Algérie : un éveil politique et social

10 avril par Hamza Hamouchene


Ce qui se passe en Algérie est vraiment historique. Le peuple a remporté la première bataille dans sa lutte pour un changement radical du système. Bouteflika, président pendant les vingt dernières années, a abdiqué, contraint par plus de six semaines de manifestations et une reconfiguration des alliances au sein des classes dirigeantes, annonçant le divorce entre la présidence et le commandement des forces armées.

Depuis le vendredi 22 février 2019, des millions de personnes, jeunes et âgées, hommes et femmes de différentes classes sociales sont sortis lors d’un soulèvement immense et se sont réappropriés l’espace public longtemps confisqué. Les marches historiques du vendredi, suivies de manifestations sectorielles, ont uni le peuple dans son rejet du système en place et ses revendications en faveur d’un changement démocratique radical. « Ils doivent tous partir ! » (Yetnahaw gaa), « Le pays nous appartient et nous ferons ce que nous souhaitons » (Lablad abladna oundirou rayna), deux slogans emblématiques de ce soulèvement jusqu’ici pacifique, symbolisent l’évolution radicale de ce mouvement populaire (Al Hirark Acha’bi) qui a été déclenché par l’annonce du président sortant Bouteflika de se présenter pour un cinquième mandat malgré son incapacité et son aphasie. Il convient de noter que Bouteflika ne s’est pas adressé à la nation depuis 2013.

Ce mouvement est unique en son genre par son envergure, son caractère pacifique, sa propagation nationale, y compris dans le sud marginalisé, ainsi qu’une participation massive des femmes, et en particulier des jeunes, qui constituent la majorité de la population algérienne. Pour ceux qui sont assez âgés pour être dans la soixantaine et plus, cela n’a jamais été vu dans l’histoire contemporaine du pays, sauf en 1962, lorsque les Algériens sont descendus dans la rue pour célébrer leur indépendance durement gagnée de la domination coloniale française.

Ce soulèvement a surpris tous les observateurs. Au début du mois de février, l’ambiance politique était celle du désespoir et de la démission face à ce que les autorités s’apprêtaient à faire avec les élections présidentielles prévues en avril 2019. Cela s’explique par la décimation de l’opposition politique dans le pays, associée à la répression et/ou la cooptation des syndicats et autres acteurs de la société civile conduisant à la fermeture d’espaces pour l’expression de projets politiques alternatifs et d’une scène politique généralement aride.

Cependant, l’éruption des masses populaires sur la scène publique et leur entrée dans l’équation politique ont ébranlé ce statu quo et créé un potentiel énorme pour la résistance et le changement. Des slogans comme « Nous nous sommes réveillés et vous allez payer ! » (Hna s’hina ou bassitou bina) signalent qu’en découvrant leur volonté politique et en s’emparant de leur propre libération, les masses se transforment elles-mêmes. Et nous pouvons en témoigner dans l’euphorie, l’énergie, la créativité, la confiance en soi, l’humour et la joie que ce mouvement a créés après la suppression et le musellement des dernières décennies. Comme l’oxygène, cette révolution est entrain de renouveler la société, affirmant les masses populaires comme acteurs de leur propre histoire et peut donc être un véritable processus de transformation. À cet égard, il est essentiel de s’inspirer de l’analyse de Fanon, car elle montre comment, au milieu des pires catastrophes, les masses trouvent les moyens de se réorganiser et de continuer à exister quand elles ont un objectif commun.

Ce réveil décisif de la part du peuple et la prise de conscience politique croissante sont des annonciateurs de bonnes choses à venir et de jours de tempête pour la caste des profiteurs et leurs soutiens étrangers qui se sont enrichis de façon scandaleuse. Au milieu de la paupérisation croissante, du chômage, de la compression des dépenses publiques par des mesures d’austérité, du pillage des ressources, du développement inégal, de la corruption, la rationalité de la révolte et de la rébellion actuelles devient absolument claire.

