Manifeste de Dakar

Afrique : des résistances aux alternatives

décembre 2000


L’ANNULATION TOTALE ET INCONDITIONNELLE DE LA DETTE Dette Dette multilatérale : Dette qui est due à la Banque mondiale, au FMI, aux banques de développement régionales comme la Banque africaine de développement, et à d’autres institutions multilatérales comme le Fonds européen de développement.
Dette privée : Emprunts contractés par des emprunteurs privés quel que soit le prêteur.
Dette publique : Ensemble des emprunts contractés par des emprunteurs publics.
AFRICAINE est une exigence qui se fonde sur des arguments économiques, sociaux, moraux, juridiques et historiques indéniables. Car le problème de la dette n’est pas un problème « financier » ou « technique », comme tentent de le faire croire la Banque mondiale Banque mondiale
BM
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD) a été créée en juillet 1944 à Bretton Woods (États-Unis), à l’initiative de 45 pays réunis pour la première Conférence monétaire et financière des Nations unies. En 2011, 187 pays en étaient membres.

Créée en 1944 à Bretton Woods dans le cadre du nouveau système monétaire international, la Banque possède un capital apporté par les pays membres et surtout emprunte sur les marchés internationaux de capitaux. La Banque finance des projets sectoriels, publics ou privés, à destination des pays du Tiers Monde et de l’ex-bloc soviétique. Elle se compose des cinq filiales suivantes :
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD, 189 membres en 2017) octroie des prêts concernant de grands secteurs d’activité (agriculture et énergie), essentiellement aux pays à revenus intermédiaires.
L’Association internationale pour le développement (AID, ou IDA selon son appellation anglophone, 164 membres en 2003) s’est spécialisée dans l’octroi à très long terme (35 à 40 ans, dont 10 de grâce) de prêts à taux d’intérêt nuls ou très faibles à destination des pays les moins avancés (PMA).
La Société financière internationale (SFI) est la filiale de la Banque qui a en charge le financement d’entreprises ou d’institutions privées du Tiers Monde.
Enfin, le Centre international de règlements des différends relatifs aux investissements (CIRDI) gère les conflits d’intérêts tandis que l’Agence multilatérale de garantie des investissements (AMGI) cherche à favoriser l’investissement dans les PED. Avec l’accroissement de l’endettement, la Banque mondiale a, en accord avec le FMI, développé ses interventions dans une perspective macro-économique. Ainsi la Banque impose-t-elle de plus en plus la mise en place de politiques d’ajustement destinées à équilibrer la balance des paiements des pays lourdement endettés. La Banque ne se prive pas de « conseiller » les pays soumis à la thérapeutique du FMI sur la meilleure façon de réduire les déficits budgétaires, de mobiliser l’épargne interne, d’inciter les investisseurs étrangers à s’installer sur place, de libéraliser les changes et les prix. Enfin, la Banque participe financièrement à ces programmes en accordant aux pays qui suivent cette politique, des prêts d’ajustement structurel depuis 1982.

TYPES DE PRÊTS ACCORDÉS PAR LA BM :

1) Les prêts-projets : prêts classiques pour des centrales thermiques, le secteur pétrolier, les industries forestières, les projets agricoles, barrages, routes, distribution et assainissement de l’eau, etc.
2) Les prêts d’ajustement sectoriel qui s’adressent à un secteur entier d’une économie nationale : énergie, agriculture, industrie, etc.
3) Les prêts à des institutions qui servent à orienter les politiques de certaines institutions vers le commerce extérieur et à ouvrir la voie aux transnationales. Ils financent aussi la privatisation des services publics.
4) Les prêts d’ajustement structurel, censés atténuer la crise de la dette, qui favorisent invariablement une politique néo-libérale.
5) Les prêts pour lutter contre la pauvreté.
Site :
et le FMI FMI
Fonds monétaire international
Le FMI a été créé en 1944 à Bretton Woods (avec la Banque mondiale, son institution jumelle). Son but était de stabiliser le système financier international en réglementant la circulation des capitaux.

