Au Brésil, la lutte contre Temer ne faiblit pas

21 décembre 2017 par Robin Delobel , Daniela Petti , Antonio Mota , Julio Holanda

A l’occasion de l’école écosocialiste de l’IIRE à Amsterdam, nous avons interrogé trois jeunes militant-e-s du Brésil présents dans de nombreuses luttes locales.

1) Pouvez-vous vous présenter : d’où venez-vous, dans quelle organisation militez-vous ?

Antonio , je suis du PSOL |1|, Parti socialisme et liberté, doctorant en économie. Je participe plus précisément au courant Comuna, et je vis à São Paulo. Daniela, étudiante en anthropologie, courant communisme et liberté (autre courant du PSOL), très proche des deux autres courants, qui fait également partie du front de gauche socialiste (plus large que le PSOL). Il y a de très nombreux partis au Brésil, même à gauche.
Julio, du PSOL (courant Subvertir), je me réclame du trotskysme et de la 4e internationale, je suis biologiste et très actif Actif
Actifs
En général, le terme « actif » fait référence à un bien qui possède une valeur réalisable, ou qui peut générer des revenus. Dans le cas contraire, on parle de « passif », c’est-à-dire la partie du bilan composé des ressources dont dispose une entreprise (les capitaux propres apportés par les associés, les provisions pour risques et charges ainsi que les dettes).
dans le groupe de travail écosocialiste.


2) La grève nationale du 5 décembre 2017 a été annulée au dernier moment, pourquoi ce retournement de situation ? Il y avait aussi une grève générale organisée il y a moins d’un mois, le 10 novembre 2017. Était-elle massive ?

Le 10 novembre, l’initiative venait des métallurgistes qui ont un syndicat puissant. On a fait des occupations en journée mais aussi des manifestations le soir à Rio, nous n’étions pas nombreux. Il faut préciser que les mobilisations sociales sont difficiles ces temps-ci ; face à ce gouvernement, les gens n’osent pas sortir dans la rue. En revanche, trois jours plus tard, le 13 novembre, était organisée une manifestation des femmes contre la loi anti-avortement |2| qui fut un succès, avec environ 20 000 personnes dans les rues. Les mouvements de femmes ont plus de capacité que les syndicats à mobiliser actuellement.

Et concernant l’annulation de la grève nationale du 5 décembre ? Cette mobilisation était prévue en raison du vote de la réforme des pensions le 6 décembre. Cela fait partie du calendrier du gouvernement. Mais le président du Congrès a changé la date du vote de cette loi. C’est en tout cas la justification officielle.

Suite à l’adoption de la loi travail, le gouvernement a supprimé l’impôt qui revient aux syndicats. Certains affirment que le gouvernement aurait mis la pression pour que les syndicats annulent la grève et que le gouvernement revienne sur cette décision. Finalement le 5 décembre, il y a quand même eu des travailleurs et travailleuses dans la rue, avec des manifestations dans plusieurs villes.

Des grèves se sont succédées au cours du premier semestre de l’année 2017, contre la réforme du travail, contre la réforme des pensions, contre la réforme de l’éducation (centrée sur l’école secondaire, prévoyant notamment des suppressions de domaines d’enseignement comme l’Histoire de l’Afrique, Psychologie ou encore Philosophie). Il y a eu l’approbation de la réforme du travail (supprimant tous les droits des travailleurs et travailleuses conquis pendant les années 1930) et l’objectif de cette journée de mobilisation du 5 décembre était surtout focalisé contre la réforme des pensions.


3) Quelles sont les luttes populaires les plus importantes contre ce gouvernement Temer, que l’on peut qualifier d’illégitime ?

Il y a des luttes dans l’habitat populaire, avec notamment le Mouvement des travailleurs sans-toit (MTST, dont des mouvements de « favelas » [bidonvilles]) et le Mouvement national de lutte pour le logement (MNLM). Il s’est intensifié quand les territoires urbains ont été menacés par l’organisation de la Coupe du monde de football en 2014 puis par les Jeux Olympiques à l’été 2016, avec de la spéculation Spéculation Opération consistant à prendre position sur un marché, souvent à contre-courant, dans l’espoir de dégager un profit.
Activité consistant à rechercher des gains sous forme de plus-value en pariant sur la valeur future des biens et des actifs financiers ou monétaires. La spéculation génère un divorce entre la sphère financière et la sphère productive. Les marchés des changes constituent le principal lieu de spéculation.
immobilière et un violent processus de gentrification.

Ces deux mouvements créent une dynamique de foisonnement d’occupations populaires. Ces luttes sont surtout centrées sur les droits des populations des « favelas » (besoins sanitaires, réformes urbaines structurelles, accès à la culture...), contre les évictions.