Tout d’abord, il est important de noter que cette éruption n’est ni venue de nulle part ni tombée miraculeusement du ciel, mais plutôt le résultat d’une accumulation de luttes et de résistances remontant aux années 80, les exemples les plus récents étant le soulèvement contre l’exploitation du gaz de schiste en 2015 et la révolte du mouvement des chômeurs depuis 2012 dans le sud algérien.

Le soulèvement algérien doit également être analysé dans le contexte d’un processus révolutionnaire continu qui a balayé la région arabe au cours de la dernière décennie, en commençant par la Tunisie et en s’étendant à l’Égypte et à d’autres pays. À l’évidence, ce processus a été semé de contradictions et a connu des hauts et des bas, des gains et des revers, qui se sont matérialisés par une transition démocratique libérale (dans le sens économique) en Tunisie et des contre-révolutions sanglantes et des interventions impérialistes dans les pays restants qui ont connu des soulèvements. Il y a neuf ans, l’Algérie, bien que réunissant les mêmes conditions de révolte, semblait être à l’abri de ce vent de révolution et a été présentée comme une “exception”. Le discours gouvernemental à l’époque a affirmé que l’Algérie avait déjà eu son “printemps” plus de deux décennies plus tôt, une référence implicite à la transition démocratique de courte durée qui avait suivi des semaines de manifestations en octobre 1988. Celles-ci avaient obligé le régime à céder le pas au pluralisme politique et à une presse indépendante. Toutefois, ces avancées en matière de libertés civiles et de « transition démocratique » ont été avortées par le coup d’État militaire et la guerre contre les civils des années 1990. Outre les formes de répression en cours, les souvenirs collectifs de centaines de milliers de morts et de violence de l’État sous-jacente à l’éradication de l’opposition « islamiste » peuvent contribuer à expliquer l’échec de voir un soulèvement en Algérie entre 2010 et 2011. Le spectre de la guerre civile et la crainte de violences sanglantes ont encore été exacerbés par l’intervention en Libye, la contre-révolution en Égypte, le carnage et les ingérences étrangères en Syrie.

En outre, les revenus tirés des prix élevés du pétrole et du gaz ont été utilisés pour acheter la paix sociale à l’intérieur et pour obtenir l’assentiment international. Sur le plan intérieur, cette aubaine pétrolière a été utilisée pour apaiser la population et retarder toute radicalisation de la colère populaire. À l’extérieur, étant le troisième plus grand fournisseur de gaz naturel de l’UE après la Russie et la Norvège, et compte tenu de la baisse de la production en mer du Nord et de la crise ukrainienne, l’Algérie espérait pouvoir tirer parti de cette position pour jouer un rôle encore plus important dans la sécurisation des approvisionnements en énergie de l’UE et, par extension, la collusion et l’approbation occidentales.

Les événements actuels en Algérie, bien que spécifiques, ne sont pas uniques dans l’histoire de la lutte et de la révolution. Il est donc important de tirer les leçons des expériences passées et de celles des pays voisins, tels que la Tunisie et l’Égypte (cela fera l’objet d’un prochain article).


Une crise politique et des luttes de pouvoir internes

L’Algérie traverse une crise multidimensionnelle aiguë depuis un certain temps. Le pays connaît une crise politique depuis des décennies, notamment après le coup d’État militaire de 1992 et la guerre atroce qui en a résulté contre les civils. Les origines de cette crise remontent à l’ère coloniale, bien que ses manifestations les plus récentes résultent directement de la politique d’une accumulation parasitaire et d’une corruption enracinée : un binôme militaro-oligarchique qui prive le peuple algérien de son droit à l’autodétermination et se dispense d’une légitimité populaire au profit du capital national et international. Plusieurs facteurs ont exacerbé cette crise, notamment l’absence et la maladie de l’ancien président du pays, Abdelaziz Bouteflika, qui n’a pas été vu en public depuis 2013. Un bourbier encore aggravé par les luttes de pouvoir au sein de l’élite a culminé avec la chute du faiseur de rois de longue date en Algérie, le chef du département du renseignement et de la sécurité (DRS) en 2015, et le scandale de la cocaïne en 2018, qui a entraîné le limogeage du chef de la police, de quelques généraux et d’autres hauts fonctionnaires du ministère de la défense.

