Argent sale : la mauvaise foi américaine

4 octobre 2001 par Jean de Maillard


La globalisation Globalisation (voir aussi Mondialisation) (extrait de Chesnais, 1997a)

Origine et sens de ce terme anglo-saxon. En anglais, le mot « global » se réfère aussi bien à des phénomènes intéressant la (ou les) société(s) humaine(s) au niveau du globe comme tel (c’est le cas de l’expression global warming désignant l’effet de serre) qu’à des processus dont le propre est d’être « global » uniquement dans la perspective stratégique d’un « agent économique » ou d’un « acteur social » précis. En l’occurrence, le terme « globalisation » est né dans les Business Schools américaines et a revêtu le second sens. Il se réfère aux paramètres pertinents de l’action stratégique du très grand groupe industriel. Il en va de même dans la sphère financière. A la capacité stratégique du grand groupe d’adopter une approche et conduite « globales » portant sur les marchés à demande solvable, ses sources d’approvisionnement, les stratégies des principaux rivaux oligopolistiques, font pièce ici les opérations effectuées par les investisseurs financiers, ainsi que la composition de leurs portefeuilles. C’est en raison du sens que le terme global a pour le grand groupe industriel ou le grand investisseur financier que le terme « mondialisation du capital » plutôt que « mondialisation de l’économie » m’a toujours paru - indépendamment de la filiation théorique française de l’internationalisation dont je reconnais toujours l’héritage - la traduction la plus fidèle du terme anglo-saxon. C’est l’équivalence la plus proche de l’expression « globalisation » dans la seule acceptation tant soit peu scientifique que ce terme peut avoir.
Dans un débat public, le patron d’un des plus grands groupes européens a expliqué en substance que la « globalisation » représentait « la liberté pour son groupe de s’implanter où il le veut, le temps qu’il veut, pour produire ce qu’il veut, en s’approvisionnant et en vendant où il veut, et en ayant à supporter le moins de contraintes possible en matière de droit du travail et de conventions sociales »
économique et financière avait inventé une double chimère. Elle a fait croire à l’existence d’une mondialisation Mondialisation (voir aussi Globalisation)
(extrait de F. Chesnais, 1997a)
Jusqu’à une date récente, il paraissait possible d’aborder l’analyse de la mondialisation en considérant celle-ci comme une étape nouvelle du processus d’internationalisation du capital, dont le grand groupe industriel transnational a été à la fois l’expression et l’un des agents les plus actifs.
Aujourd’hui, il n’est manifestement plus possible de s’en tenir là. La « mondialisation de l’économie » (Adda, 1996) ou, plus précisément la « mondialisation du capital » (Chesnais, 1994), doit être comprise comme étant plus - ou même tout autre chose - qu’une phase supplémentaire dans le processus d’internationalisation du capital engagé depuis plus d’un siècle. C’est à un mode de fonctionnement spécifique - et à plusieurs égards important, nouveau - du capitalisme mondial que nous avons affaire, dont il faudrait chercher à comprendre les ressorts et l’orientation, de façon à en faire la caractérisation.

Les points d’inflexion par rapport aux évolutions des principales économies, internes ou externes à l’OCDE, exigent d’être abordés comme un tout, en partant de l’hypothèse que vraisemblablement, ils font « système ». Pour ma part, j’estime qu’ils traduisent le fait qu’il y a eu - en se référant à la théorie de l’impérialisme qui fut élaborée au sein de l’aile gauche de la Deuxième Internationale voici bientôt un siècle -, passage dans le cadre du stade impérialiste à une phase différant fortement de celle qui a prédominé entre la fin de Seconde Guerre mondiale et le début des années 80. Je désigne celui-ci pour l’instant (avec l’espoir qu’on m’aidera à en trouver un meilleur au travers de la discussion et au besoin de la polémique) du nom un peu compliqué de « régime d’accumulation mondial à dominante financière ».

