Série : Afrique subsaharienne : la face cachée d’une success story (3e partie)

Afrique subsaharienne : Un boom des classes moyennes ?

8 juillet 2013 par Jean Nanga


Avec le développement du capitalisme africain, la croissance est censée avoir produit une « émergence » des « classes moyennes ». Une étude de la Banque mondiale a évoqué leur triplement de 1980 à 2010, alors que la population régionale n’a fait que doubler dans la même période [1].

Après le « dégraissage » des Fonctions publiques, les liquidations des entreprises d’État, etc., pendant les années 1980-1990, qui avaient gravement affecté aussi les classes moyennes, il y a de nos jours comme une sorte de retour dynamique. Dans un contexte de développement de la culture de l’ostentation, du spectacle consumériste, de prolifération des gadgets censés symboliser la réussite sociale, elles ont beaucoup plus de visibilité dans bon nombre de sociétés africaines. Sans oublier les réseaux clientélaires des dirigeants politiques et administratifs ainsi que les agents des institutions internationales, y compris ceux de certaines ONG internationales. Ce qui réjouit celles et ceux qui clament ce développement des classes moyennes, c’est la visibilité d’un nombre plus important de jeunes — les diplômé-e-s MBA et assimilé-e-s — dont les attitudes professionnelles ainsi que les modes de vie manifestent l’adhésion à ce que l’on nommerait des versions locales des yuppies produits par le reaganisme. Leur vie est une publicité en faveur du néolibéralisme.

Cependant, contrairement à ce que laisse entendre la fameuse étude de la BAfD, la situation réelle est en décalage avec les statistiques. Les critères de classification sont peu rigoureux, voire fantaisistes. À l’instar des quelques cents de $ qui distingueraient l’appartenance à la catégorie des pauvres — moins de 2 $/jour ou plutôt 1,25 $/jour — de celle des classes moyennes — à partir de 2 $/jour [2]. Dans les faits, une partie importante de la part dite flottante des classes moyennes vit dans la pauvreté. Les 20,88 % de la « floating class » devraient être repartis entre les 60,85 % de pauvres ( « 1st poverty line » et « 2nd poverty line ») et les 13,44 % des vraies classes moyennes (« lower middle » et « upper middle »). Par ailleurs, il n’est pas acquis que cette nouvelle vague de classes moyennes ou de petite-bourgeoisie échappera à moyen terme à la stagnation de la création d’emplois de « classes moyennes », et au déclin progressif qui les caractérise dans bon nombre de sociétés capitalistes développées depuis environ une vingtaine d’années. À moins de prendre pour des oracles les projections optimistes faites par des institutions idéologiques du capital qui tablent plutôt sur une stabilité des rapports de force actuels dans les luttes de classes, au profit des capitalistes. Il y a au moins une chose positive dans cette campagne de propagande des classes moyennes, c’est la reconnaissance de l’existence des classes sociales, déclinées en « classe riche » et en « pauvres ». C’est aussi une façon de reconnaître que la croissance africaine n’est pas pour ces dernier-e-s.

Première partie
Deuxième partie



Jean Nanga est militant du CADTM en Afrique, il collabore régulièrement à la revue Inprecor qui a publié cette étude dans son n° 592/593 de mars-avril-mai 2013. La version présentée sur le site du CADTM est une version légèrement différente de celle publiée par Inprecor. Le titre de la série et le découpage de l’étude écrite par Jean Nanga sont dus à Eric Toussaint.

Notes

[1Mthuli Ncube, Charles Leyeka Lufumpa, Steve Kayizzi-Mugerwa, « Market Brief-The Middle of the Pyramid : Dynamics of the Middle Class », Market Brief, 06/05/2011, http://www.afdb.org/en/documents/publications/market-briefs/

[2Critère on ne peut plus discutable des institutions financières qui devrait être relevé au moins à 2,5 $, voire à 3 $ dans certains pays. Mais la logique scientifique néolibérale est telle qu’il est même arrivé que l’on descende à 0,90 $/jour pour démontrer les bienfaits des politiques d’ajustement structurel sur la pauvreté. Cf. Maxim Pinkovskiy (Massachussets Institute of Technology) Xavier Sala-i-Martin (Columbia University, « African Poverty is Falling... Much Faster than You Think ! », January 17th, 2010, http://www.columbia.edu/~xs23/papers/pdfs/Africa_Paper_VX3.2.pdf et leurs critiques, tel Martin Ravallion, « Is African poverty falling ? », 2010-03-05, http://blogs.worldbank.org/africacan/is-african-poverty-falling

Jean Nanga

est militant du CADTM en Afrique, il collabore régulièrement à la revue Inprecor.