Aide humanitaire après le 11 septembre : un retour à la Guerre Froide ?

24 juin 2004 par Mabel González Bustelo


Mabel González Bustelo est analyste du Centre d’Investigation pour la Paix (CIP-FUHEM). mabelgonzalez chez teleline.es

Le contexte international d’après les attentats du 11 septembre et la “guerre globale contre le terrorisme” mise en place les Etats-Unis et leurs alliés ont eu un fort impact sur l’aide au développement et l’assistance humanitaire aux peuples en crises. La perspective qui se base sur la sécurité et sur le fait de garantir la fidélité des alliés géopolitiques a motivé des changements de destinataires et d’objectifs de l’aide, une plus grande politisation et une forte augmentation de l’aide militaire.

Comme pendant la Guerre Froide, l’aide humanitaire se développe en fonction de priorités géostratégiques, le consensus sur la lutte contre la pauvreté comme objectif prioritaire -atteint dans les années 90 bien que jamais respecté complètement- a été abandonné. On a aussi accentué la tendance à manipuler et politiser l’assistance humanitaire aux peuples qui souffrent des conflits armés, et la priorité donnée aux crises les plus médiatisées, comme l’Irak, font qu’on en oublie d’autres très graves.

L’aide au développement est utilisée comme un instrument de politique extérieure et pour la sécurité. En premier lieu, on réoriente les aides sur les alliés géopolitiques cruciaux dans la guerre contre la terreur, appelés les “Etats de la ligne de front”. Parmi eux, l’Arménie, l’Azerbaïdjan, l’Ouzbékistan, et autres républiques d’Asie centrale comme le Pakistan, les Philippines, l’Indonésie ou, sur le continent américain, la Colombie (dont le conflit s’est aussi réinterprété de manière anti terroriste). Beaucoup d’entre eux ont des gouvernements autoritaires et corrompus, qui ne respectent pas les droits de l’homme et se rangent du côté des discours anti terroristes pour étriquer les libertés et réprimer l’opposition politique et les groupes dissidents.

Le cas du Pakistan est le plus parlant. Ce pays ne recevait aucune aide avant le 11 septembre en raison, d’une part, du coup d’état qui avait conduit Pervez Musharraf au pouvoir en octobre 1999, pour avoir réalisé, d’autre part, des essais nucléaires, et aussi en raison des violations des droits de l’homme existant dans ce pays. Aujourd’hui, c’est un des principaux bénéficiaires de l’aide des Etats-Unis et de l’Union européenne, avec qui le Pakistan a aussi signé des accords commerciaux préférentiels. Washington l’a proclamé en mars “allié hors OTAN OTAN
Organisation du traité de l’Atlantique Nord
Elle assure aux Européens la protection militaire des États-Unis en cas d’agression, mais elle offre surtout aux États-Unis la suprématie sur le bloc occidental. Les pays d’Europe occidentale ont accepté d’intégrer leurs forces armées à un système de défense placé sous commandement américain, reconnaissant de ce fait la prépondérance des États-Unis. Fondée en 1949 à Washington et passée au second plan depuis la fin de la guerre froide, l’OTAN comprenait 19 membres en 2002 : la Belgique, le Canada, le Danemark, les États-Unis, la France, la Grande-Bretagne, l’Islande, l’Italie, le Luxembourg, la Norvège, les Pays-Bas, le Portugal, auxquels se sont ajoutés la Grèce et la Turquie en 1952, la République fédérale d’Allemagne en 1955 (remplacée par l’Allemagne unifiée en 1990), l’Espagne en 1982, la Hongrie, la Pologne et la République tchèque en 1999.
”, un statu qui l’autorise à acheter l’armement américain de pointe à prix spécial. En 2000, l’aide officielle des Etats-Unis à ce pays frisait les 88 millions de dollars. En 2001, elle avait atteint les 775 millions.

Pour l’année fiscale 2005, le président Bush a demandé au congrès une augmentation du budget pour l’aide militaire et de sécurité, le situant ainsi en un tiers du total de l’aide extérieure : le même niveau qu’en pleine guerre froide, dans les années 80, tandis que les programmes fondamentaux d’aide au développement comme l’éducation et la santé materno-infantile se réduiront à 400 millions de dollars. L’aide de Washington a aussi été utilisée pour faire pression sur de nombreux pays pour qu’ils signent des traités bilatéraux et s’engagent à ne pas livrer de citoyens américains à la Cour Pénale Internationale. Plus de 80 pays ont déjà signé. Parmi eux, le président de la Colombie, Álvaro Uribe, qui quelques jours après voyait se débloquer une aide de 15 millions de dollars.

Le problème n’affecte pas seulement les Etats-Unis. Il existe une tendance générale à lier l’aide à des objectifs de sécurité et de lutte contre le terrorisme. L’Union européenne a incorporé des clauses anti terroristes dans ses accords commerciaux avec l’Algérie, le Chili, l’Egypte et les pays d’Amérique centrale et des Andes, entre autres. Et les budgets globaux n’augmentent pas assez pour absorber ces nouvelles priorités, ce qui en pratique veut dire qu’ils sont déviés de leur objectif de lutte contre la pauvreté.

La manipulation et la politisation ont un impact spécifique sur l’assistance humanitaire. Une des plus grandes crises humanitaires du monde a lieu en ce moment dans la région de Darfur, à l’ouest du Soudan, loin du regard des médias. Des dizaines de milliers de personnes sont mortes et plus d’un million ont du fuir, beaucoup d’entre elles à travers le désert vers le Tchad, où les dispositifs locaux sont complètement débordés. Des organisations comme Human Rights Watch et le haut commissariat de l’O.N.U. pour les réfugiés (ACNUR) ont parlé de nettoyage ethnique et de crimes contre l’humanité. Mais, comme le dénoncent les agences de l’O.N.U., les appels à l’aide pour s’occuper de cette crise ne sont pas du tout pris en compte. Drafur est un exemple de la situation de beaucoup de crises “oubliées” et des critères sélectifs - et parfois peu humanitaires- qui guident l’aide internationale. Ce n’est pas un phénomène nouveau, mais il s’aggrave.

