Après Porto Alegre 2005 : regard sur le processus des forums sociaux

11 avril 2005 par Pierre Rousset


Le cinquième Forum social mondial s’est tenu à Porto Alegre du 26 au 31 janvier 2005. Après sa migration en Inde, à Mumbai, son retour au Brésil n’avait rien d’évident. Un premier cycle de trois forums s’était tenu en 2000-2003 dans la capitale brésilienne du Rio Grade do Sul. L’expérience indienne de 2004 (ainsi que celle des forums régionaux) avait constitué un apport très novateur au processus international [1]. Le FSM devait impérativement continuer à se renouveler alors même qu’il revenait dans ses terres d’origine.

Autre problème, les mobilisations altermondialistes et antiguerre tendaient à marquer le pas. On sentait même dans plusieurs pays une baisse de régime. Ainsi, nombreux étaient ceux qui annonçaient l’essoufflement, voire le déclin, des forums sociaux. La question méritait effectivement d’être posée, tant la situation internationale s’avère mauvaise (symbolisée par la réélection de Bush) et tant la politique mise en œuvre au Brésil par le gouvernement Lula peut avoir des effets démobilisateurs. Pourtant, très rapidement, le taux d’inscriptions au FSM est monté en puissance. De fait, le succès du forum était annoncé dès novembre 2004, même si certains ont continué à spéculer sur son échec jusqu’au jour même de l’ouverture.

Notons d’emblée que le cinquième Forum social mondial a connu un très important succès numérique, avec une participation record : 155 000 personnes enregistrées, provenant de 135 pays. En ouverture, la manifestation de rue fut plus nombreuse encore que les fois précédentes. En quatre jours, quelque 2 500 activités ont été organisées.

Un tel succès numérique ne doit pas être banalisé, mais expliqué.

Contexte

Chaque forum, qu’il soit mondial ou régional, est profondément marqué par le pays hôte. Le succès particulier du cinquième FSM se comprend, pour une part notable, dans le contexte latino-américain : l’ampleur des attaques néolibérales, couplées à la politique agressive d’intervention et de guerres dites « préventives », chère à Bush, provoque une profonde instabilité et de nouvelles phases de radicalisation, de politisation. Cette instabilité se manifeste tant sur le plan social (« piqueteros » argentins, mouvements indigènes et sociaux en Bolivie ou Équateur, « révolution bolivarienne »...) que sur le plan électoral (victoire de Lula au Brésil, de Kirchner en Argentine, du Frente Amplio en Uruguay ; victoire du « non » au départ de Chavez au Venezuela...).

La participation massive de Brésiliens et de Latino-Américains au cinquième Forum social mondial de Porto Alegre a reflété de façon dynamique cette volonté de résistance à l’ordre dominant néolibéral et militaire, capitaliste et impérialiste. Mais il y a plus. Le FSM a offert un cadre au sein duquel le mouvement de politisation en cours a pu s’exprimer, au sein duquel de nouveaux débats d’orientation ont pu commencer à prendre forme. Ce fut en particulier vrai pour le Brésil. Sous forme d’initiatives parallèles et parfois de tables rondes communes, les analyses de la gauche « solidaire du gouvernement » et de la gauche « critique » qui rejette la politique poursuivie par Lula se sont librement confrontées durant le forum. De même, l’accueil enthousiaste fait au président vénézuélien Chavez, soumis de la part de Washington à des tentatives successives de déstabilisation, témoigne de la vague de radicalisation en cours.

Cet article n’a pas pour objet de présenter les débats qui traversent la gauche brésilienne et latino-américaine ; quant à l’auteur de ces lignes, il n’est pas spécialement qualifié pour le faire. L’important, ici, me semble de noter que les débats portant sur les questions d’orientation et de stratégie ont été particulièrement bien suivis lors de ce FSM, plus encore que par le passé. L’espace ouvert par le forum a permis à un besoin (car le débat politique était un besoin) de trouver place. Les (vives) contradictions au sein de la gauche brésilienne ont pu s’exprimer sans faire immédiatement voler en éclats le cadre unitaire d’ensemble.

Porto Alegre 2005 confirme ici une leçon déjà tirée à de précédentes occasions (par exemple en Europe). Le cadre des forums garde son efficacité, sa fonctionnalité, dans des situations politiques très diverses, que la mobilisation soit conjoncturellement ascendante (Florence 2002, en réaction à Berlusconi et contre une guerre annoncée) ou défensive (Paris 2003, après une vague de luttes défaites), que la dynamique soit naturellement unitaire (Porto Alegre 2003), tendue (Porto Alegre 2004) ou les deux à la fois (Mumbai 2003).