La différenciation et la hiérarchisation de l’économie-monde contemporaine de dimension planétaire résultent tant des opérations du capital concentré que des rapports de domination et de dépendance politiques entre États, dont le rôle ne s’est nullement réduit, même si la configuration et les mécanismes de cette domination se sont modifiés. La genèse du régime d’accumulation mondialisé à dominante financière relève autant de la politique que de l’économie. Ce n’est que dans la vulgate néo-libérale que l’État est « extérieur » au « marché ». Le triomphe actuel du « marché » n’aurait pu se faire sans les interventions politiques répétées des instances politiques des États capitalistes les plus puissants (en premier lieu, les membres du G7). Cette liberté que le capital industriel et plus encore le capital financier se valorisant sous la forme argent, ont retrouvée pour se déployer mondialement comme ils n’avaient pu le faire depuis 1914, tient bien sûr aussi de la force qu’il a recouvrée grâce à la longue période d’accumulation ininterrompue des « trente glorieuses » (l’une sinon la plus longue de toute l’histoire du capitalisme). Mais le capital n’aurait pas pu parvenir à ses fins sans le succès de la « révolution conservatrice » de la fin de la décennie 1970.
sans Histoire (et sans histoires), et à celle d’une criminalisation mondiale indiciblement heureuse et profitable pour tous. La première bévue a égaré les économistes et les dirigeants occidentaux. Aveugles aux désastres d’une financiarisation qui étend son empire sur toutes les relations humaines, ils ont oublié les laissés-pour-compte, ceux du lointain tiers monde comme ceux de nos proches banlieues. L’autre illusion a permis de récupérer, dans l’inavouable et le non-dit, les conséquences de ces mêmes désastres pour les réinjecter dans les marchés et faire de la criminalité une source d’inépuisables profits.
Les attentats du 11 septembre ont remis quelques pendules à l’heure, hélas dans le drame et l’humiliation. Ils ont eu pour effet pratique d’obliger les Américains à reconnaître, à leur corps défendant, la nécessité de lutter contre les financements occultes des réseaux terroristes. Immédiatement après leur avoir déclaré la guerre, le gouvernement américain a donc ajouté un volet financier au déroulement de ses opérations, sur un tempo tout aussi martial.

Les autres pays occidentaux se déclarant prêts à appuyer sans sourciller les efforts américains, la mobilisation va-t-elle effacer toutes les difficultés de la lutte contre la criminalité financière, si souvent dénoncées par les juges européens ? La presse, qui relaie l’avis d’un certain nombre d’experts, s’est montrée plutôt dubitative. La complexité des circuits internationaux, l’opacité des échanges dans les pays orientaux, le rôle des paradis bancaires et fiscaux, la faiblesse des moyens d’action Action
Actions
Valeur mobilière émise par une société par actions. Ce titre représente une fraction du capital social. Il donne au titulaire (l’actionnaire) le droit notamment de recevoir une part des bénéfices distribués (le dividende) et de participer aux assemblées générales.
, tout cela est mis en avant pour conclure que les Etats-Unis et leurs alliés auront bien du mal à anéantir le réseau financier de Ben Laden. Il est vrai que la lutte contre la finance criminelle est aujourd’hui un échec complet.

Personne n’est en mesure de contrôler l’essor prodigieux de l’économie et de la finance souterraines, qui se nourrissent de toutes sortes de trafics, de la corruption et de la fraude fiscale, et entretiennent grassement les réseaux mafieux, terroristes et sectaires. Les estimations les moins pessimistes évaluent à un milliard de dollars l’argent blanchi chaque jour dans le monde. Est-ce vraiment avec les moyens actuels de la lutte antiblanchiment qu’on viendra à bout de ce processus infernal ? On peut en douter. Pourtant, l’échec de l’enquête Ben Laden n’est pas si sûr. Pour une simple raison : parce que c’est Ben Laden et parce que ce sont les Etats-Unis. Audacieux serait le pays ou la banque qui - secret bancaire ou pas - rechignerait à se soumettre à une croisade financière appuyée par des porte-avions.

La vraie question est donc de savoir ce qui se passera après. Les Etats maintiendront-ils d’abord leur détermination à lutter, non seulement contre l’argent des terroristes, mais aussi contre celui des mafias, de la corruption, de la fraude fiscale...? Pour qu’on les croie, cette fois-ci, ils devront donner de sérieux gages de leur bonne foi car, dans le domaine de la lutte contre la criminalité financière et organisée, le décalage entre les effets d’annonce et les réalisations concrètes a été, jusqu’à présent, leur seule constance. Il y a dix ans, dans l’affaire de la BCCI (dont le réseau pourrait s’être reconstitué en partie autour de Ben Laden), les autorités américaines avaient elles-mêmes entravé l’enquête. Le scandale a débouché sur de piètres poursuites, bien en deçà de ce qu’auraient justifié les prédations accomplies par cette banque. Il est vrai que la CIA s’était franchement compromise avec cette dernière. Le détournement des milliards de dollars du FMI FMI
Fonds monétaire international
Le FMI a été créé en 1944 à Bretton Woods (avec la Banque mondiale, son institution jumelle). Son but était de stabiliser le système financier international en réglementant la circulation des capitaux.

À ce jour, 188 pays en sont membres (les mêmes qu’à la Banque mondiale).

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par la Banque de Russie, via la Bank of New York, s’est enlisé à son tour dans la mauvaise volonté de la justice américaine, qui a rapidement cessé de collaborer avec les juges suisses enquêtant de leur côté. Là encore, le FMI était en fait une victime bien consentante. Ces deux exemples, et il y en a beaucoup d’autres, montrent qu’il y a loin des cris d’alarme lancés par les autorités politiques à la réalité de leurs engagements dans la lutte contre les nouvelles formes de grande criminalité internationale.