À ce jour, 188 pays en sont membres (les mêmes qu’à la Banque mondiale).

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. Il est fondamentalement un problème humain, social et politique. Le service de la dette Service de la dette Remboursements des intérêts et du capital emprunté. et les conditionnalités Conditionnalités Ensemble des mesures néolibérales imposées par le FMI et la Banque mondiale aux pays qui signent un accord, notamment pour obtenir un aménagement du remboursement de leur dette. Ces mesures sont censées favoriser l’« attractivité » du pays pour les investisseurs internationaux mais pénalisent durement les populations. Par extension, ce terme désigne toute condition imposée en vue de l’octroi d’une aide ou d’un prêt. liées à celle-ci ont contribué à aggraver partout la pauvreté. En outre, la dette a été déjà remboursée : depuis plusieurs années, l’Afrique transfère plus de ressources aux pays développés qu’elle n’en reçoit.

De plus, la majeure partie de la dette de l’Afrique est composée de dettes odieuses, frauduleuses et immorales. En effet, dans la plupart des cas, la dette a été contractée par des régimes peu représentatifs, qui ont utilisé les sommes ainsi reçues à des fins qui n’ont pas servi les intérêts de leurs peuples. Dans bien des cas, cette dette a servi à consolider et même à légitimer des dictatures, qui les ont utilisées pour opprimer leurs peuples ou pour faire la guerre, avec la bienveillance et même la complicité des pays occidentaux.

Cette dette a également été contractée pour servir des méga projets tournant encore plus l’économie vers les exportations au détriment de la satisfaction des besoins fondamentaux.

Le remboursement de cette dette est immoral : son service détourne des ressources indispensables à la lutte contre la pauvreté, contre l’analphabétisme, contre le SIDA...

Sous quelque angle que l’on considère le problème de la dette de l’Afrique, elle est inacceptable. D’autant que la dette historique que l’Occident a contractée à l’égard de l’Afrique est incommensurable.

Dès lors, nous sommes en droit d’exiger plutôt des réparations pour toutes les infamies infligées à l’Afrique et la restitution des biens qui lui ont été spoliés à travers les siècles.

Mobilisés par la déclaration d’Amsterdam d’avril 2000, nous, représentant(e)s d’organisations de femmes, de jeunes, de travailleurs ruraux et urbains, de solidarités internationale ... réunis du 11 au 14 décembre à Dakar avec le soutien de nos partenaires des autres continents,

- appelons une nouvelle fois à l’annulation immédiate et inconditionnelle de la dette africaine
- exigeons l’arrêt des programmes d’ajustement structurel, même rebaptisés cadres stratégiques de lutte contre la pauvreté
- adoptons le programme ci-après et nous engageons à prendre toutes les mesures nécessaires pour sa mise en œuvre.

