Au Sénégal, les politiques ont entendu la voix du peuple

14 avril 2012 par Raoul Latouffe


Dans un contexte social très tendu, quelque 5,3 millions de Sénégalais étaient appelés, le 26 février dernier, à élire leur président parmi 14 candidats, dont le chef de l’Etat sortant Abdoulaye Wade, élu en 2000, réélu en 2007 et qui souhaitait briguer un troisième mandant, en violation de la Constitution. Le Sénégal a mis fin à la présidence de Wade par les urnes, le nouveau chef de l’Etat s’appelle Macky Sall. Entré en fonction début avril, une épée de Damoclès pèse sur le nouveau gouvernement : les dynamiques citoyennes, rajeunies, se réorganisent et sont désormais conscientes de leur force de frappe.

Quand le peuple prend conscience de sa force pour changer un pays.

La chute d’Abdoulaye Wade est due à la conjonction de deux phénomènes. Tout d’abord une usure du pouvoir : dépenses somptuaires, népotisme, politique économique antisociale. De la statue de l’indépendance érigée à grand frais, propriété personnelle du président déchu, à l’achat des voix lors des élections, Wade a utilisé le pouvoir à son avantage, et à celui de sa famille. Après avoir installé son fils Karim à la tête de la gestion (calamiteuse) de l’organisation de la conférence islamique (OCI), il voulait en faire son successeur à la tête de l’Etat. Malgré une lourde défaite aux dernières municipales, en particulier pour son fils et sa femme, il s’est entêté, décidant de passer outre la Constitution en se présentant pour un troisième mandat, afin, entre autres, d’épargner à son fils (et à lui-même) un audit de ses activités.

Le deuxième phénomène est que « ceux d’en bas » n’en pouvaient plus : flambée des prix des produits de première nécessité, coupures de courant incessantes, incapacité des autorités à gérer les inondations... l’exaspération était à son comble. Un secteur en particulier a concentré ce ras-le-bol : la jeunesse. Descendant dans la rue contre les coupures, faisant grève à l’université... elle a montré que les choses devaient changer. Le mouvement hip hop et le mouvement culturel des banlieues ont été des vecteurs importants de cette révolte. Faisant sortir dans la rue des milliers de jeunes sans engagement, un mouvement comme « y’en a marre », issu des artistes de banlieue, a enclenché une dynamique sociale et politique qui va entraîner sur son passage toute la société sénégalaise, y compris les partis d’opposition contraints de s’allier pour chasser Wade.

Cette dynamique, initiée au moment du Forum social mondial de Dakar en février 2011 [1], en écho aux révolutions arabes, a entraîné des milliers de jeunes dans les rues à de nombreuses reprises, malgré la répression et les morts. Sans avenir, confrontés avec leurs familles aux difficultés grandissantes de la vie quotidienne et aux politiques libérales du pouvoir, cassant l’éducation, la santé..., ils ont imposé leur propre agenda, se posant en acteurs essentiels de la vie politique sénégalaise. L’avenir dira si ce nouveau type de citoyenneté politique imposera son contrôle.

Wade lui-même était parvenu au pouvoir en 2000 sous le slogan « Sopi » (changement). Unifiant toute l’opposition contre l’Etat PS à bout de souffle, il s’était fait élire sur son programme libéral. Macky Sall, son ancien premier ministre, libéral lui aussi, vient de le remplacer, après avoir obtenu le soutien de tous les autres candidats du premier tour.

La seule garantie que les choses ne suivent pas le même cours est que les mouvements sociaux, le mouvement Hip Hop, la jeunesse contrôlent ce nouveau pouvoir, portant leurs exigences sociales et d’avenir. Ce projet est porteur de ruptures profondes avec une gestion de l’économie sénégalaise favorable à une minorité s’enrichissant par les économie faites sur le dos de l’immense majorité de la population, par le respect des consignes des institutions financières internationales, le pillage des ressources (la pêche par exemple) et l’ouverture du marché intérieur aux produits subventionnés du Nord, ruinant ainsi les producteurs locaux.

La dynamique enclenchée depuis plus d’un an a dégagé de nouvelles forces pour un véritable changement. Un nouveau rapport à la politique se construit au travers de ces initiatives de base. Le nouveau pouvoir devra en tenir compte, il sera sous contrôle.

Raoul Latouffe (CADTM Sénégal)




Notes

[1Voir le film Kel Dette ? de Michel Crozas : http://www.cadtm.org/Coffret-CD-DVD-Kel-Dette