Le cadre n’explique évidemment pas tout et la volonté des acteurs sociaux qui portent les forums reste essentielle. Mais l’espace offert par les forums aide indubitablement à répondre à des besoins et des exigences multiples ; à assumer positivement des contradictions parfois aiguës. Depuis ses débuts en 2001, le processus des forums facilite aussi l’expression d’un état d’esprit offensif très caractéristique, bien que la bourgeoisie porte toujours des coups sévères au mouvement ouvrier et populaire.

Continuités

Fort logiquement, l’ampleur numérique d’un forum social dépend du pays d’accueil (en Europe, elle était par exemple moindre à Londres qu’à Florence ou Paris). Mais, depuis cinq ans, sans être uniforme, elle est beaucoup plus constante que celle des mobilisations sociales ou anti-guerre ; elle est même tendanciellement à la hausse.

Cette continuité manifestée par les forums est d’autant plus remarquable que les obstacles et les coups durs n’ont pas manqué. Le processus des forums sociaux s’est étendu à l’échelle internationale alors qu’il a dû résister au contre-choc idéologique des attentats du 11 septembre 2002, à la répression berlusconienne de Gênes et à de nombreuses tentatives de récupération visant à séparer le bon grain (modéré) de l’ivraie (radicale).

Les forums ont une histoire propre et occupent une fonction spécifique.

La conception des forums renvoie à des données propres à la période actuelle. Elle répond, au moins pour un temps, à une question essentielle : comment nouer les solidarités et assurer les convergences militantes dans la période actuelle et entre des secteurs sociaux très divers. Sans chercher à être exhaustif, on peut commencer par relever les aspects suivants :

1. Les forums constituent à la fois un regroupement défensif - face à l’universalité des attaques néolibérales, antidémocratiques et militaristes - et le lieu d’expression offensif d’alternatives portées par de nouvelles générations militantes. Dans le contexte politique présent, cette combinaison originale « défensive/offensive » s’avère dynamique dans la mesure où les forums sont à la fois un espace libre de rencontres et un lieu où se forge l’action Action
Actions
Valeur mobilière émise par une société par actions. Ce titre représente une fraction du capital social. Il donne au titulaire (l’actionnaire) le droit notamment de recevoir une part des bénéfices distribués (le dividende) et de participer aux assemblées générales.
. D’une part, les forums sont l’occasion de débats qui aident à l’émergence d’une conscience commune, d’une « contre-culture » (ou de contre-cultures) ; ils aident à contester l’idéologie dominante. D’autre part, au sein des forums, des liens militants sont noués entre organisations et réseaux, des campagnes sont mises en œuvre et s’élargissent tant sur le terrain social que géographique, des initiatives sont collectivisées et des calendriers d’action sont adoptés.

2. Les forums offrent un espace de convergence « tous azimuts ». Cela répond à un trait essentiel de la mondialisation Mondialisation (voir aussi Globalisation)
(extrait de F. Chesnais, 1997a)
Jusqu’à une date récente, il paraissait possible d’aborder l’analyse de la mondialisation en considérant celle-ci comme une étape nouvelle du processus d’internationalisation du capital, dont le grand groupe industriel transnational a été à la fois l’expression et l’un des agents les plus actifs.
Aujourd’hui, il n’est manifestement plus possible de s’en tenir là. La « mondialisation de l’économie » (Adda, 1996) ou, plus précisément la « mondialisation du capital » (Chesnais, 1994), doit être comprise comme étant plus - ou même tout autre chose - qu’une phase supplémentaire dans le processus d’internationalisation du capital engagé depuis plus d’un siècle. C’est à un mode de fonctionnement spécifique - et à plusieurs égards important, nouveau - du capitalisme mondial que nous avons affaire, dont il faudrait chercher à comprendre les ressorts et l’orientation, de façon à en faire la caractérisation.

Les points d’inflexion par rapport aux évolutions des principales économies, internes ou externes à l’OCDE, exigent d’être abordés comme un tout, en partant de l’hypothèse que vraisemblablement, ils font « système ». Pour ma part, j’estime qu’ils traduisent le fait qu’il y a eu - en se référant à la théorie de l’impérialisme qui fut élaborée au sein de l’aile gauche de la Deuxième Internationale voici bientôt un siècle -, passage dans le cadre du stade impérialiste à une phase différant fortement de celle qui a prédominé entre la fin de Seconde Guerre mondiale et le début des années 80. Je désigne celui-ci pour l’instant (avec l’espoir qu’on m’aidera à en trouver un meilleur au travers de la discussion et au besoin de la polémique) du nom un peu compliqué de « régime d’accumulation mondial à dominante financière ».