1) A COURT ET MOYEN TERME

Nous appelons les mouvements citoyens à intensifier les campagnes visant à obtenir l’annulation inconditionnelle de la dette de l’Afrique et des autres pays du Tiers-Monde. Nous préconisons d’utiliser toutes les occasions pour renforcer la pression sur les créanciers de l’Afrique, en oeuvrant ou participant à des initiatives de toutes nature pour attirer l’attention de l’opinion publique mondiale sur la nature criminelle des politiques imposées par le FMI et la Banque mondiale obligeant les pays africains à payer plusieurs fois une dette déjà remboursée. Toutes les réunions de ces deux institutions et des principaux dirigeants occidentaux (G7 G7 Groupe informel réunissant : Allemagne, Canada, États-Unis, France, Grande-Bretagne, Italie, Japon. Leurs chefs d’État se réunissent chaque année généralement fin juin, début juillet. Le G7 s’est réuni la première fois en 1975 à l’initiative du président français, Valéry Giscard d’Estaing. ) ainsi que d’autres rencontres internationales seront autant d’occasions pour manifester notre détermination. Simultanément, nous exigeons de nos gouvernements qu’ils constituent un front des pays endettés et qu’ils répudient la dette extérieure en utilisant les sommes ainsi économisées aux bénéfices de la population.
Pour mieux mettre en œuvre la politique précédente, nous nous attacherons à renforcer le réseau international de lutte contre la dette du Tiers-Monde. Nous tâcherons d’abord de renforcer les relations entre organisations engagées dans cette lutte en Afrique et dans les autres pays en voie de développement, dans le cadre du mouvement Jubilé Sud. En effet, nous pensons que le renforcement de tels liens constitue un des gages de la réussite de la campagne pour l’annulation de la dette. La solidarité entre ces organisations constitue le socle sur lequel doit s’édifier la solidarité entre organisations du Sud et du Nord. L’alliance stratégique avec ces dernières constitue un maillon solide de la chaîne de solidarité humaine mondiale pour venir à bout de la résistance et de l’égoïsme des Etats occidentaux et des institutions multilatérales.
Dans ce cadre, des campagnes régionales seront menées et articulées à des campagnes internationales. Il nous faut impliquer massivement l’opinion publique de chaque pays pour exercer les pressions décisives sur les gouvernements afin de les amener à remettre en cause leurs relations avec le FMI et la Banque mondiale et à refuser de payer la dette. La solidarité entre membres du réseau sera forgée et renforcée à travers des échanges de données, l’organisation de manifestations conjointes, l’assistance mutuelle dans le renforcement des capacités humaines et organisationnelles afin d’être mieux préparées à porter la lutte à un niveau supérieur.

La crédibilité de la campagne repose sur la capacité des organisations de la société civile à articuler des stratégies cohérentes et à proposer des alternatives. Par conséquent, le renforcement des capacités d’intervention de la société civile est une tâche cruciale dont la mise en œuvre requière un travail patient.

Les mouvements citoyens doivent se renforcer pour être en mesure non seulement de réfuter les arguments des créanciers mais surtout pour recentrer le débat et poser les vrais problèmes.

2) PROGRAMME STRATEGIQUE

2.1. Changement radical de politiques

Il est essentiel de s’attaquer aux facteurs structurels qui sont à la base de la crise de la dette. Il est nécessaire de revoir de fond en comble les politiques d’emprunts extérieurs des pays africains ainsi que l’utilisation de ceux-ci. Quand il s’agit d’y recourir, les institutions parlementaires doivent en être saisies et en délibérer.
Des règles transparentes et démocratiques doivent être appliquées sous le contrôle des citoyen(ne)s
Il faut réduire au minimum le recours aux emprunts extérieurs en mobilisant l’épargne intérieure par une politique fiscale progressiste qui amène les plus riches à contribuer fortement à l’effort de développement.
Sur le plan extérieur, il faudra agir sur plusieurs fronts. Pour arrêter, voire renverser, la tendance à la détérioration des termes de l’échange, il faudra mettre en place des mécanismes visant à stabiliser les prix des matières premières et des produits de base. Les pays producteurs doivent former des cartels pour défendre ces prix face à leur manipulation par les grandes maisons de négoce du Nord. De même, des accords internationaux de stabilisation des prix doivent être négociés sous l’égide du système des Nations-Unies. Cela permettra d’augmenter les recettes d’exportation tout en limitant l’épuisement des richesses naturelles et en préservant l’environnement.

Dans le même temps, les pays africains doivent accélérer leur intégration économique afin de réduire leur dépendance extérieure, créer les conditions d’un marché régional capable de soutenir une industrialisation régionale, gage d’une diversification des exportations, grâce à une plus grande valeur ajoutée des produits locaux. L’intégration doit s’accompagner de la création de zones monétaires viables dans les différentes régions du continent, seul moyen leur permettant de se soustraire à terme de la tyrannie exercée par les devises étrangères sur les économies du continent.

