A propos de Bancocratie

Aline Fares, Finance Watch

28 décembre 2014 par Aline Fares


Dans un contexte économique, écologique, politique et social désespérant, Bancocratie nous rappelle l’urgence de reprendre en main un sujet d’intérêt général abandonné aux « experts » et aux lobbys du secteur financier depuis une trentaine d’années : celui du cadre dans lequel opèrent les banques. C’est que les actions entreprises depuis l’explosion de la crise tant au niveau international et européen que national n’ont pas eu les effets annoncés. La finance en général, et les banques en particulier, ne sont toujours pas au service de la société ; pire, ce secteur tellement central aux économies de marché dans lesquelles nous vivons menace nos sociétés d’une nouvelle crise, avec les conséquences dramatiques que l’on connaît.

Le premier mérite de Bancocratie est qu’il est écrit par un acteur majeur du mouvement social et altermondialiste. Beaucoup de choses ont été écrites depuis la crise, par des anciens du secteur financier, des superviseurs, des chercheurs et autres experts. Des ONG comme Finance Watch ont également pris leur part au travail d’analyse des facteurs qui ont conduit à la crise et formulent des recommandations en matière de réglementation du secteur financier. Mais il y a encore trop peu d’acteurs des mouvements militants, ceux qui pensent et formulent des alternatives au système actuel, qui se sont attelés au sujet des banques et de la finance. Or, si l’on veut renverser la balance des pouvoirs, ils doivent s’y atteler. Comprendre la banque c’est comprendre le cœur de la machine, le cœur du système dans lequel nous vivons actuellement – et c’est pour cela que toutes celles et tous ceux qui tentent de le changer rencontrent une opposition si féroce – opposition qui commence par un discrédit : « vous ne savez pas de quoi vous parlez ». Eric Toussaint a pris ce sujet à bras le corps, l’a étudié en profondeur, et sa contribution ne sera pas de trop pour permettre à un plus grand nombre de femmes et d’hommes, isolés ou organisés, de comprendre les origines de la crise que nous subissons et que nous payons encore plusieurs années après. Bancocratie devrait leur permettre de se faire une opinion sur ce qu’il conviendrait de changer si l’on veut se donner une chance de sortir de la situation dramatique dans laquelle se trouve une part grandissante de personnes à travers l’Europe, et au-delà.

Certains mécanismes fondamentaux sont expliqués minutieusement et justement au travers des chapitres, et notamment « ce qui pousse ceux d’en haut à agir comme ils le font ». Par exemple, comprendre ce qu’est le ROE (Return On Equity) - une des mesures centrales de la performance pour ceux qui investissent dans les banques et donc un facteur essentiel dans la définition de leurs priorités - c’est se donner la possibilité de repenser le cadre dans lequel les banques opèrent en opposant des arguments informés aux défenseurs du statu quo.

c’est se donner la possibilité de repenser le cadre dans lequel les banques opèrent en opposant des arguments informés aux défenseurs du statu quo.

Alors qu’aujourd’hui le lobby Lobby
Lobbies
Un lobby est une structure organisée pour représenter et défendre les intérêts d’un groupe donné en exerçant des pressions ou influences sur des personnes ou institutions détentrices de pouvoir. Le lobbying consiste ainsi en des interventions destinées à influencer directement ou indirectement l’élaboration, l’application ou l’interprétation de mesures législatives, normes, règlements et plus généralement, toute intervention ou décision des pouvoirs publics. Ainsi, le rôle d’un lobby est d’infléchir une norme, d’en créer une nouvelle ou de supprimer des dispositions existantes.
bancaire répète à l’envi que la crise dans laquelle nous sommes est une crise des États, une crise de mauvaise gestion des finances publiques, alors que les États et les institutions européennes reprennent eux-mêmes ce discours pour justifier des politiques d’austérité et relancer sans complexe les marchés financiers Marchés financiers
Marché financier
Marché des capitaux à long terme. Il comprend un marché primaire, celui des émissions et un marché secondaire, celui de la revente. À côté des marchés réglementés, on trouve les marchés de gré à gré qui ne sont pas tenus de satisfaire à des conditions minimales.
et la titrisation Titrisation Technique financière qui permet à une banque de transformer en titres négociables des actifs illiquides, c’est-à-dire qui ne sont pas (ou pas facilement) vendables. Initialement, cette technique a été utilisée par les établissements de crédit dans le but de refinancer une partie de leurs prêts à la clientèle. Les prêts sont cédés à un véhicule juridique qui émet en contrepartie des titres (généralement des obligations) placés sur les marchés financiers. Avec la titrisation, les risques afférents à ces crédits sont transférés des banques aux acheteurs. Cette pratique s’étend aujourd’hui à d’autres types d’actifs et d’acteurs (portefeuilles d’assurances, immobilier, créances commerciales).