La différenciation et la hiérarchisation de l’économie-monde contemporaine de dimension planétaire résultent tant des opérations du capital concentré que des rapports de domination et de dépendance politiques entre États, dont le rôle ne s’est nullement réduit, même si la configuration et les mécanismes de cette domination se sont modifiés. La genèse du régime d’accumulation mondialisé à dominante financière relève autant de la politique que de l’économie. Ce n’est que dans la vulgate néo-libérale que l’État est « extérieur » au « marché ». Le triomphe actuel du « marché » n’aurait pu se faire sans les interventions politiques répétées des instances politiques des États capitalistes les plus puissants (en premier lieu, les membres du G7). Cette liberté que le capital industriel et plus encore le capital financier se valorisant sous la forme argent, ont retrouvée pour se déployer mondialement comme ils n’avaient pu le faire depuis 1914, tient bien sûr aussi de la force qu’il a recouvrée grâce à la longue période d’accumulation ininterrompue des « trente glorieuses » (l’une sinon la plus longue de toute l’histoire du capitalisme). Mais le capital n’aurait pas pu parvenir à ses fins sans le succès de la « révolution conservatrice » de la fin de la décennie 1970.
capitaliste : une irruption dictatoriale du marché dans toutes les sphères de l’activité sociale, une tentative de « marchandisation » ultime du monde. Des terrains de lutte hier parallèles sont poussés par l’offensive marchande à faire front commun. De nouvelles solidarités « horizontales » peuvent ainsi se nouer entre combats menés en tant que salariat d’une part et en tant que citoyens d’autre part ; et ce dans un même pays ou à l’échelle internationale entre combats menés dans les métropoles industrialisées et dans le tiers-monde. Jamais auparavant, nous n’étions autant soumis à des politiques (libérales) identiques imposées de façon aussi universelle par les mêmes centres de pouvoir dans et hors l’entreprise, du Nord au Sud et d’Ouest en Est. Les forums aident à forger des exigences collectives contre le tout répressif et le tout marchand, contre les dérégulations et les privatisations, en défense des services publics et des biens communs (voir notamment l’extension internationale des campagnes sur le droit à l’eau).

Ces nouvelles solidarités « horizontales » n’effacent évidemment pas l’importance de solidarités « Nord-Sud » plus traditionnelles. Les inégalités régionales ne se réduisent pas ; le désastre provoqué par le tsunami du 26 décembre 2004 l’a illustré de façon particulièrement dramatique. Les conséquences des récents raz-de-marées qui ont touché les côtes californiennes sont restées limitées. Dans l’océan Indien, ils ont fait 300 000 victimes et dévasté des communautés entières. La leçon de chose politique est sans appel. À chaque étape, l’incurie et la prévarication des gouvernants, des possédants, s’est manifestée. Pas de mesures de prévention spécifiques (détecteurs de tsunami) ni d’utilisation efficace des moyens existants (détecteurs de tremblements de terre). Secours tardifs et inégalement distribués suivant des logiques clientélistes. Prédominance des intérêts marchands (industrie touristique...) sur celui des communautés populaires locales (petits pêcheurs...) dans la reconstruction.

A l’inverse, les associations progressistes locales et les mouvements populaires ont fait la preuve de leur efficacité (ils étaient les premiers sur place), de leur rôle politique (assurer l’indépendance de la solidarité par rapport aux pouvoirs établis) et de leur importance sociale (dans la défense, par exemple, des communautés les plus marginalisées, les « oubliés » du tsunami). Dans l’épreuve, l’utilité des forums sociaux s’est aussi vue confirmée. Au fil des ans, ils ont contribué à élargir ces liens entre organisations populaires dont dépend la solidarité de « peuple à peuple ». Ainsi, la campagne initiée après le 26 décembre 2004 par Via Campesina a été relayée par un large éventail de mouvements non paysans. De même, le FSM de Porto Alegre a été l’occasion d’une prise en charge collective de la campagne pour l’annulation de la dette Dette Dette multilatérale : Dette qui est due à la Banque mondiale, au FMI, aux banques de développement régionales comme la Banque Africaine de Développement, et à d’autres institutions multilatérales comme le Fonds Européen de Développement.
Dette privée : Emprunts contractés par des emprunteurs privés quel que soit le prêteur.
Dette publique : Ensemble des emprunts contractés par des emprunteurs publics.
du tiers-monde, ravivée par l’impact politique du tsunami.

