À Niono, les militants appellent à un front uni contre la dette

8 novembre 2011 par Gautier Demouveaux , Florent Godard


À l’issue du contre-G20 africain, organisé du 31 octobre au 3 novembre dernier à Niono, au Mali, les organisateurs ont appelé à créer « un front mondial contre la dette ». Un symbole près de 25 ans après la mort de Thomas Sankara, icône africaine du refus de la dette .

Mardi 1er novembre. Après une journée passée sous quelques bâches dans la chaleur et la poussière, les débats du contre-sommet africain du G20 G20 G20 : Le Groupe des vingt (G20) est un groupe composé de dix-neuf pays et de l’Union européenne dont les ministres, les chefs de banques centrales et les chefs d’État se réunissent régulièrement. Il a été créé en 1999, après la succession de crises financières dans les années 1990. Il vise à favoriser la concertation internationale, en intégrant le principe d’un dialogue élargi compte tenu du poids économique croissant pris par un certain nombre de pays. Sont membres : Allemagne, Afrique du Sud, Arabie saoudite, Argentine, Australie, Brésil, Canada, Chine, Corée du Sud, États-Unis, France, Inde, Indonésie, Italie, Japon, Mexique, Royaume-Uni, Russie, Turquie, l’Union européenne (représentée par le Président du conseil et celui de la Banque centrale européenne). , à Niono, au Mali, se poursuivent dans la nuit noire. Parmi les tout premiers sujets abordés, figure le débat sur la crises des pays occidentaux et ses implications sur les économies africaines.

Sans grande surprise, les organisateurs du 10e « Forum des peuples » n’attendent absolument rien du sommet du G-20 de Cannes. Rien en général, et rien sur la dette Dette Dette multilatérale : Dette qui est due à la Banque mondiale, au FMI, aux banques de développement régionales comme la Banque Africaine de Développement, et à d’autres institutions multilatérales comme le Fonds Européen de Développement.
Dette privée : Emprunts contractés par des emprunteurs privés quel que soit le prêteur.
Dette publique : Ensemble des emprunts contractés par des emprunteurs publics.
en particulier. « Ce qui se passe en Europe, avec des pays comme la Grèce, montre qu’il n’y a pas de réelle volonté d’enrayer cette crise  », lâche Sékou Diarra, président de la CAD-Mali (la coalition des alternatives africaines, dette et développement), qui organise l’événement. Très remonté, Samir Abi, un tout jeune membre du CADTM (comité pour l’annulation de la dette du tiers-monde), lui emboîte le pas : « Ces soi-disant puissances, leurs leaders, économistes et intellectuels décident à la place du monde. Et un an après, on se rend compte que rien ne change. »

Explication de leur pessimisme, les chiffres de la dette publique de l’ensemble des pays en voie de développement (PVD) sont passés de 1324 milliards de dollars en 2007 à 1459 milliards 2009. À titre d’exemple, celle du pays hôte, le Mali, «  a augmenté de 16% sur la seule année 2010, pour atteindre 1,250 milliards de francs CFA  », indique Sékou Diarra. « En 2010, son remboursement a coûté 49 milliards... »

Opposés au G20, les militants et spectateurs n’ont pourtant pas cessé de faire référence au sommet européen et à la situation internationale, paradoxalement plus favorable aujourd’hui pour les PVD. « La dette de nombreux pays africains est actuellement soutenable  », analyse Pauline Imbach, représentante sur place du CADTM Belgique. Les taux d’intérêts fixés par la BCE BCE
Banque centrale européenne
La Banque centrale européenne est une institution européenne basée à Francfort, créée en 1998. Les pays de la zone euro lui ont transféré leurs compétences en matières monétaires et son rôle officiel est d’assurer la stabilité des prix (lutter contre l’inflation) dans la dite zone.
Ses trois organes de décision (le conseil des gouverneurs, le directoire et le conseil général) sont tous composés de gouverneurs de banques centrales des pays membres et/ou de spécialistes « reconnus ». Ses statuts la veulent « indépendante » politiquement mais elle est directement influencée par le monde financier.
sont faibles, permettant de refinancer les emprunts, certains allégements sont pratiqués et le prix élevé des matières premières donne la possibilité d’augmenter les recettes à l’exportation des pays africains. Même si l’indexation du franc CFA en euro bride le phénomène.

La dette européenne, une opportunité ?