Pour couvrir les crises, l’O.N.U. réalise ce que l’on appel un “appel consolidé inter agences” (CAP) auquel doivent répondre les gouvernements qui donnent. Mais ces appels reçoivent une réponse très différente selon le type de crise, son impact géopolitique ou la présence des médias. En 2000, on a obtenu plus du budget nécessaire pour le Kosovo. En 2002, le grand bénéficiaire fut l’Afghanistan, qui reçu la moitié de la totalité des fonds réunis cette année là, et un quart de l’argent réuni en 2002 l’année d’après. En 2003, la priorité fut à l’Irak qui perçu 91% des fonds sollicités, face à un peu plus de 40% pour le Soudan et 24% pour le Liberia. Cette orientation de l’aide par priorités politiques et médiatiques rompt le principe d’impartialité, la clé de l’action Action
Actions
Valeur mobilière émise par une société par actions. Ce titre représente une fraction du capital social. Il donne au titulaire (l’actionnaire) le droit notamment de recevoir une part des bénéfices distribués (le dividende) et de participer aux assemblées générales.
humanitaire car elle établit que l’aide devra se guider exclusivement par des critères de nécessites.

Les grands perdants de cette situation sont les 2.800 millions de personnes qui, selon la banque Mondiale Banque mondiale
BM
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD) a été créée en juillet 1944 à Bretton Woods (États-Unis), à l’initiative de 45 pays réunis pour la première Conférence monétaire et financière des Nations unies. En 2011, 187 pays en étaient membres.

Créée en 1944 à Bretton Woods dans le cadre du nouveau système monétaire international, la Banque possède un capital apporté par les pays membres et surtout emprunte sur les marchés internationaux de capitaux. La Banque finance des projets sectoriels, publics ou privés, à destination des pays du Tiers Monde et de l’ex-bloc soviétique. Elle se compose des cinq filiales suivantes :
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD, 189 membres en 2017) octroie des prêts concernant de grands secteurs d’activité (agriculture et énergie), essentiellement aux pays à revenus intermédiaires.
L’Association internationale pour le développement (AID, ou IDA selon son appellation anglophone, 164 membres en 2003) s’est spécialisée dans l’octroi à très long terme (35 à 40 ans, dont 10 de grâce) de prêts à taux d’intérêt nuls ou très faibles à destination des pays les moins avancés (PMA).
La Société financière internationale (SFI) est la filiale de la Banque qui a en charge le financement d’entreprises ou d’institutions privées du Tiers Monde.
Enfin, le Centre international de règlements des différends relatifs aux investissements (CIRDI) gère les conflits d’intérêts tandis que l’Agence multilatérale de garantie des investissements (AMGI) cherche à favoriser l’investissement dans les PED. Avec l’accroissement de l’endettement, la Banque mondiale a, en accord avec le FMI, développé ses interventions dans une perspective macro-économique. Ainsi la Banque impose-t-elle de plus en plus la mise en place de politiques d’ajustement destinées à équilibrer la balance des paiements des pays lourdement endettés. La Banque ne se prive pas de « conseiller » les pays soumis à la thérapeutique du FMI sur la meilleure façon de réduire les déficits budgétaires, de mobiliser l’épargne interne, d’inciter les investisseurs étrangers à s’installer sur place, de libéraliser les changes et les prix. Enfin, la Banque participe financièrement à ces programmes en accordant aux pays qui suivent cette politique, des prêts d’ajustement structurel depuis 1982.

TYPES DE PRÊTS ACCORDÉS PAR LA BM :

1) Les prêts-projets : prêts classiques pour des centrales thermiques, le secteur pétrolier, les industries forestières, les projets agricoles, barrages, routes, distribution et assainissement de l’eau, etc.
2) Les prêts d’ajustement sectoriel qui s’adressent à un secteur entier d’une économie nationale : énergie, agriculture, industrie, etc.
3) Les prêts à des institutions qui servent à orienter les politiques de certaines institutions vers le commerce extérieur et à ouvrir la voie aux transnationales. Ils financent aussi la privatisation des services publics.
4) Les prêts d’ajustement structurel, censés atténuer la crise de la dette, qui favorisent invariablement une politique néo-libérale.
5) Les prêts pour lutter contre la pauvreté.
Site :
, vivent dans la pauvreté, et les millions de personnes qui souffrent des conflits armés et ses effets en termes de morts, déplacements, famines et chaos politique et économique. Mais quand on cherche la sécurité a tout prix, on peut récolter le contraire puisqu’il existe une relation entre le désespoir causé par la pauvreté et l’exclusion et l’apogée du terrorisme global et le fondamentalisme religieux et d’identité, tout comme d’autres formes de violence.

L’obsession anti terroriste, paradoxalement, peut entraîner une expansion de la terreur. Pour être efficaces, on devrait s’attaquer à ses causes et non les aggraver, et cela signifie un compromis continu pour l’éducation et le développement, des normes commerciales plus justes, l’appui des libertés et la consolidation démocratique, ainsi que la définition de cadres multilatéraux et de normes collectives pour gérer l’aide extérieure de façon à ce que ce ne soit pas un simple instrument au service d’autres fins.



Source : Agence d’Information Solidaire.

Traduction de l’espagnol : Elsa Marie.