Dans un contexte d’échec de l’opposition institutionnalisée et des mouvements sociaux à exprimer et à mettre en œuvre une alternative viable, nous avions prédit en 2016 que « la chute des prix du pétrole pourrait bien enfoncer le dernier clou dans le cercueil d’une économie de rente, non productive et désindustrialisée, fortement tributaire des exportations de pétrole et de gaz, principale source de devises… ...Avec la dégringolade des cours du pétrole et des réserves de change (estimées à 179 milliards de dollars à la fin de 2014) prévues ne pas durer au-delà de 2016 -2017, l’expérience de 1988 pourrait facilement être reproduite et la crise pourrait dégénérer en une véritable explosion qui menacerait la sécurité nationale du pays et, éventuellement, son intégrité territoriale. »

Les récents événements interviennent à un moment de crise économique aiguë symbolisée par des mesures d’austérité étouffantes à la suite du déclin des recettes des exportations de pétrole et de gaz, associées à une intensification des querelles internes et des divisions au sein des élites dirigeantes après l’imposition de la candidature de Bouteflika pour un cinquième terme à la tète de l’état.

Ce qui a débuté en 2008-2015 comme une scission entre les services de renseignement (DRS) et le pôle représenté par l’alliance de la présidence et du commandement des forces armées (opposition à l’amendement constitutionnel permettant à Bouteflika de briguer un troisième mandat, exposition publique par le DRS d’une série de scandales de corruption et enfin le limogeage du chef du DRS en 2015) s’est métamorphosé en 2019, avec l’entrée décisive du peuple sur la scène politique en une scission entre la présidence et le commandement des forces armées, qui est clairement intervenu pour mettre fin au règne de Bouteflika afin de sauvegarder le régime en place. Ces démonstrations publiques de luttes internes de pouvoir sont symptomatiques des profondes contradictions et de l’instabilité du bloc actuel aux rênes du pouvoir et de la crise d’hégémonie en son sein, qui a ouvert de nouveaux espaces de résistance.

C’est un moment important dans la dynamique populaire qui a débuté en février 2019, car il s’agit d’une seule bataille gagnée dans la longue lutte pour un changement radical qui doit impliquer également le renversement du Général Major Gaid Salah, une personne clé du système de Bouteflika et un partisan de son cinquième mandat avant de reculer sous la pression du mouvement populaire croissant. Il ne faut absolument pas faire confiance au commandement de l’armée, surtout qu’il (Gaid Salah) avait d’abord menacé le mouvement avant d’adopter un ton plus conciliant. Nous devons faire preuve de vigilance et être plus déterminés que jamais afin d’empêcher les forces contre-révolutionnaires de détourner ce soulèvement historique.

Maintenant que Bouteflika a démissionné, il est absolument nécessaire de mettre en place une transition véritablement démocratique en ne cédant pas aux appels en faveur de l’application de l’article 102 de la constitution actuelle, qui maintiendra le système en place et ne garantira pas la tenue d’élections libres et transparentes. Le peuple demande la souveraineté populaire qui ne peut être limitée par des arguments rigides et strictement légalistes et constitutionnalistes. C’est un moment unique dans l’histoire de l’Algérie qui peut imposer de nouveaux paradigmes révolutionnaires, qui doivent aller au-delà des cadres juridique et constitutionnel pour défier radicalement le statu quo et créer une rupture fondamentale avec le système oppressif en place.

Il existe déjà plusieurs propositions pour résoudre la crise et instaurer une sorte de transition qui va satisfaire la demande du peuple et lui rende sa souveraineté étouffée. Le commandement de l’armée ne doit pas s’immiscer dans ce processus et doit s’en tenir à son rôle constitutionnel de garantie de la paix et de la sécurité nationale. Les Algériens ne se sont pas révoltés pour remplacer certains oppresseurs par d’autres ! Pour cette raison, le rapport des forces doit être considérablement déplacé vers le côté des masses populaires en maintenant la résistance (marches, occupations d’espaces publics, grèves générales, etc.) pour obliger le commandement de l’armée à se plier à la demande de la population : « Tous doivent partir ! » (Yetnahaw Gaa) et « Système dégage ! ».


