Belfius, l’illusion d’une privatisation

Opinion publiée dans le journal La Libre le 16 mars 2018

21 mars par Frank Vanaerschot , Aline Fares


(Crédit photo - La Libre)

En proposant de vendre une partie de Belfius sur les marchés financiers, le gouvernement et toutes les personnes qui soutiennent pareille mesure nous préparent un retour vers le fiasco de son histoire récente !

Une opinion d’Aline Fares et Frank Vanaerschot, porte-parole de la plateforme « Belfius est à nous ».

Dans une opinion publiée sur ce site (« L’Illusion d’une nouvelle banque publique », « La Libre » 21/2), Mikael Petitjean, professeur de finance à Louvain et à l’IESEG, tente de convaincre que l’idée d’une banque publique en Belgique est « un conte à dormir debout ». Il s’appuie notamment sur l’exemple catastrophique de Dexia pour essayer de donner corps à son argumentation.

Rappelons tout d’abord que la Belgique a vécu pendant la quasi-totalité du 20e siècle avec un système bancaire majoritairement public et coopératif. La grande vague de privatisation et de consolidation du secteur, achevée fin des années 1990, a produit une « success story » qui aura duré à peine 15 ans : en 2008, les trois plus grands groupes financiers de Belgique cotés en bourse Bourse La Bourse est l’endroit où sont émises les obligations et les actions. Une obligation est un titre d’emprunt (l’émetteur la vend à l’acheteur qui doit la rembourser à un taux et une échéance déterminés) et une action est un titre de propriété d’une entreprise. Les actions et les obligations peuvent être revendues et rachetées à souhait sur le marché secondaire de la Bourse (le marché primaire est l’endroit où les nouveaux titres sont émis pour la première fois). (Fortis, Dexia et KBC) auraient fait faillite s’ils n’avaient été sauvés par l’Etat - et donc par la population.

La dégringolade de Dexia a été particulièrement vertigineuse. Il est donc important de s’en souvenir et de comprendre ce qu’il s’est passé pour éviter ce type de drames à l’avenir.


Quelques rectifications

Premièrement, le Crédit communal (banque publique dans les mains des communes) a très bien fonctionné pendant plus de cent ans, pour s’écrouler moins de 15 ans après sa privatisation (création de Dexia).

Deuxièmement, et contrairement à l’ambiguïté entretenue par Petitjean dans sa carte blanche, la banque Dexia n’était pas une banque publique. Les communes belges détenaient 16 % des parts de la banque via le Holding communal, il s’agissait donc d’une participation minoritaire. On pourrait ajouter le Mouvement ouvrier chrétien (structure collective, et non publique) qui, via la société Arcofin, détenait une participation de 18 % dans la banque - mais cela ne constitue toujours pas une majorité, et encore moins une propriété publique. Difficile, à partir de là, de reléguer les banques publiques à la poubelle de l’histoire.


Un solde toujours négatif

Ensuite, contrairement à ce que le professeur d’économie annonce, le solde des sauvetages bancaires est toujours négatif pour la collectivité (voir notamment les calculs de son collègue Eric Dor qui rappellent que le solde actuel est toujours négatif). Mais, surtout, le coût des sauvetages bancaires et de la crise provoquée par les banques va bien au-delà d’un calcul comptable d’entrées et de sorties. Le Bureau fédéral du Plan a ainsi récemment constaté que le bien-être des habitantes et habitants de Belgique s’est fortement dégradé depuis la crise de 2008 : l’état de santé s’est détérioré, le nombre de dépressions augmente et les inégalités se creusent.

Le coût des sauvetages bancaires et de la crise provoquée par les banques va bien au-delà d’un calcul comptable [...] Le Bureau fédéral du Plan constate que le bien-être des habitant-e-s de Belgique s’est fortement dégradé depuis 2008

Après la crise financière, beaucoup d’annonces politiques promettaient de régler le problème à la racine, pour qu’une telle catastrophe ne se reproduise pas. Mais ces promesses sont restées lettre morte. Le scénario de 2008 pourrait donc se reproduire.