3. Les forums sociaux permettent à des liens solidaires de se tisser à de multiples niveaux dans une situation, à cet égard, bien différente du passé.
Le mouvement ouvrier organisé a longtemps joué le rôle de pôle centralisateur dans les pays industrialisés. Ce n’est généralement plus vrai, ou dans une mesure bien moindre, à l’exception probablement de quelques pays (comme en Corée du Sud avec la KCTU). Dans les pays du tiers-monde, c’étaient bien souvent le cas des luttes armées (effectives ou potentielles). Ici encore, sauf exception, les choses ont changé. Les forums offrent de fait une réponse, au moins temporaire, à la question : comment réaliser la nécessaire convergence des résistances militantes en l’absence de « colonne vertébrale », d’un puissant « centre de gravité » social, clairement définit, visible.

Il ne s’agit pas de prétendre que les organisations traditionnelles, dont les syndicats, ne jouent plus de rôle important dans les luttes d’ensemble. Leur présence dans le processus des forums et dans les mobilisations témoigne du contraire. Mais la nature des liens entre mouvement syndical, mobilisations diverses et environnement social se modifie. Les forums sont (ou peuvent être) l’occasion pour les syndicats de prendre la mesure du changement. L’expérience européenne est ici particulièrement éclairante. L’existence du FSE pousse en effet un large ensemble de mouvements à définir un programme d’action commun au niveau proprement européen ; soit précisément ce que les syndicats, seuls, n’ont su faire ces quarante dernières années. La tâche n’est pas simple, le succès n’est pas garanti, mais il est très significatif que la question se pose aujourd’hui dans le cadre offert par les forums.

4. Les forums permettent enfin à de nouveaux militants d’entrer en politique sans avoir à choisir d’emblée un camp « partidaire » (la remarque vaut aussi pour d’anciens militants). C’est aujourd’hui particulièrement important, à l’heure où dans de nombreux pays (ou bien dans des secteurs significatifs des mouvements sociaux) l’autorité des partis politiques est mise en question. Il y a à cette crise d’autorité des raisons profondes, liées tout d’abord aux bilans désastreux de la social-démocratie gouvernementale et du stalinisme ; mais aussi aux limites et aux échecs de la gauche révolutionnaire, voire à la dégénérescence antidémocratique d’une partie de ses composantes. Plus généralement, la nouvelle génération militante n’a plus les mêmes références idéologiques que celle des années 1970. Un processus de refondation politique est en cours et les forums y contribuent.

Les forums ne sont pas pour autant des espaces politiquement neutres. Les convergences s’opèrent sur la base d’un rejet des politiques néolibérales, d’une résistance au pouvoir des multinationales, du combat contre la guerre et les oppressions. Diverses orientations se confrontent en leur sein ; mais elles se confrontent dans un cadre de front uni original qui permet d’élargir la base des actions et de poursuivre le processus (nécessairement conflictuel) de refondation politique rendu indispensable par l’émergence d’une nouvelle génération militante ; ainsi que par l’expérience du siècle passé et les transformations du mode de domination capitaliste. C’est bien pourquoi le FSM de Porto a été le théâtre d’importants débats pour la gauche brésilienne, latino-américaine et, aussi, internationale.

En conclusion de ce point, notons que les forums sociaux ont beaucoup plus « d’épaisseur » que les conférences traditionnelles d’ONG dans les années 1980-1990, ou qu’un simple « réseau de réseaux » de campagnes. La notion de « mouvement de mouvements » semble mieux définir leur spécificité. Mais au-delà du terme, l’important est d’analyser plus à fond ce que leur succès révèle. Les forums ne résument pas tout le mouvement altermondialiste et antiguerre ; mais ils représentent un élément significatif de l’expérience historique présente. Ils aident de ce fait à repenser, à actualiser, certaines données stratégiques, comme la question du « sujet révolutionnaire » ou la façon dont peut s’opérer la convergence des luttes qui permettra la transformation révolutionnaire des sociétés contemporaines.

