Au monde clos du TINA, opposer des alternatives déjà en germes…

15 mai par Didier Epsztajn

Dans son avant-propos, publié avec son aimable autorisation, Olivier Bonfond répond à une question lancinante, de sceptiques ou non, « Vous critiquez, vous critiquez, mais que proposez-vous concrètement ? ». Une question qu’il faut prendre à bras le corps, une question et ses cadavres sanglants du siècle écoulé, une question dont aucun mouvement d’émancipation radical ne peut faire l’économie.

Il ne s’agit certes pas de dessiner les lignes d’une utopie achevée, mais de proposer des mesures, immédiates ou non, qui permettent à la fois une amélioration sensible de la situation socio-économiques de la grande masse des producteurs/productrices et de la majorité des citoyen-ne-s et à la fois un cadre de mobilisation démocratique pour l’égalité et la liberté des toustes.

L’auteur se propose de « donner du grain à moudre à celles et ceux qui sont désireux/euses d’aller au-delà du constat » et souligne que « des alternatives à la mondialisation Mondialisation (voir aussi Globalisation)
(extrait de F. Chesnais, 1997a)
Jusqu’à une date récente, il paraissait possible d’aborder l’analyse de la mondialisation en considérant celle-ci comme une étape nouvelle du processus d’internationalisation du capital, dont le grand groupe industriel transnational a été à la fois l’expression et l’un des agents les plus actifs.
Aujourd’hui, il n’est manifestement plus possible de s’en tenir là. La « mondialisation de l’économie » (Adda, 1996) ou, plus précisément la « mondialisation du capital » (Chesnais, 1994), doit être comprise comme étant plus - ou même tout autre chose - qu’une phase supplémentaire dans le processus d’internationalisation du capital engagé depuis plus d’un siècle. C’est à un mode de fonctionnement spécifique - et à plusieurs égards important, nouveau - du capitalisme mondial que nous avons affaire, dont il faudrait chercher à comprendre les ressorts et l’orientation, de façon à en faire la caractérisation.

Les points d’inflexion par rapport aux évolutions des principales économies, internes ou externes à l’OCDE, exigent d’être abordés comme un tout, en partant de l’hypothèse que vraisemblablement, ils font « système ». Pour ma part, j’estime qu’ils traduisent le fait qu’il y a eu - en se référant à la théorie de l’impérialisme qui fut élaborée au sein de l’aile gauche de la Deuxième Internationale voici bientôt un siècle -, passage dans le cadre du stade impérialiste à une phase différant fortement de celle qui a prédominé entre la fin de Seconde Guerre mondiale et le début des années 80. Je désigne celui-ci pour l’instant (avec l’espoir qu’on m’aidera à en trouver un meilleur au travers de la discussion et au besoin de la polémique) du nom un peu compliqué de « régime d’accumulation mondial à dominante financière ».

La différenciation et la hiérarchisation de l’économie-monde contemporaine de dimension planétaire résultent tant des opérations du capital concentré que des rapports de domination et de dépendance politiques entre États, dont le rôle ne s’est nullement réduit, même si la configuration et les mécanismes de cette domination se sont modifiés. La genèse du régime d’accumulation mondialisé à dominante financière relève autant de la politique que de l’économie. Ce n’est que dans la vulgate néo-libérale que l’État est « extérieur » au « marché ». Le triomphe actuel du « marché » n’aurait pu se faire sans les interventions politiques répétées des instances politiques des États capitalistes les plus puissants (en premier lieu, les membres du G7). Cette liberté que le capital industriel et plus encore le capital financier se valorisant sous la forme argent, ont retrouvée pour se déployer mondialement comme ils n’avaient pu le faire depuis 1914, tient bien sûr aussi de la force qu’il a recouvrée grâce à la longue période d’accumulation ininterrompue des « trente glorieuses » (l’une sinon la plus longue de toute l’histoire du capitalisme). Mais le capital n’aurait pas pu parvenir à ses fins sans le succès de la « révolution conservatrice » de la fin de la décennie 1970.
capitaliste existent ! »
, des déjà-ici en tension, en potentialité « dans un monde profondément injuste ».

Les tristes réalités ne doivent pas entrainer la résignation, l’acceptation de inacceptable, le « TINA (There Is No Alternative) » cher à Margaret Thatcher. Des alternatives existent et s’il faut « un peu de volonté politique » pour les mettre en œuvre, elles sont aussi les conditions et les possibles de mobilisation pour les faire advenir, « partout dans le monde, et depuis longtemps, des hommes et des femmes combattent les injustices, et certains de ces combats mènent à des victoires ».

L’auteur précise les objectifs du livre :

Il ne s’agit ici ni d’un programme politique, ni d’un illusoire manuel de la révolution, ni d’une description fantasmatique d’une société idéale. Plus simplement d’une « liste non exhaustive de propositions et revendications (dont certaines se sont concrétisées) provenant très largement des luttes portées par les mouvements sociaux du monde entier ».

Et pour commencer une indispensable proposition zéro : « changer les règles de grammaire pour lutter contre le patriarcat », l’invisibilisation et l’infériorisation des femmes..

Le livre est divisé en quatre parties (voir plus bas, le sommaire complet).

De cet ensemble très complet, je ne souligne que quelques éléments. Et pour commencer, les paragraphes d’« autodéfense intellectuelle », le rappel d’objectifs concrets « la satisfaction universelle des droits humains fondamentaux, le respect de l’environnement et la construction d’une véritable démocratie ».