2.2. Renforcer la Coopération Sud-Sud

La coopération Sud-Sud doit être considérée comme un volet essentiel tant par les mouvements de citoyens que par les gouvernements africains permettant aux pays africains de renforcer la tendance vers moins de dépendance vis à vis des pays développés. Dans cette optique, nous encourageons les pays africains réunis dans l’OUA à exploiter toutes les possibilités qui existent, notamment les recommandations contenues dans le Rapport de la Commission Sud, sous la direction de feu Julius K. Nyerere, et à mettre concrètement en œuvre les accords pris entre eux aux sommet de Syrte en 1999 en matière d’annulation de dette. La coopération entre pays du Groupe des 77, celle entre pays du G 15 et d’autres formes de coopération doivent être développées dans tous les domaines.

Le premier Sommet du Sud (Groupe des 77), tenu à la Havane (Cuba), du 12 au 14 avril 2000, constitue un événement historique majeur et un pas décisif dans cette direction.

Les mouvements citoyens doivent s’approprier et divulguer largement les traités signés entre les pays du Sud

Les pays africains et leurs partenaires du Sud doivent amener les Nations-Unies à entreprendre des mesures concertées pour décourager la spéculation Spéculation Opération consistant à prendre position sur un marché, souvent à contre-courant, dans l’espoir de dégager un profit.
Activité consistant à rechercher des gains sous forme de plus-value en pariant sur la valeur future des biens et des actifs financiers ou monétaires. La spéculation génère un divorce entre la sphère financière et la sphère productive. Les marchés des changes constituent le principal lieu de spéculation.
financière internationale dont les effets dévastateurs ont été mesurés en Asie du Sud Est, au Brésil et en Russie, au cours des années récentes. L’imposition d’une taxe de type Tobin, dont les recettes doivent être utilisées pour le développement humain, la lutte contre le blanchiment d’argent (notamment par la levée du secret bancaire), ainsi que la fermeture ou l’imposition de sanctions contre les paradis fiscaux Paradis fiscaux
Paradis fiscal
Territoire caractérisé par les cinq critères (non cumulatifs) suivants :
(a) l’opacité (via le secret bancaire ou un autre mécanisme comme les trusts) ;
(b) une fiscalité très basse, voire une imposition nulle pour les non-résidents ;
(c) des facilités législatives permettant de créer des sociétés écrans, sans aucune obligation pour les non-résidents d’avoir une activité réelle sur le territoire ;
(d) l’absence de coopération avec les administrations fiscales, douanières et/ou judiciaires des autres pays ;
(e) la faiblesse ou l’absence de régulation financière.

La Suisse, la City de Londres et le Luxembourg accueillent la majorité des capitaux placés dans les paradis fiscaux. Il y a bien sûr également les Iles Caïmans, les Iles anglo-normandes, Hong-Kong, et d’autres lieux exotiques. Les détenteurs de fortunes qui veulent échapper au fisc ou ceux qui veulent blanchir des capitaux qui proviennent d’activités criminelles sont directement aidés par les banques qui font « passer » les capitaux par une succession de paradis fiscaux. Les capitaux généralement sont d’abord placés en Suisse, à la City de Londres ou au Luxembourg, transitent ensuite par d’autres paradis fiscaux encore plus opaques afin de compliquer la tâche des autorités qui voudraient suivre leurs traces et finissent par réapparaître la plupart du temps à Genève, Zurich, Berne, Londres ou Luxembourg, d’où ils peuvent se rendre si nécessaires vers d’autres destinations.
constituent des mesures appropriées.

2.3. Restitutions et Réparations

Un autre volet de l’agenda stratégique est la question des restitutions et réparations dues à l’Afrique par les pays occidentaux. L’esclavage, la colonisation et les diverses formes d’exploitation et de pillage des richesses ont laissé l’Afrique exsangue et causé un retard économique, social, scientifique et culturel incommensurable du continent. On ne peut pas comprendre la situation actuelle du continent sans prendre en compte les dévastations, les spoliations et le pillage subis par l’Afrique de la part des pays occidentaux.

Dès lors nous sommes fondés à exiger à la fois la restitution de ce qui a été pris de force à l’Afrique et des réparations pour tous les crimes et dommages infligés à ses peuples. Les restitutions concernent tous les biens y compris culturels et scientifiques.