Pour rappel, pendant la préparation de la Coupe du monde de Rio de Janeiro, dans la plupart des grandes villes au Brésil, les mouvements sociaux urbains se sont intensifiés, pas seulement pour le droit au logement, mais il y a eu aussi les mobilisations des travailleurs et travailleuses informels des villes, les mobilisations contre les violences policières dans les favelas et contre la répression à l’égard de la population noire. Une grande partie de la population a été dépossédée de ses terres, de ses ressources naturelles et de son propre patrimoine public parce que des sommes astronomiques ont été dépensées pour préparer les villes pour les touristes étrangers, mais bien sûr aucunement pour l’amélioration des conditions de vie des populations.

Mentionnons également le mouvement d’occupation des écoles depuis 2016, qui est mené par une partie de la jeunesse contre la réforme de l’école secondaire, mais aussi en solidarité avec des mouvements de professeurs fortement précarisés. Avec la crise économique ils ne reçoivent pas leurs salaires et n’ont aucune protection sociale. Il existe également un puissant mouvement d‘étudiants universitaires qui revendique l’augmentation de l’accès des personnes noires, indigènes, trans, etc. dans les universités publiques, étant donné que le système universitaire brésilien est très « méritocratique ». Il existe d’importants mouvements de femmes, d’afro-brésiliens et LGBT dans les universités.

Les luttes se mènent également dans les campagnes avec le MST (Mouvement des sans-terre) à cause de l’exploitation liée à l’agrobusiness . La lutte des classes dans les campagnes s’est intensifiée avec l’arrivée au pouvoir de Temer.

Nous sommes aussi dans les luttes avec les communautés indigènes, les communautés Quilombo, les pêcheurs qui sont menacés par l’expansion des frontières extractivistes : les grands projets grignotent et contaminent leurs terres, les populations sont déplacées par les autorités.

Nous soutenons également la lutte des femmes. On fait le lien avec les mouvements de femmes en dehors du parti, on a beaucoup d’échanges avec les autres mouvements pour arriver à un mouvement social intégré. Enfin, nous participons aux mobilisations culturelles avec les habitants et habitantes des favelas.


4) Les attaques envers les jeunes, les indigènes, les femmes, les noirs, les habitants des favelas... sont très nombreuses et Michel Temer ne devrait pas faire long feu à la présidence du Brésil. Les candidats à l’élection de 2018 ont des profils bien effrayants. Lula est parmi les favoris et son principal adversaire du Parti social-chrétien, Jair Bolsanaro, est machiste et homophobe, aussi ardent défenseur de la dictature militaire. Pourquoi selon vous la candidature de Lula pour les élections de 2018 est-elle un grand danger, pour la gauche et pour le Brésil
 ?

Tout simplement parce que Lula n’a pas un programme socialiste. Il a déjà annoncé publiquement qu’il n’a pas l’intention de changer ses positions pour la gauche. On a été déçu des treize années pendant lesquelles son parti est resté au pouvoir. C’était un gouvernement développementaliste contre la classe des travailleurs et travailleuses ! Lula n’a pas la capacité pour représenter les demandes historiques de la gauche, ou un programme transitionnel (traitant l’ensemble des questions de luttes de classes et des oppressions).

Propos recueillis par Robin Delobel.


Pour approfondir sur le Brésil de Temer, une analyse complète de Laurent Delcourt, publiée sur Basta le 29 juin 2017 :

Les grands propriétaires terriens ont toujours été très influents au Brésil. Mais leurs tentatives de détruire la forêt amazonienne au profit de l’agro-business et de rétablir une forme de travail forcé pour les plus pauvres avaient été jugulées pendant dix années de gouvernement de gauche. La destitution, il y a un an, de la présidente Dilma Roussef a libéré leurs ardeurs. Les députés « ruralistes » sont en train de démanteler toutes les lois et institutions préservant l’environnement et défendant les droits des plus pauvres, avec la complicité du président conservateur Michel Temer. En parallèle, les assassinats de militants sans-terre se multiplient dans les campagnes, en toute impunité. Une quasi « situation de guerre civile » larvée, analysée par Laurent Delcourt, chercheur au Cetri.

La suite sur https://www.bastamag.net/Le-Bresil-risque-de-subir-l-une-des-plus-grandes-regressions-ecologiques-et

Sur la grève générale historique du 28 avril 2017 au Brésil, lire : http://www.cadtm.org/Bresil-35-millions-de-personnes


Notes

|1| Le Parti socialisme et liberté (Partido Socialismo e Liberdade) est un parti politique brésilien fondé en 2004 par une scission de l’aile gauche du Parti des travailleurs. Il est rejoint par de nombreux intellectuels et militants de gauche ainsi que par plusieurs courants de l’extrême gauche brésilienne.

|2| Un amendement à la Constitution qui proclame que le droit à la vie est « inviolable dès la conception ». L’avortement est illégal au Brésil sauf dans trois cas : en cas de grossesse issue d’un viol, en cas de danger vital pour la mère et si le fœtus est atteint d’anencéphalie (absence de cerveau). Cet amendement supprimera donc ces trois cas.

Auteur.e

Robin Delobel

Permanent au CADTM Belgique


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