Même si leurs intentions sont aujourd’hui sincères - ce qui reste à prouver -, il faut examiner les moyens avec lesquels ils annoncent vouloir agir. La vertu financière, qu’on prétend rétablir actuellement par le chantage aux canonnières, devrait venir en effet de ceux qui pointent les canons. Ce sont eux, il ne faut pas l’oublier, qui ont organisé les marchés financiers Marchés financiers
Marché financier
Marché des capitaux à long terme. Il comprend un marché primaire, celui des émissions et un marché secondaire, celui de la revente. À côté des marchés réglementés, on trouve les marchés de gré à gré qui ne sont pas tenus de satisfaire à des conditions minimales.
si bienveillants envers l’argent du crime et du terrorisme, et ouvert les portes des paradis bancaires et fiscaux aux fraudeurs et aux trafiquants en les fermant aux juges. Il faudrait donc tout revoir et reprendre les fondements mêmes de la politique antiblanchiment.

Le terme de blanchiment prête déjà à toutes les confusions. Il désigne une forme de criminalité apparue il y a une vingtaine d’années, quand on s’imaginait encore qu’il existait une société légale, dotée d’une économie « propre », toutes deux homogènes et étanches au crime. Si tant est que cette perception rassurante ait jamais eu quelque réalité, elle a cessé aujourd’hui d’en avoir. Il n’existe pas une économie légale d’un côté, qui serait, de l’autre, la cible et la victime innocente d’une économie criminelle qui lui demeurerait étrangère. Il y a une seule immense économie crimino-légale où la meilleure garantie d’impunité et même de prospérité pour les criminels, les terroristes et autres trafiquants, est d’utiliser toutes les ressources que leur offre la société qu’on persiste à appeler « légale ». L’affaire Ben Laden aura au moins eu le mérite de l’illustrer à merveille. Ce qu’on nomme blanchiment n’est rien d’autre que le retournement des mécanismes de l’économie et de la finance globalisées contre elles-mêmes. Le problème est chez nous et pas ailleurs. L’enfer, ce n’est pas les autres, c’est nous.

Dès lors, le réveil des Etats-Unis, fraîchement convertis à la lutte antiblanchiment, n’est pas, quoi qu’on en pense, la meilleure des nouvelles.

Il faut sérieusement craindre en effet qu’ils n’importent et ne pérennisent dans ce domaine les mêmes méthodes que celles qu’ils emploient pour ramener l’ordre dans les rues de Washington ou de New York. Pour endiguer la violence de leur société sans toucher aux causes de son exubérante criminalité, les Américains n’ont rien pu faire d’autre que de lui opposer une férocité plus grande de leur police et de leur justice. En déclarant la guerre financière au terrorisme comme l’annonce en a été faite, on prend par conséquent deux risques, auxquels les alliés des Américains devraient sérieusement réfléchir : le premier et le moindre, c’est d’être seulement les supplétifs des Etats-Unis. Ceux-ci changeront d’objectifs au gré de leurs alliances politiques et de leurs intérêts, et convoqueront leurs alliés pour les faire obéir docilement à leur diktat du jour, comme ils le font déjà dans leur « guerre » contre la drogue en Amérique du Sud. Le second risque, conséquence du précédent, c’est que la nouvelle guerre contre la criminalité financière se souciera peu d’éradiquer cette dernière, en mettant dans le système financier mondial un ordre dont les marchés n’éprouvent spontanément ni le besoin ni le désir. Plutôt que de résoudre les causes du grand désordre planétaire, on préférera superposer, à la violence chaotique de la dérégulation mondiale, la brutalité et l’injustice d’une répression sélective qui ne touchera ni aux paradis bancaires et fiscaux, ces pirates du droit international, ni à la rapacité aveugle des marchés financiers.

Voilà bien le pire : nous aurons à la fois la liberté, et la répression de la liberté. Précisons : la liberté pour les uns, la répression pour les autres. Et comme toujours, la posture libéro-répressive ne règle rien, car elle ne touche jamais à l’essentiel. Au contraire, elle le dissimule. On avait voulu nous faire croire que la mondialisation était un long fleuve tranquille. On voudrait maintenant nous convaincre que c’est une guerre. Ce n’est ni l’un ni l’autre. La mondialisation a pris le visage de la dérégulation, mais une autre mondialisation est possible : celle du droit, de la justice et de la sécurité. Parce qu’on a brutalement pris conscience que la globalisation, comme la vie, n’était pas le bonheur, que le crime qui la nourrissait ne l’était pas non plus, la rage de cette découverte devrait se retourner contre tous ceux qui n’ont pas entretenu ce rêve impossible. Souhaitons au moins que l’Europe ne sombre pas dans ce manichéisme suicidaire.




Jean de Maillard est magistrat. Il est l’auteur notamment d’« Un monde sans loi » (Stock 1998). Cet article est paru dans Libération, le jeudi 4 octobre 2001.

Jean de Maillard

Jean de Maillard, magistrat et auteur, notamment, d’« Un monde sans loi » (Stock 1998).