Par ailleurs, il s’agit de récupérer les biens mal acquis par les dirigeants africains et les restituer aux populations qui en ont été spoliées.

Pour atteindre cette objectif, il importe de mettre en œuvre les procédures juridiques adéquates.

2.4. Pour un Développement endogène

Nous devons substituer au tristement célèbre « Consensus de Washington », maintenant largement discrédité, une vision de développement inspirée par les valeurs de la Renaissance politique, sociale, culturelle, économique et scientifique africaines en développant un consensus des peuples d’Afrique. Les valeurs fondamentales associées à cette Renaissance sont la restauration de la confiance chez les Africain(e)s, le refus de toute forme de d’oppression et de domination, la culture de la solidarité, l’esprit de compter sur leurs propres forces, de faire confiance à leur génie créateur pour forger une nouvelle civilisation de développement autonome afin d’apporter une contribution de taille à la civilisation universelle.

Le concept de développement endogène doit être perçu comme un processus de réflexion stratégique sur les conditions fondamentales d’un développement africain, conçu comme un projet émancipateur multidimensionnel, c’est à dire aux plans économique, social, politique, scientifique, culturel et de genre.

La nécessité d’une approche de développement endogène procède de cette vérité historique fondamentale selon laquelle il n’existe pas de « modèle universel », hors de l’espace et du temps, c’est à dire valable en tous lieux et en tous temps. Le développement est tributaire de l’histoire, de la culture et de l’expérience d’un peuple. Il ne peut être la copie conforme d’une autre expérience, surtout celle fondée sur une vision réductionniste de l’histoire réelle des peuples, remplie de préjugés culturels tenaces et bâtie sur la domination, l’exploitation et le pillage des ressources d’autres peuples.

Les contours d’une approche de développement endogène africain pourraient avoir, entre autres, les caractéristiques essentielles suivantes :

Un développement centré sur l’être humain : répondre aux besoins fondamentaux réels exprimés par les peuples africains. L’expérience de l’Afrique a été assez édifiante sur la faillite du modèle néoclassique imposé comme un modèle clé en mains. Plus l’on parle de taux de croissance, plus la pauvreté se répand. Or à quoi sert une « croissance » qui broie les êtres humains et accroit la misère et l’exclusion ? La vérité est que la seule forme de développement digne de ce nom est celle qui concourt à l’épanouissement intégral de l’être humain. Compris dans cette optique, le développement est avant tout un phénomène qualitatif et non purement quantitatif. Il n’est plus une recherche effrénée d’accumulation de richesses, souvent pour une poignée d’individus, mais la recherche permanente de solutions aux problèmes fondamentaux de la majorité du peuple.

Un développement reposant avant tout sur notre vision de notre avenir et la défense de nos intérêts fondamentaux. Donc, un développement conçu et mis en œuvre par les Africain(e)s eux-mêmes et selon leurs priorités. En effet, la deuxième rupture fondamentale à opérer est le rejet d’un développement importé qui considère le continent comme un Souk ou l’on déverse les déchets des pays les plus industrialisés.