Comment accepter que certains êtres humains soient moins égaux que d’autres ? Une question fondamentale à laquelle il convient d’adjoindre : Comment accepter que certains êtres humains soient moins libres que d’autres ?.

L’auteur indique, entre autres, le faible coût, en regard de la richesse créée, d’une éradication de la faim. Il montre que la pauvreté est un « phénomène multidimensionnel », le lien étroit entre augmentation de la pauvreté et augmentation des inégalités, l’indivisibilité et l’universalisme des droits humains, le sexe de la pauvreté, la détérioration des droits syndicaux et plus généralement des droits d’organisation, les conséquences humaines des changements climatiques, la globalité de la crise écologique, les « déficits » démocratiques, « la démocratie ne peut en aucun cas se limiter au respect des libertés individuelles fondamentales »

Olivier Bonfond revient sur la propriété privée des grands moyens de production, l’exploitation des travailleuses et des travailleurs, l’exploitation gratuite du travail des femmes, le libre-échange et la concurrence, la violence institutionnelle et sociale du capitalisme, l’utilisation des fonds publics pour rembourser les dettes privées…

Il souligne les possibles grands pas en avant, l’exemple des campagnes d’alphabétisation, l’unité combinée des alternatives contre « la division dans les combats et le déni des relations de causalité et d’interdépendance des alternatives entre elles », le renforcement mutuel des luttes sociales, le droit international relatif au respect des droits humains, les revendications démocratiques et sociales, les tensions et les contradictions inévitables dans les processus d’émancipation, le contrôle démocratique et la gestion des ressources disponibles…

L’auteur parle aussi de solidarités internationales, de mondialisation des luttes, de rompre le cercle infernal de la dette Dette Dette multilatérale : Dette qui est due à la Banque mondiale, au FMI, aux banques de développement régionales comme la Banque Africaine de Développement, et à d’autres institutions multilatérales comme le Fonds Européen de Développement.
Dette privée : Emprunts contractés par des emprunteurs privés quel que soit le prêteur.
Dette publique : Ensemble des emprunts contractés par des emprunteurs publics.
, de richesse (comment nous la produisons et la répartissons – au présent et au futur), de récupération et de socialisation, de contrôle « ouvrier », de promotion d’autres formes de propriétés et de gestion non-capitaliste, de souveraineté alimentaire et de droit à l’alimentation, de biens publics mondiaux, de désobéissance civile, de travail décent et de réduction du temps de travail, des droits relatifs à la migration et à l’asile, de liberté de circulation et d’installation des personnes, d’assemblées constitutives, de coopération…

Une riche somme. Chacun-e pourra ajouter des pièces manquantes, d’autres en discuter des formulations. Quoiqu’il en soit, un livre pour apprendre, débattre, passer à l’action. Des analyses, des propositions et des exemples de possible.

Un ouvrage auquel les un-e-s et les autres pourront se reporter pour assoir les nécessaires débats et actions pour rompre avec un certain fatalisme et changer le monde…

Olivier Bonfond : Il faut tuer Tina - 200 propositions pour rompre avec le fatalisme et changer le monde

En collaboration avec CEPAG et CADTM
Editions du Cerisier, Cuesmes (Belgique) 2017, 528 pages, 25 euros
Didier Epsztajn

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Consulter et faites connaître le site du livre :

http://www.ilfauttuertina.net/livre/

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TABLE DES MATIÈRES

- Remerciements
- Avant-propos
PREMIÈRE PARTIE : Définir l’alternative
- CHAPITRE 1 : Quels autres mondes voulons-nous ?
- CHAPITRE 2 : Les défis à relever
- CHAPITRE 3 :Quelles stratégies ?
- CHAPITRE 4 : Pour une alternative non capitaliste
DEUXIÈME PARTIE : Mettre l’économie au service des peuples
- CHAPITRE 5 : FINANCEMENT DU DÉVELOPPEMENT : vous avez dit 120 milliards de dollars ?
- CHAPITRE 6 : DETTE : rompre le cercle infernal
- CHAPITRE 7 : ÉCONOMIE : pour une triple rupture
- CHAPITRE 8 : FINANCE : remettre les banques à leur place
TROISIÈME PARTIE : Prendre soin des êtres humains et de la planète
- CHAPITRE 9 : INÉGALITÉS : l’égalité,c’est la santé
- CHAPITRE 10 : FÉMINISME : on ne s’émancipe pas au détriment de la moitié de l’humanité
- CHAPITRE 11 : DROITS SOCIAUX : pour une sécurité sociale et des services publics renforcés
- CHAPITRE 12 : AGRICULTURE & ALIMENTATION : souveraineté alimentaire pour tous les peuples !
- CHAPITRE 13 : MIGRATIONS : construire des ponts, pas des murs !
- CHAPITRE 14 : ÉCOLOGIE, CLIMAT & BIENS COMMUNS : protéger le patrimoine commun de l’humanité
QUATRIÈME PARTIE : Construire une démocratie réelle
- CHAPITRE 15 : DÉMOCRATIE : pour une citoyenneté active et critique
- CHAPITRE 16 : INSTITUTIONS INTERNATIONALES : dissoudre pour mieux remplacer
- CHAPITRE 17 : CULTURE & ÉDUCATION : vive l’éducation populaire !
- CHAPITRE 18 : MÉDIAS : libérez les médias !
- CHAPITRE 19 : ACTIONS INDIVIDUELLES, INITIATIVES LOCALES & REVENDICATIONS GLOBALES : et moi dans tout ça ?