Causes économiques sous-jacentes

La crise économique, qui est au cœur de la révolte actuelle, dure depuis longtemps, en particulier au cours des trois dernières décennies. Au milieu des années 80, le programme de développement nationaliste algérien des années 60 et 70 était considéré comme un ”échec” et sa tentative de se dissocier du système capitaliste mondial a été interrompue et remplacée par une économie de marché. Comme ailleurs dans la région, cette nouvelle orientation impliquait la désindustrialisation de l’économie, le démantèlement et la privatisation des entreprises publiques, la déréglementation et d’autres formes de restructuration néolibérale. Parallèlement, un lien entre les militaires et la bourgeoisie privée a pris le dessus sur les affaires de l’État, aidé par un contexte mondial caractérisé par une doctrine néolibérale ascendante.

Le désengagement de l’État vis-à-vis de la fourniture de biens et services publics et l’incapacité du nationalisme « laïc » à assurer la prospérité et l’indépendance promises ont propulsé le mouvement islamiste algérien sur la scène politique. Séduit par la révolution islamique en Iran, le mouvement islamiste a pris de l’importance dans les années 1980 et s’est fortement développé au sein du prolétariat, du lumpenprolétariat et des classes paupérisées. L’orientation économique libérale du régime associé aux demandes existantes de libéralisation politique a mené à l’abandon du système de parti unique à la suite de l’Intifada d’octobre 1988. Le coup militaire qui a annulé les élections de 1992 et que le parti islamiste (Front islamique du salut) allait remporter massivement a ouvert les portes de l’enfer aux Algériens. La violence déclenchée contre la population civile rappelait l’époque coloniale et avait provoqué une crise aiguë de légitimité du régime. Pour compenser, ce dernier cherchait à obtenir l’acceptation et le consentement externes, en particulier en occident, en fournissant un accès au marché local. Les intérêts géostratégiques occidentaux de l’époque (années 1990), y compris la crainte d’un autre Iran en Afrique du Nord, ont assuré un soutien tacite à l’Algérie, même au cours des années les plus sanglantes.

Dans les années 90, l’expérience algérienne était non seulement une guerre civile épouvantable, mais aussi une libéralisation économique forcée dictée par le Fonds monétaire international FMI
Fonds monétaire international
Le FMI a été créé en 1944 à Bretton Woods (avec la Banque mondiale, son institution jumelle). Son but était de stabiliser le système financier international en réglementant la circulation des capitaux.

À ce jour, 188 pays en sont membres (les mêmes qu’à la Banque mondiale).

Cliquez pour plus.
(FMI) et la Banque mondiale Banque mondiale
BM
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD) a été créée en juillet 1944 à Bretton Woods (États-Unis), à l’initiative de 45 pays réunis pour la première Conférence monétaire et financière des Nations unies. En 2011, 187 pays en étaient membres.

Créée en 1944 à Bretton Woods dans le cadre du nouveau système monétaire international, la Banque possède un capital apporté par les pays membres et surtout emprunte sur les marchés internationaux de capitaux. La Banque finance des projets sectoriels, publics ou privés, à destination des pays du Tiers Monde et de l’ex-bloc soviétique. Elle se compose des cinq filiales suivantes :
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD, 189 membres en 2017) octroie des prêts concernant de grands secteurs d’activité (agriculture et énergie), essentiellement aux pays à revenus intermédiaires.
L’Association internationale pour le développement (AID, ou IDA selon son appellation anglophone, 164 membres en 2003) s’est spécialisée dans l’octroi à très long terme (35 à 40 ans, dont 10 de grâce) de prêts à taux d’intérêt nuls ou très faibles à destination des pays les moins avancés (PMA).
La Société financière internationale (SFI) est la filiale de la Banque qui a en charge le financement d’entreprises ou d’institutions privées du Tiers Monde.
Enfin, le Centre international de règlements des différends relatifs aux investissements (CIRDI) gère les conflits d’intérêts tandis que l’Agence multilatérale de garantie des investissements (AMGI) cherche à favoriser l’investissement dans les PED. Avec l’accroissement de l’endettement, la Banque mondiale a, en accord avec le FMI, développé ses interventions dans une perspective macro-économique. Ainsi la Banque impose-t-elle de plus en plus la mise en place de politiques d’ajustement destinées à équilibrer la balance des paiements des pays lourdement endettés. La Banque ne se prive pas de « conseiller » les pays soumis à la thérapeutique du FMI sur la meilleure façon de réduire les déficits budgétaires, de mobiliser l’épargne interne, d’inciter les investisseurs étrangers à s’installer sur place, de libéraliser les changes et les prix. Enfin, la Banque participe financièrement à ces programmes en accordant aux pays qui suivent cette politique, des prêts d’ajustement structurel depuis 1982.