Une autre caractéristique de la nouvelle approche du développement est que celle-ci ne doit plus être une affaire « d’élite », mais un développement participatif, inclusif et démocratique. En particulier, c’est un développement s’appuyant sur l’agriculture et la mobilisation des immenses ressources matérielles et humaines de ce secteur et intériorisé à la fois par les intellectuels et les non-intellectuels, par le monde rural et les zones urbaines. Ceci pose la question de la Renaissance culturelle africaine et l’utilisation des langues africaines dans la conception et la mise en œuvre des programmes de développement. Introduire les langues nationales africaines c’est permettre à des centaines de millions d’Africains d’utiliser leurs facultés créatrices pour participer pleinement à l’élaboration des stratégies et politiques de développement. Sans la participation consciente du peuple à la définition de politiques qui affectent sa vie et son avenir, il ne pourra jamais y avoir de développement, car le peuple, est la force motrice de tout processus de transformation économique et sociale.
La nouvelle approche doit également mettre l’accent sur la recherche de l’autonomie collective du continent en besoins essentiels et stratégiques, sur les plans agricole et industriel. Pour cela, s’inscrire dans la dynamique de l’intégration africaine, cadre fondamental d’un développement endogène durable. C’est un truisme que de dire que sans intégration, l’Afrique n’a aucune chance de se développer. Les vicissitudes de l’histoire ont fait de l’Afrique l’un des continents les plus émiettés au monde. C’est l’un des facteurs essentiels de son retard et de sa marginalisation actuelle. Au 21e siècle, l’Afrique ne sera africaine que si le continent parachève son intégration et parle d’une seule et unique voie dans le concert des nations. Cette approche n’implique pas un repli de l’Afrique sur elle-même. Au contraire, il s’agit d’assurer la participation des peuples du continent à un processus de mondialisation Mondialisation (voir aussi Globalisation)
(extrait de F. Chesnais, 1997a)
Jusqu’à une date récente, il paraissait possible d’aborder l’analyse de la mondialisation en considérant celle-ci comme une étape nouvelle du processus d’internationalisation du capital, dont le grand groupe industriel transnational a été à la fois l’expression et l’un des agents les plus actifs.
Aujourd’hui, il n’est manifestement plus possible de s’en tenir là. La « mondialisation de l’économie » (Adda, 1996) ou, plus précisément la « mondialisation du capital » (Chesnais, 1994), doit être comprise comme étant plus - ou même tout autre chose - qu’une phase supplémentaire dans le processus d’internationalisation du capital engagé depuis plus d’un siècle. C’est à un mode de fonctionnement spécifique - et à plusieurs égards important, nouveau - du capitalisme mondial que nous avons affaire, dont il faudrait chercher à comprendre les ressorts et l’orientation, de façon à en faire la caractérisation.

Les points d’inflexion par rapport aux évolutions des principales économies, internes ou externes à l’OCDE, exigent d’être abordés comme un tout, en partant de l’hypothèse que vraisemblablement, ils font « système ». Pour ma part, j’estime qu’ils traduisent le fait qu’il y a eu - en se référant à la théorie de l’impérialisme qui fut élaborée au sein de l’aile gauche de la Deuxième Internationale voici bientôt un siècle -, passage dans le cadre du stade impérialiste à une phase différant fortement de celle qui a prédominé entre la fin de Seconde Guerre mondiale et le début des années 80. Je désigne celui-ci pour l’instant (avec l’espoir qu’on m’aidera à en trouver un meilleur au travers de la discussion et au besoin de la polémique) du nom un peu compliqué de « régime d’accumulation mondial à dominante financière ».

La différenciation et la hiérarchisation de l’économie-monde contemporaine de dimension planétaire résultent tant des opérations du capital concentré que des rapports de domination et de dépendance politiques entre États, dont le rôle ne s’est nullement réduit, même si la configuration et les mécanismes de cette domination se sont modifiés. La genèse du régime d’accumulation mondialisé à dominante financière relève autant de la politique que de l’économie. Ce n’est que dans la vulgate néo-libérale que l’État est « extérieur » au « marché ». Le triomphe actuel du « marché » n’aurait pu se faire sans les interventions politiques répétées des instances politiques des États capitalistes les plus puissants (en premier lieu, les membres du G7). Cette liberté que le capital industriel et plus encore le capital financier se valorisant sous la forme argent, ont retrouvée pour se déployer mondialement comme ils n’avaient pu le faire depuis 1914, tient bien sûr aussi de la force qu’il a recouvrée grâce à la longue période d’accumulation ininterrompue des « trente glorieuses » (l’une sinon la plus longue de toute l’histoire du capitalisme). Mais le capital n’aurait pas pu parvenir à ses fins sans le succès de la « révolution conservatrice » de la fin de la décennie 1970.
alternatif à la globalisation Globalisation (voir aussi Mondialisation) (extrait de Chesnais, 1997a)