Conditions, limites

La dénomination ne suffit évidemment pas à faire un forum social. Il ne prend son « épaisseur » qu’à certaines conditions. Que l’éventail des composantes impliquées dans sa préparation soit assez représentatif et diversifié pour assurer sa dimension multisectorielle et pluraliste. Que le mouvement social soit suffisamment riche et impliqué pour assurer son enracinement. Sans cela, les forums ne se distingueraient guère de traditionnelles conférences d’ONG. Mais avec cela, une dynamique unitaire peut s’enclencher, qui dépasse de beaucoup la simple somme des organisations concernées.

Cette dynamique impose en quelque sorte le succès des forums, malgré les difficultés objectives, malgré l’inadéquation des instances de pilotage du processus international, malgré les tentatives diverses de prise de contrôle, malgré les contradictions entre organisations. La spontanéité du processus est essentielle. Pourtant, le pilotage, les décisions politiques, n’en restent pas moins importantes.

La capacité d’intégration du processus des forums est exceptionnelle : il est bien difficile de trouver dans le passé d’autres exemples où un tel éventail de composantes a été associé - des années durant et à l’échelle mondiale - à un même mouvement. Mais les inégalités organisationnelles, financières, géographiques et sociales n’en ont pas moins tendance à réapparaître au sein même des forums. Les marginaux dans la société peuvent s’y retrouver marginalisés. Des mesures ont été prises pour pallier à cette tendance lourde (fonds de solidarités, tenue des assemblées préparatoires dans des régions « limitrophes », mise en valeur de thèmes comme la précarité ou les oppressions, etc.). Là encore, il est difficile de trouver dans le passé des efforts aussi systématiques pour s’attaquer à cette question. Mais le succès reste fragile, relatif.

De ce point de vue, Porto Alegre 2005 n’a pas égalé Mumbai 2004. C’est encore au quatrième Forum social mondial que la participation a été la plus populaire, que la visibilité des milieux les plus opprimés a été la plus évidente, que la prise de possession des lieux par des délégations militantes de base a été la plus achevée.

Autre problème. L’intégration au forum de Porto Alegre n’était pas aisée pour les participant(e) s qui ne parlaient pas le portugais, l’espagnol ou le « portugnol » ; qui ne suivaient pas les débats de la gauche latino-américaine ou qui n’étaient pas intégrés à l’un des grands réseaux (syndicaux, associatifs...) organisant les initiatives centrales. Des Africains et des Asiatiques notamment se sont ainsi retrouvés à la périphérie de l’événement. Les assemblées régionales et l’assemblée centrale des mouvements, en particulier, aident à assurer l’intégration des participant(e)s et organisations venus « d’ailleurs », mais elles doivent être mieux préparées à cet effet.

Évolutions

Les forums affichent une grande continuité, mais continuité ne veut pas dire immobilisme. Mumbai avait représenté un tournant dans l’histoire du processus mondial. Le retour sur Porto Alegre s’en est, positivement, ressenti.

Le forum s’est ouvert, sur de nombreux plans. Physique : en quittant le campus de l’Université catholique, en s’établissant sous les tentes en bord de lagune, en se rapprochant du centre-ville et de la population locale. Générationnel : en implantant le camps jeunes au cœur même du dispositif et non plus à ses marges lointaines (il a accueilli 35 000 personnes, avant tout des Brésiliens, puis des Argentins). En matière de pratiques : intégration des questions environnementales dans la conception du lieu, recours aux petits producteurs pour l’alimentation, utilisation des logiciels libres, rôle du réseau Babels d’interprètes volontaires... Organisationnel : la priorité a été donnée à l’auto-organisation des initiatives.

Une nouvelle « méthodologie » (dans le vocabulaire du forum) a été mise en œuvre. Le programme a été élaboré après une vaste consultation des organisations de base. Onze « axes », ou « terrains », ont été définis, de façon à assurer la visibilité des grands thèmes abordés. Tous les mouvements ont été invités à vérifier si leurs initiatives pouvaient être regroupées, en vue de renforcer dialogues et collaborations (c’est le processus dit « d’agglutination »). Chaque filière devait tenter de lier la réflexion à des propositions d’actions et de campagne, pour mieux nouer débats et mobilisations.

Cette nouvelle méthodologie, complexe, a été mise en application dans des délais très courts. Il faudra un peu de recul pour juger de ses résultats. Mais elle semble avoir effectivement permis à des réseaux militants de discuter d’approches différentes et de définir, par-delà des divergences politiques, des terrains communs de campagnes. Elle crée aussi un équilibre nouveau entre les filières de débat au sein du forum et l’Assemblée des mouvements sociaux qui est restée le lieu, à Porto Alegre, où s’est élaboré un calendrier commun d’action à l’échelle internationale.

