes de « la démocratie participative » à Porto Alegre, avaient reçu l’assurance que les maisons sociales à construire sur ce terrain occupé reviendraient de plein droit aux occupants.
Le nouveau maire en a décidé autrement : les nouvelles habitations seront destinées à la classe moyenne. Les occupants du terrain ont reçu un nouvel ordre d’expulsion pour le 18 février.

Changement d’administration, changement de politique ! Face au grave problème du logement ( 20% de la population de Porto Alegre habitent des favelas ou des baraquements et les occupations « irrégulières » se sont accélérées), le Parti des travailleurs (PT) procédait à des régularisations et soutenait la mise en place d’infrastructures. La nouvelle administration de Porto Alegre est en train de mettre en place une autre politique, plus expéditive : le « nettoyage ».
Le nouveau maire de Porto Alegre, José Fogaça du Parti populaire socialiste était, pendant le FSM, l’invité d’honneur de la traditionnelle « réunion des Belges », en présence de permanents syndicaux de la CSC et FGTB, de représentants d’ONG, mais aussi de personnalités politiques belges, Elio Di Ruppo him self, de Joële Milquet, d’ Isabelle Durant...

Il s’est fait fort de préserver le fonctionnement de la démocratie participative dans sa ville. Mais, après forum, on laisse déjà entendre, qu’il opérerait une première brèche dans le processus de démocratie participative en remplaçant le système électif des délégués aux différents niveaux par une cooptation de ceux-ci.



Notes

[1AlterEco, février 2005, p.92.

[2Parmi les mouvements sociaux les plus connus qui adhèrent à l’appel de l’assemblée des mouvements sociaux, on peut citer : le MST du Brésil, Via Campesina, Grito de los Excluidos (Colombie), ATTAC, la Marche mondiale des femmes, Focus on the Global South (Thaïlande), la KOPA (Corée du Sud), la Korena Confederation of Trade Unions-KCTU- (Corée du Sud), la CONAIE ( Equateur), les SINCOBAS (syndicats de base en Italie), la Fédération Syndicale Unitaire, FTU (France), KAIROS (Europe), La Déclaration de Berne (Suisse), le CADTM, Emmaüs (France), les Marches européennes, de nombreux mouvements anti -guerre, etc.

[4Déclaration finale du forum parlementaire mondial, lors de son premier forum, en 2001, à Porto Alegre.

[5Les signataire du manifeste de Porto Alegre 2005 : Adolfo Pérez Esquivel, José Saramago, Eduardo Galeano, Aminata Traoré, Boaventura de Sousa Santos, François Houtart, Riccardo Pétrella, Ignacio Ramonet, Armand Mattelart, Roberto Savio, Samir Amin, Atilio Boron, Samuel Ruiz Garcia, Frei Betto, Emir Sader, Walden Bello, Immanuel Wallerstein, Tariq Ali, Bernard Cassen.