D’autres voient dans la crise des dettes souveraines européennes une brèche dans laquelle s’engouffrer ; une opportunité de solidariser les peuples européens et africains, afin de donner plus de poids à la demande d’annulation des créances Créances Créances : Somme d’argent qu’une personne (le créancier) a le droit d’exiger d’une autre personne (le débiteur). . « Les difficultés rencontrées par la Grèce ouvrent la voie à une annulation de la dette à grande échelle », commente avec optimisme Mehdi Bougamra, 24 ans, venu animer un débat sur la révolution tunisienne, à laquelle il a participé. « Une centaine de parlementaires européens se sont déjà prononcés pour un audit sur la dette de la Tunisie, le sénat belge a plaidé pour un moratoire Moratoire Situation dans laquelle une dette est gelée par le créancier, qui renonce à en exiger le paiement dans les délais convenus. Cependant, durant la période de moratoire, les intérêts continuent de courir. Un moratoire peut également être décidé par le débiteur, comme ce fut le cas de la Russie en 1998 et de l’Équateur en 1999. et François Hollande a même proposé que celle-ci soit reconvertie en don de la communauté internationale ! Cette vague pourrait s’étendre à des États comme l’Égypte et aux autres pays africains.  »

Pour lui, l’effort n’est pas insurmontable. En effet, les Occidentaux ont recapitalisé les banques privées à hauteur de plus de 400 milliards d’euros pour l’Union européenne et de 700 milliards de dollars pour les États-Unis depuis le début de la crise. Soit un montant proche de celui de la dette publique de tous les PVD réunis. « Si on est capable de sauver les banques, pourquoi ne pas sauver la vie des millions d’individus menacés par la dette ?  », s’interroge Pauline Imbach.

Traquer les « dettes odieuses et illégitimes »

Reste encore et toujours à obtenir une annulation totale ou partielle des sommes dûes. Dans l’auditoire, toutes les questions portent sur les actions Action
Actions
Valeur mobilière émise par une société par actions. Ce titre représente une fraction du capital social. Il donne au titulaire (l’actionnaire) le droit notamment de recevoir une part des bénéfices distribués (le dividende) et de participer aux assemblées générales.
devant être initiées par le forum. « Que proposez-vous de concret ? », martèlent les participants. Réponse : refuser de payer comme l’Argentine qui s’est mise en faillite en 2001, lancer une alliance avec les pays d’Amérique Latine pour s’opposer aux remboursements...

Autre levier possible, un audit approfondi, pour analyser les créances « odieuses et illégitimes ». Comprendre : celles qui ne servent pas à financer des projets structurants dans l’intérêt des populations (écoles, hôpitaux etc.) mais au service d’intérêts privés. « Lorsqu’on privatise une compagnie de chemin de fer et que l’État garantit la dette de l’acquéreur, c’est inacceptable  », insiste Sékou Diarra.

La CAD-Mali a déjà lancé un audit de la dette nationale en 2009, illustrant les impacts de cette dernière, à savoir celles de la politique d’ajustement structurel Ajustement structurel Les Plans d’ajustement structurel ont été imposés par les IFI en contrepartie de l’octroi de nouveaux prêts ou de l’échelonnement d’anciens prêts, projets financés par la Banque mondiale, conditionnalités du FMI, etc.
Les Plans d’austérité, appliqués depuis aux pays endettés du Nord, sont des copiés/collés des Plans d’ajustement structurel subits par les pays du Sud depuis 30 ans.
et ses conséquences. Notamment sur l’emploi et les infrastructures. Un nouvel examen doit avoir lieu en 2012. L’association a bon espoir d’obtenir cette fois-ci en main propre des documents comprenant les montants chiffrés.

« En Afrique, la dette tue »

Dans l’optique d’une convergence des mobilisations, l’audit représente une action directement mesurable. Des comptes rendus réalisés dans plusieurs États comme au Burkina Faso ou en Côte d’Ivoire sont attendus d’ici fin 2012. « Niono doit poser des actions dans le court et le long terme », annonce l’organisation du forum.

Les militants lancent aujourd’hui un Appel pour un front mondial contre la dette. Un grand dialogue Nord-Sud est d’ores et déjà prévu en octobre 2012 au Burkina Faso à l’occasion de la commémoration du 25e anniversaire de la mort de Thomas Sankara. Le 29 juillet 1987, au sommet des pays membre de l’Union Africaine, l’ancien dirigeant du Burkina Faso avait appelé à un refus collectif de la dette, la décrivant comme un instrument de néocolonialisme.

Au cœur de la nuit, les échanges se terminent par un cri. « La dette tue ! Elle tue, elle tue, elle a-ssa-ssine... » clame au micro la modératrice du débat, Emilie Atchaka, de l’organisation CADD Bénin. Avant d’expliquer l’origine de son engagement. « Suite à une politique d’austérité, mon mari a perdu son emploi, raconte-t-elle. Par la suite, faute de ressources suffisantes, nous avons vu notre unique petite fille mourir à petit feu sous nos yeux. Alors oui, la dette tue, je peux vous dire que ce n’est pas une formule ! »


Le contre-G20 africain réclame l’annulation de la dette (Photo : Florent Godard / Viewsco)

Source : Regards.fr



cadtm.org

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