Andalgalá (Argentine). Il n’y aura pas de paix sociale tant que les mines à ciel ouvert ne seront pas parties

5 avril par Lucile Daumas

Campement face au Tribunal suprême Buenos Aires. Photo L.D.

Le 1er février 2016, des habitants de Andalgalá, Catamarca (Argentine) se sont installées, avec tentes et banderoles, dans le petit jardin de la place Lavalle , face à la Cour suprême, à Buenos Aires. Je me suis approchée. Sergio Martínez, l’un des « campeurs », a accepté de répondre à mes questions.

L. D. Peux-tu m’expliquer pourquoi vous êtes ici ?
 
S. M. Nous sommes ici parce que nous voulons, nous les habitants d’Andalgalá, que la Cour suprême prononce un arrêt qui déclare la totale nullité de l’arrêté administratif 0-35/09 de mars 2009 autorisant l’exploitation du gisement minier Agua Rica, propriété de l’entreprise canadienne Yamana Gold, à Catamarca.

En effet, le code minier prévoit deux cas de figure : le Secrétariat des mines de la province peut soit approuver soit rejeter les rapports environnementaux établis par les entreprises. Mais quand ils ont vu que le rapport de la Mine Agua rica n’était pas viable, au lieu de le rejeter, ils l’ont validé sous conditions, avec plus de 30 réserves, ce que la loi ne prévoit pas.

C’est pour cela que depuis 2009 nous nous battons contre cet arrêt. Pendant 9 mois, nous sommes restés sans réponse et avons décidé alors, en janvier 2010 de présenter un recours environnemental devant le Tribunal d’Andalgalá et le Tribunal provincial. Mais le recours des habitants a été rejeté, sous prétexte que ce n’était pas la voie légale appropriée, donc pour de pures raisons de forme. Cela a duré trois ans. C’est alors que nous avons fait appel devant la Cour suprême en 2012, mais une fois encore nous n’avons pas eu de réponse et nous sommes venus camper une première fois devant le Tribunal suprême à la fin de l’année 2014 et nous avons obtenu que le Procureur de la Nation se prononce sur notre recours et émette un avis dans lequel était reconnu le droit des habitants d’Andalgalá à vivre dans un environnement sain. Même si ce n’est qu’un avis non contraignant, il a pour nous une valeur indicative du fait que la Cour suprême considère que l’arrêté que nous rejetons doit être annulé. Et c’est pour ça que nous sommes ici dans ce deuxième campement pour la vie et pour une décision judiciaire, car les 20 000 habitants que compte Andalgalá seraient affectés si le projet Agua rica se réalise, ce serait signer l’acte de décès de la population d’Andalgalá.

L. D Peux-tu expliquer plus précisément pourquoi ce serait une condamnation à mort ?

Nous ne voulons pas de grands projets miniers parce qu’aucune technologie ou méthode d’exploitation ne permet de contrôler et d’éviter la destruction, la pollution et le pillage de nos ressources. Aucun contrôle n’est possible. Au début on leur a donné une concession de 800 ha. Mais elle est déjà passée à 16 000. Nous avons l’exemple de l’Alumbrera (autre mine à ciel ouvert située à quelques km d’Andalgalá), on sait ce qui va se passer.

La question de l’eau est fondamentale, tant sur le plan quantitatif que qualitatif. Les mines consomment énormément d’eau, des millions de litres par jour, et en plus elles la polluent (Alumbrera consomme plus de 100.000.000 litres d’eau par jour).

Un plan directeur de l’eau a été adopté il y a plusieurs années par la municipalité d’Andalgalá, à la demande de la société minière La Alumbrera, et payé par elle, dans lequel ils nous disaient déjà alors qu’on ne pouvait pas gaspiller l’eau pour arroser nos jardins et nos plantes. Cette irrigation, ils la considèrent comme un gaspillage mais pas les millions de litres d’eau qu’utilise La Alumbrera ! Ce plan prévoit même une réduction progressive de la consommation d’eau par personne d’ici à 2035. Et ils veulent ouvrir une deuxième mine !
Nous sommes dans une zone glaciaire et périglaciaire. Les glaciers de l’ Aconquija ont été déclarés SANCTUAIRES DE LA NATURE dans notre Charte municipale, on ne doit pas y toucher.
 
Avant même l’installation de la mine, ils ont commencé à nous décourager de poursuivre nos activités traditionnelles, de petite et moyenne agriculture (fruitiers, vignes, oliviers, noyers, luzerne, orge, horticulture), d’élevage et de produits artisanaux, essentiellement alimentaires (sucreries, vins,…).

Le Conseil local de l’Institut national de technologie (INTA) a reconnu en 2006-2007 que l’activité minière était incompatible avec notre activité agricole et pastorale. Une des façons de nous décourager a consisté par exemple à mal gérer le système d’irrigation et de distribution de l’eau.