TYPES DE PRÊTS ACCORDÉS PAR LA BM :

1) Les prêts-projets : prêts classiques pour des centrales thermiques, le secteur pétrolier, les industries forestières, les projets agricoles, barrages, routes, distribution et assainissement de l’eau, etc.
2) Les prêts d’ajustement sectoriel qui s’adressent à un secteur entier d’une économie nationale : énergie, agriculture, industrie, etc.
3) Les prêts à des institutions qui servent à orienter les politiques de certaines institutions vers le commerce extérieur et à ouvrir la voie aux transnationales. Ils financent aussi la privatisation des services publics.
4) Les prêts d’ajustement structurel, censés atténuer la crise de la dette, qui favorisent invariablement une politique néo-libérale.
5) Les prêts pour lutter contre la pauvreté.
Site :
. C’était le tour de l’Algérie d’expérimenter la « doctrine du choc » en introduisant des politiques douloureuses et extrêmement controversées. Un itinéraire qui impliquait la dissolution d’entreprises de l’État, l’emprunt du FMI, le début de l’économie de bazar et de l’import-import, sans parler de l’asservissement du peuple algérien à des mesures d’austérité sévères et à un abandon supplémentaire de la souveraineté nationale.

L’Algérie était ainsi (ré) ouverte aux marchés mondiaux, facilitant une course au pétrole, au gaz et à l’influence. Face à la déréglementation croissante du secteur de l’énergie, un secteur de la plus haute importance, les entreprises et les gouvernements occidentaux ont signé une série de contrats lucratifs pour garantir une mainmise sur les précieuses ressources du pays. Ce processus de reconstitution des liens entre l’économie nationale et le capital international a abouti à la compradorisation des élites dirigeantes en alignant leurs intérêts et en subordonnant les intérêts nationaux à ceux du capital international. Pourtant, à la fin des années 90, les excès de l’Algérie ont conduit à son isolement diplomatique.

La déclaration de l’administration Bush d’une « guerre globale contre le terrorisme » à la suite des attentats du 11 septembre 2001 contre le World Trade Center a été l’occasion idéale pour les classes dirigeantes algériennes d’obtenir un soutien renouvelé (surtout américain). Dans une lettre du 25 novembre 2002 intitulée « Un ami en Algérie » écrite par le président algérien Abdelaziz Bouteflika pour le Washington Times, il s’est engagé à assurer une coopération totale en matière de renseignement et de sécurité énergétique aux États-Unis. Ce soutien a aidé à acheter le consentement des États-Unis. En échange de leur soutien, les gouvernements occidentaux et les multinationales recevraient des concessions sans précédent. En deux mots, au cours des deux décennies qui ont suivi le coup d’État de 1992, la dépendance du régime algérien sur le soutien extérieur plutôt que sur la légitimité populaire est devenue son mode opératoire.

Nous ne pouvons pas pleinement saisir la situation politique en Algérie sans examiner de près les influences et les interférences étrangères et d’appréhender la question économique sous l’angle de l’accaparement des ressources naturelles et du (néo) colonialisme énergétique. Cela inclut les énormes concessions faites aux multinationales et les pressions extérieures pour appliquer une libéralisation plus poussée afin d’éliminer toutes les restrictions au capital international et d’intégrer pleinement l’Algérie dans l’économie mondiale dans une position totalement subordonnée.