Origine et sens de ce terme anglo-saxon. En anglais, le mot « global » se réfère aussi bien à des phénomènes intéressant la (ou les) société(s) humaine(s) au niveau du globe comme tel (c’est le cas de l’expression global warming désignant l’effet de serre) qu’à des processus dont le propre est d’être « global » uniquement dans la perspective stratégique d’un « agent économique » ou d’un « acteur social » précis. En l’occurrence, le terme « globalisation » est né dans les Business Schools américaines et a revêtu le second sens. Il se réfère aux paramètres pertinents de l’action stratégique du très grand groupe industriel. Il en va de même dans la sphère financière. A la capacité stratégique du grand groupe d’adopter une approche et conduite « globales » portant sur les marchés à demande solvable, ses sources d’approvisionnement, les stratégies des principaux rivaux oligopolistiques, font pièce ici les opérations effectuées par les investisseurs financiers, ainsi que la composition de leurs portefeuilles. C’est en raison du sens que le terme global a pour le grand groupe industriel ou le grand investisseur financier que le terme « mondialisation du capital » plutôt que « mondialisation de l’économie » m’a toujours paru - indépendamment de la filiation théorique française de l’internationalisation dont je reconnais toujours l’héritage - la traduction la plus fidèle du terme anglo-saxon. C’est l’équivalence la plus proche de l’expression « globalisation » dans la seule acceptation tant soit peu scientifique que ce terme peut avoir.
Dans un débat public, le patron d’un des plus grands groupes européens a expliqué en substance que la « globalisation » représentait « la liberté pour son groupe de s’implanter où il le veut, le temps qu’il veut, pour produire ce qu’il veut, en s’approvisionnant et en vendant où il veut, et en ayant à supporter le moins de contraintes possible en matière de droit du travail et de conventions sociales »
néolibérale. Nous nous prononçons en faveur d’un mondialisation basée sur une entente des peuples du Nord et du Sud donnant la priorité à la satisfaction des besoins humains fondamentaux.

Voilà pourquoi l’Afrique doit renouer avec l’idéal du panafricanisme. Cela veut également dire que nous devons marcher sur nos deux jambes, c’est à dire prendre l’agriculture comme base du développement et jeter les bases d’une industrie moderne et performante.

Un autre développement signifie promouvoir et garantir la justice sociale, l’égalité des sexes, la démocratie et le respect des droits humains. L’étendue de la pauvreté et de l’exclusion est le résultat de l’influence néfaste de la politique du « tout au marché » et de la recherche effrénée du profit privé qui a poussé l’Etat à abandonner la politique visant à promouvoir l’équité et la justice sociale.

Un autre développement en Afrique implique la création de nouvelles institutions de développement, dont un nouvel Etat débarrassé de son héritage colonial oppressif, exploiteur et répressif. En fait, il est impératif de remettre en cause toutes les institutions héritées de la colonisation et créer a leur place de nouvelles institutions adaptées à une approche endogène et autonome. L’Etat et la plupart des institutions actuelles sont de type « élitiste » et calqués sur leurs homologues européens. C’est pourquoi ils participent plus de la répression et de l’exploitation des peuples africains qu’à la création de conditions leur permettant de développer tout leur potentiel et de s’épanouir. En effet, des institutions créées pour asservir les Africains ne pourront en aucun cas servir à les libérer. Il faut donc de nouvelles institutions, dont la nature et les fonctions sont complètement différentes de celles héritées de la colonisation. Il s’agit de mettre en place un nouvel Etat qui garantisse l’équité entre tous et favorise un développement humain intégré.

La question de la gouvernance doit être examinée et résolue sous cet angle et non dans l’optique préconisée par les pays occidentaux, qui ne vise qu’à faire de nos institutions des instruments encore plus dociles au service de leurs intérêts. Les citoyen(ne)s doivent se réapproprier les espaces perdus par la démocratie.

Les institutions conformes à un développement endogène, conçu par et pour les Africains, seront des instruments de libération des peuples d’Afrique, des institutions auxquelles ils s’identifieront intimement, parce qu’ayant participé à leur élaboration, comprenant leur nature et maîtrisant leurs fonctionnements.