Toutes les actions Action
Actions
Valeur mobilière émise par une société par actions. Ce titre représente une fraction du capital social. Il donne au titulaire (l’actionnaire) le droit notamment de recevoir une part des bénéfices distribués (le dividende) et de participer aux assemblées générales.
menées par l’Etat, la Province et la Municipalité prouvent bien qu’ils étaient conscients - et continuent de l’être - que cela devait mener à l’exode de la population, comme cela a été le cas à VisVis, village maintenant abandonné qui se trouve 5 km en dessous des bassins de décantation de la mine La Alumbrera.
 
Le résultat, c’est qu’ils sont en train de détruire la cohésion sociale, de troubler la paix sociale et de nous déposséder de notre identité culturelle. El ils ne respectent même pas la participation citoyenne dans la prise de décision ni la Convention 169 de l’OIT OIT
Organisation internationale du travail
Créée en 1919 par le traité de Versailles, l’Organisation internationale du travail (OIT, siège à Genève) est devenue, en 1946, la première institution spécialisée des Nations unies. L’OIT réunit les représentants des gouvernements, des employeurs et des travailleurs, dans le but de recommander des normes internationales minimales et de rédiger des conventions internationales touchant le domaine du travail. L’OIT comprend une conférence générale annuelle, un conseil d’administration composé de 56 membres (28 représentants des gouvernements, 14 des employeurs et 14 des travailleurs) et le Bureau international du travail (BIT) qui assure le secrétariat de la conférence et du conseil. Le pouvoir du BIT (Bureau International du Travail) est très limité : il consiste à publier un rapport annuel et regroupe surtout des économistes et des statisticiens. Leurs rapports défendent depuis quelques années l’idée que le chômage provient d’un manque de croissance (de 5% dans les années 60 a 2% aujourd’hui), lui-même suscité par une baisse de la demande. Son remède est celui d’un consensus mondial sur un modèle vertueux de croissance économique, ainsi que sur des réflexions stratégiques au niveau national (du type hollandais par exemple). L’OIT affirme qu’il est naïf d’expliquer le chômage par le manque de flexibilité et que les changements technologiques n’impliquent pas une adaptation automatiquement par le bas en matière de salaires et de protection sociale.
qui doit s’appliquer aux communautés Diaguita-Calchaquíes, même si nous sommes une population non indigène, il y a parmi nous des personnes qui se définissent comme faisant partie de la communauté Diaguita Calchaquí.
 

JPEG - 44.8 ko
Devant la Cour suprême. Photo L.D.

L.D. En quoi le recours environnemental pourrait vous servir ?
 
S.R. Si nous parvenons à avoir un arrêt favorable, ce sera un outil supplémentaire pour défendre notre terre et le respect des droits humains, des enfants, pour ce qui est de la santé, de la justice, etc. Pour le moment, l’exploitation est paralysée, depuis qu’en février 2010, le village s’est mobilisé et a été réprimé le 15 février. Alors tout le village est sorti dans les rues et a obligé la police à reculer, un événement unique dans l’histoire d’Andalgalá. Alors le juge des mines, Raul Guillermo Cerda a ordonné la suspension de l’activité de la mine tant que la paix sociale n’était pas restaurée. Et la mesure est toujours en vigueur parce que depuis maintenant 6 ans, nous marchons tous les samedis pour la vie et contre les projets miniers.
Nous avons une organisation permanente locale, l’Assemblée du caroubier, c’est un espace ouvert et non hégémonique.

L.D. Tu voudrais rajouter quelque chose ?
 
S.R. Oui. D’abord je voudrais dire que la société minière pratique beaucoup la corruption pour diviser et faire taire les gens, avec la complicité des autorités. Nous ne croyons pas non plus en la Responsabilité sociale des entreprises, qui est synonyme d’absence de l’état et d’existence de corruption patronale. Ce que nous voulons c’est récupérer nos droits économiques, sociaux et culturels.
Dire aussi que nous n’avons pas un point de vue anthropocentrique. Nous luttons pour la vie, autant celle des êtres humains que celle de la nature. Notre slogan, c’est « Il n’y aura pas de paix sociale tant que les mines à ciel ouvert ne seront pas parties »

Le 2 mars, après un sit-in de plus d’un mois, la Cour suprême a rendu son arrêt, faisant droit au recours des habitants d’Andalgalá, reconnaissant la validité de leurs arguments et décidant que la Justice provinciale devait recevoir le recours des habitants d’Andalgalá et prononcer un nouveau jugement. Une conférence a clôturé le sit-in face au Tribunal, les habitants d’Andalgalá ont estimé avoir fait un important pas en avant, grâce à leur mobilisation et ont indiqué qu’ils étaient prêts à continuer le combat à Catamarca, jusqu’à l’abandon complet du projet minier de Agua rica. Avec la solidarité active de tous, sur le plan national et international.
L.D

Buenos Aires 24 février 2016
Interview réalisée par Lucile Daumas


Auteur.e

Lucile Daumas

membre d’Attac/Cadtm Maroc