Un examen attentif de l’économie algérienne au cours des trois dernières décennies (et particulièrement sous le gouvernement de Bouteflika depuis 1999) révélera qu’une bourgeoisie privée antinationale, stérile et improductive prend le dessus dans les affaires de l’État et dans l’orientation de ses choix économiques. . Cette élite comprador / oligarchique a bradé l’économie aux capitaux étrangers et à des multinationales de manière systématique. Cette bourgeoisie est subordonnée au système international de domination économique, politique et militaire et représente donc le véritable agent de l’impérialisme et son accessoire utile. Un exemple de cette tendance est l’opposition farouche aux restrictions à l’importation imposées par l’ancien Premier ministre Abdelmadjid Tebboune en 2017, qui a payé le prix en étant limogé quatre mois seulement après avoir pris son poste. Les tentatives de finalisation en 2019 d’une nouvelle loi sur les hydrocarbures, plus favorable aux multinationales et plus incitative (voir plus de concessions), incarnent cette tendance et ouvrent la voie à des projets destructeurs tels que l’exploitation du gaz de schiste au Sahara et des ressources offshore en Méditerranée.

Si l’Algérie continue sur la voie de la libéralisation et de la privatisation, nous verrons certainement plus d’explosions sociales et de mécontentement, car un consensus social ne peut être atteint tant que la paupérisation, le chômage et les inégalités qui en résultent continuent. Si elles sont maintenues, les politiques néolibérales vont bloquer le processus de démocratisation en Algérie et finiront par renforcer un régime autoritaire à façade démocratique.

La démocratie signifie la souveraineté populaire et ne peut être réduite à un simple électoralisme. Cela ne peut être réalisé que par une vision qui a une dimension sociale et nationale. Une véritable démocratie ne peut être construite que par opposition à l’impérialisme et à ses laquais locaux dans la bourgeoisie comprador, ainsi qu’au capitalisme néolibéral et à sa politique de dépossession. Pour parvenir à une véritable indépendance nationale, à la justice sociale et à une démocratie véritable, nous ne pouvons pas séparer les luttes démocratiques, sociales et anti-impérialistes.

Par la suite, il devient évident que toute transition qui ne traitera pas des questions de justice sociale et économique ainsi que de la souveraineté nationale et populaire sur les ressources naturelles sera vaine et portera les germes de révoltes et de soulèvements futurs. Nous pouvons certainement faire mieux que de continuer à mettre en œuvre davantage de politiques économiques désastreuses qui ont amené la population à se soulever et à se révolter en premier lieu.


Avec l’aimable autorisation de l’auteur
.

Lien vers l’article en arabe ici.



Hamza Hamouchene

est docteur en carcinogénèse environnementale de l’’Institute of Cancer Research, université de Londres. Il est membre fondateur d’’Algeria Solidarity Campaign (ASC) et d’’ Environmental Justice North Africa (EJNA), deux organisations londoniennes faisant campagne respectivement pour un changement démocratique pacifique en Algérie et pour la justice environnementale et climatique au Maghreb.

Il travaille aussi pour Platform, où il suit le dossier des intérêts britanniques dans le domaine de l’’énergie en Algérie. Il a publié deux rapports pour Platform : “Le renforcement des dictatures : Accaparement du gaz par le Royaume-Uni et les violations des droits humains en Algérie” et “La Prochaine revolution en Afrique du Nord : La lutte pour la Justice Climatique”.

Il travaillait auparavant pour Global Justice Now sur les questions liées au climat, à l’’alimentation et à la justice commerciale.

Il a publié des articles dans The Guardian, Counterpunch, New Internationalist, Red Pepper, Jadaliyya, openDemocracy, Pambazuka, El Watan, Maghreb Emergent et Huffington Post. Il a été interviewé entre autres par BBC Arabic, Al Jazeera, France 24 et RFI.