En Belgique, la façon dont la crise a été gérée nous a fait perdre encore davantage le contrôle sur le secteur bancaire. En vendant Fortis à BNP Paribas, le gouvernement a cédé la plus importante banque de Belgique à un groupe bancaire international, déplaçant ainsi le centre décisionnel de la banque en dehors de Belgique. On le voit : fournir les services financiers dont l’économie belge et ses habitants ont besoin, tout en respectant les personnes qui travaillent au sein de ces banques, n’est pas au centre des préoccupations de groupes tels que BNP Paribas et ING. Les profits réalisés ici sont renvoyés aux maisons mères et in fine aux actionnaires, pendant que des restructurations et licenciements à grande échelle sont imposés au personnel des filiales belges [1].


L’intérêt général n’est pas assuré

Le « Groupe d’expert de haut niveau » qui avait été nommé par le ministre des Finances pour travailler sur le futur du secteur bancaire belge soulignait dans son rapport de janvier 2016 l’importance stratégique des services bancaires, et la nécessité de prendre cela en compte avant de décider de l’avenir des participations de l’Etat dans les banques, en premier lieu Belfius.

Et c’est là qu’une comparaison avec Dexia devrait être intéressante pour un professeur d’économie. En proposant de vendre une partie de Belfius sur les marchés financiers Marchés financiers
Marché financier
Marché des capitaux à long terme. Il comprend un marché primaire, celui des émissions et un marché secondaire, celui de la revente. À côté des marchés réglementés, on trouve les marchés de gré à gré qui ne sont pas tenus de satisfaire à des conditions minimales.
, le gouvernement et toutes les personnes qui soutiennent pareille mesure nous préparent un retour vers le fiasco de son histoire récente : celui d’un gouvernement actionnaire qui doit composer avec les exigences de rentabilité d’investisseurs privés dont les actions Action
Actions
Valeur mobilière émise par une société par actions. Ce titre représente une fraction du capital social. Il donne au titulaire (l’actionnaire) le droit notamment de recevoir une part des bénéfices distribués (le dividende) et de participer aux assemblées générales.
sont cotées en bourse, sans aucun cahier des charges qui assure le respect de l’intérêt général.

Nous l’avons dit, Dexia n’était pas une banque publique, c’était une banque cotée en bourse dans laquelle les communes et le mouvement ouvrier chrétien détenaient un tiers des actions. Même avec les meilleures intentions, et même avec une part majoritaire, ces deux actionnaires n’auraient pas pu imposer une autre gestion dans cette banque mue essentiellement par la logique de maximisation du profit.


Mission sociétale

Belfius ne doit pas être privatisée, même pas partiellement. Faire de Belfius une véritable banque publique, c’est s’inspirer d’exemples dans nos pays voisins comme l’Allemagne, les Pays-Bas ou le Luxembourg, où les banques publiques et les banques coopératives occupent une place importante. Nous avons bien conscience qu’un Etat propriétaire ne garantit pas que la banque soit gérée dans l’intérêt de la population, et c’est précisément pour cela que la plateforme « Belfius est à nous » appelle à une socialisation de la banque.

La plateforme « Belfius est à nous » affirme que Belfius doit être dotée d’une mission sociétale, d’intérêt public, qui ne soit pas aux seules mains du gouvernement mais du Parlement, de la société civile, des employé(e)s et des client(e)s qui participeraient à la mise en place de cette mission et veilleraient à ce que celle-ci soit respectée.

Cette mission doit notamment garantir un accès pour toutes et tous à des services financiers de base de qualité, et le financement du secteur public à des conditions favorables. Cela n’est possible que si les exigences de rendement ne sont pas celles, folles et dangereuses, du secteur privé.



Source : La Libre

Notes

[1Fin 2015, quelques mois après avoir été condamnée à une amende par les Etats-Unis, BNP Paribas remontait 2 milliards d’euros de sa filiale belge BNPP Fortis et supprimait dans le même temps 1 000 emplois en Belgique.

Frank Vanaerschot

Permanent chez FairFin

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Aline Fares

Conférencière, auteure et militante

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