Expansion et articulation

L’attraction des forums sociaux tient pour une bonne part au fait qu’ils offrent un espace de convergences à la fois libre et militant. Porto Alegre montre aujourd’hui que cette fonction reste essentielle en Amérique latine. Le retentissant impact de Mumbai, l’an dernier, a permis au processus de s’inscrire dans les réalités asiatiques. En Europe, la tenue du quatrième FSE à Athènes, au printemps 2006, semble s’annoncer sous de bons auspices.

Rien n’est éternel, pas même les forums sociaux et l’on ressent dans plusieurs pays le besoin de trouver un « second souffle ». Par ailleurs, malgré leur ampleur, les mobilisations de ces toutes dernières années n’ont pas permis de victoires significatives à l’image de ce que fut Seattle en 1999. Cependant, tout indique que l’utilité des forums reste aujourd’hui entière. Face à l’agressivité de la bourgeoisie internationale, à l’application universelle de politiques néolibérales, aux lois liberticides, à la guerre « préventive » et à l’idéologie « antiterroriste », nous avons véritablement besoin de construire un front commun international de résistances, d’alternatives.

Or, il y a un risque réel de désarticulation du processus des forums et des mobilisations.

Les campagnes spécifiques, thématiques, prennent à nouveau aujourd’hui une place plus importante, après les grandes mobilisations « généralistes » des quelques années passées. C’est par exemple le cas, après Porto Alegre, pour l’annulation de la dette du tiers-monde, ou dans le combat contre les discriminations (voir la publication par la Marche mondiale des femmes d’une Charte en 31 affirmations) [2] ou encore contre la guerre en Irak... C’est une bonne chose. Mais cela renforce aussi la nécessité de rendez-vous communs où se nouent tous les fronts de luttes. Rien n’est ici joué d’avance.

Dans les deux années à venir, le rôle des forums régionaux sera probablement renforcé, par rapport à celui du forum mondial. Les luttes ont tendance à s’enraciner au niveau national, ou au niveau sous-continental autour de questions spécifiques (comme le Venezuela en Amérique latine ou la Constitution et les services en Europe...). En 2006, le Forum social mondial sera « décentralisé », prenant inévitablement de ce fait un contenu plus régional que précédemment [3].

Ces évolutions répondent à des données réelles et n’ont en soi rien de négatif ; elles sont même nécessaires. Le problème, c’est que les lieux de collectivisation internationale de l’information, de la réflexion, d’articulation des processus régionaux et thématiques s’affaiblissent au moment même où le mouvement dans son ensemble se diversifie plus encore. Dans sa composition et son fonctionnement, le Conseil international du FSM ne répond pas à ce besoin (il n’a pas été capable de conclure la très importante discussion sur les rythmes des forums), même si ses commissions peuvent être plus efficaces. Le pôle animateur du réseau des mouvements sociaux doit être renouvelé, mais cela n’a rien d’évident. Les diverses filières dites « intellectuelles » qui veulent lier analyses de fond et réponses aux besoins militants doivent coopérer plus étroitement, mais cela n’est pas encore fait.

Si l’on veut éviter que la décentralisation du mouvement ne se solde par sa désarticulation (et par un affaiblissement de la capacité de résistance collective à la mondialisation militaire et libérale), des réponses concrètes et nouvelles doivent être aussi apportées sur ce plan.

Pierre Rousset est membre d’Europe solidaire sans frontières (ESSF). Il est engagé depuis son origine dans le processus des forums sociaux. Il a participé aux cinq forums mondiaux, aux trois forums européens ainsi qu’au forum social asiatique d’Hyderabad (2003).



source : www.inprecor.org, avril 2005.

Notes

[1Sur le quatrième FSM, voir notamment Pierre Rousset, « Le Forum social mondial de Mumbai. Rien n’était joué d’avance ! Éléments de réflexion sur le processus indien du FSM », Inprecor n° 492/493 de mai 2004, repris dans « De Porto Alegre à Mumbai. À l’heure de l’altermondialisme », Cahiers Documentaire n° 3, Délégation LCR de la GUE/NGL au Parlement européen, 2004.

[2« Charte mondiale des femmes pour l’humanité », adoptée à la cinquième Rencontre international de la Marche mondiale des femmes au Rwanda, le 10 décembre 2004.

[3Cet article a été écrit avant la réunion, fin mars 2005, du Conseil international du FSM où doivent être discutés l’organisation du forum mondial « décentralisé » et le bilan de la méthodologie du processus.