(extrait de Adda, p. 101, t. 1, 1996, p. 101-102)
Cette notion décrit la prépondérance nouvelle des émissions de titres (obligations internationales classiques émises pour le compte d’un emprunteur étranger sur la place financière et dans la monnaie du pays prêteur, euro-obligations libellées dans une monnaie différente de celle de la place où elles sont émises, actions internationales) dans l’activité des marchés. A quoi s’ajoute la transformation d’anciennes créances bancaires en titres négociables, technique qui a permis aux banques d’accélérer leur désengagement à l’égard des pays en voie de développement après l’irruption de la crise de la dette.
La caractéristique principale de cette logique de titrisation est la diffusion du risque qu’elle permet. Diffusion numérique tout d’abord, puisque le risque de défaut des emprunteurs cesse d’être concentré sur un petit nombre de banques transnationales en relation étroites les unes avec les autres. Diffusion qualitative ensuite, puisque chacune des composantes du risque afférent à un titre particulier peut donner lieu à la création d’instruments spécifiques de protection négociables sur un marché : contrats à terme pour se prémunir du risque de change, contrats de taux d’intérêt pour faire face au risque de variation des taux, marchés d’option négociables, etc. Cette prolifération des instruments financiers et des marchés dérivés donne aux marchés internationaux l’allure d’une foire aux risques, selon l’expression de Charles Goldfinger.
pour retrouver la croissance, rappeler que les dettes souveraines ne constituent pas la cause de la crise prolongée du système bancaire et financier est plus que nécessaire.

Bancocratie fait également l’inventaire de ce que les banques - dans l’exercice normal et légal de leurs activités - nous coûtent collectivement, mais aussi des poursuites judiciaires dont elles font l’objet depuis plusieurs années. La liste est impressionnante : des faits exposés et référencés sur plus de cinquante pages – et elle ne saurait être exhaustive tant la tâche est lourde. C’est un autre mérite de ce livre : son caractère encyclopédique permet de garder trace de tous les scandales qui entourent le monde bancaire aujourd’hui en Europe et ailleurs.

Pour ce qui est des alternatives proposées par Eric Toussaint, elles doivent comme d’autres faire partie du débat, qu’on y adhère ou non. Repenser le système pour qu’il n’y ait plus de banques « trop grandes pour faire faillite », séparer les activités bancaires entre banque de dépôt Banques de dépôt
Banque de dépôt
Banque de dépôt ou banque commerciale : Établissement de crédit effectuant des opérations de banque avec les particuliers, les entreprises et les collectivités publiques consistant à collecter des fonds pour les redistribuer sous forme de crédit ou pour effectuer à titre accessoire des opérations de placements. Les dépôts du public bénéficient d’une garantie de l’État. Une banque de dépôt (ou banque commerciale) se distingue d’une banque d’affaires qui fait essentiellement des opérations de marché. Pendant plusieurs décennies, suite au Glass Steagall Act adopté pendant l’administration Roosevelt et aux mesures équivalentes prises en Europe, il était interdit aux banques commerciales d’émettre des titres, des actions et tout autre instrument financier.
et banque de marché, sont des objectifs urgents. D’autres alternatives doivent certainement être mises sur la liste. Les 19 mesures proposées par l’auteur auraient toutefois bénéficié d’une forme de hiérarchisation, ne serait-ce que pour permettre au lecteur d’identifier celles qui pourraient être appliquées dès demain et celles qui demanderaient une refonte plus profonde de notre système économique et de notre société.

La séparation des activités bancaires, une mesure en débat depuis plus de trois ans maintenant, fait partie des mesures applicables immédiatement. Certains pays membres de l’Union Européenne comme la France, l’Allemagne ou la Belgique [1] prétendent même avoir fait le nécessaire pour séparer les activités bancaires, et un texte est actuellement en débat à Bruxelles, mais on est toujours loin du compte faute de volonté politique forte. A l’inverse, d’autres mesures proposées, comme par exemple l’interdiction pure et simple de tous les produits dérivés Produits dérivés
Produit dérivé
Famille de produits financiers qui regroupe principalement les options, les futures, les swaps et leurs combinaisons, qui sont tous liés à d’autres actifs (actions, obligations, matières premières, taux d’intérêt, indices...) dont ils sont par construction inséparables : option sur une action, contrat à terme sur un indice, etc. Leur valeur dépend et dérive de celle de ces autres actifs. Il existe des produits dérivés d’engagement ferme (change à terme, swap de taux ou de change) et des produits dérivés d’engagement conditionnel (options, warrants…).
même les plus simples, nécessiterait – entre autres - de repenser le système de taux de change entre monnaies et la nature des échanges commerciaux internationaux.

En tout état de cause, la reprise en main du débat sur le système bancaire demande une compréhension des mécanismes de base du système actuel. Elle nécessite aussi que soit posée une question fondamentale : quels sont les besoins de la société ? Car ce qu’on doit retenir avec ce livre, c’est que la banque n’est pas une fin en soi : elle est uniquement un outil qui doit être au service de la société, et c’est de là que le débat devrait commencer.



Notes

[1La France et l’Allemagne ont fait voter des lois qui n’auront quasi aucun impact sur les activités des grandes banques nationales. La Belgique s’est dotée d’une loi un peu plus ambitieuse, mais son impact sera là aussi limité étant donné que les grandes banques qui pourraient être impactées ne sont présentes que par des filiales. Pour en savoir plus sur les textes français et allemand, voir finance-watch.org ; sur le texte belge, voir scinderlesbanques.be et le travail de Fairfin et Réseau Financité.

Aline Fares

Conférencière, auteure et militante.
Voir également sa page « Chroniques d’une ex-banquière »