Bolivie : 10 questions-réponses sur le conflit avec les « coopératives » minières

30 août par Katu Arkonada

« Là où Simon Patiño trouva la veine la plus riche d’étain : la Bolivie scellera son indépendance économique »-Le quoitiden La Patria salue la nationalisation des mines du 31 octobre 1952

À la mémoire de Rodolfo IIllanes, défenseur héroïque des ressources naturelles


1. Comment sont nées les coopératives minières en Bolivie ?

Les coopératives minières ont pour origine la crise économique mondiale provoquée par le crack de la Bourse Bourse La Bourse est l’endroit où sont émises les obligations et les actions. Une obligation est un titre d’emprunt (l’émetteur la vend à l’acheteur qui doit la rembourser à un taux et une échéance déterminés) et une action est un titre de propriété d’une entreprise. Les actions et les obligations peuvent être revendues et rachetées à souhait sur le marché secondaire de la Bourse (le marché primaire est l’endroit où les nouveaux titres sont émis pour la première fois). de New York en 1929. Beaucoup d’entreprises transnationales entrent en crise et doivent licencier des travailleurs à qui elles remettent des parcelles pour qu’il les exploitent.

La Révolution de 1952 amène avec elle la nationalisation des mines sous le gouvernement de Víctor Paz Estenssoro et la création de la Compagnie Minière de Bolivie (COMIBOL) en renforçant l’exploitation par l’État et en affaiblissant l’exploitation indépendante.

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2. Comment se transforme-t-elle en patronat minier ?

On ne peut pas comprendre la conversion des coopératives minières, avec des travailleurs associés comme n’importe où dans le monde, en petites entreprises minières qui tirent une plus-value Plus-value La plus-value est la différence entre la valeur nouvellement produite par la force de travail et la valeur propre de cette force de travail, c’est-à-dire la différence entre la valeur nouvellement produite par le travailleur ou la travailleuse et les coûts de reproduction de la force de travail.
La plus-value, c’est-à-dire la somme totale des revenus de la classe possédante (profits + intérêts + rente foncière) est donc une déduction (un résidu) du produit social, une fois assurée la reproduction de la force de travail, une fois couverts ses frais d’entretien. Elle n’est donc rien d’autre que la forme monétaire du surproduit social, qui constitue la part des classes possédantes dans la répartition du produit social de toute société de classe : les revenus des maîtres d’esclaves dans une société esclavagiste ; la rente foncière féodale dans une société féodale ; le tribut dans le mode de production tributaire, etc.

Le salarié et la salariée, le prolétaire et la prolétaire, ne vendent pas « du travail », mais leur force de travail, leur capacité de production. C’est cette force de travail que la société bourgeoise transforme en marchandise. Elle a donc sa valeur propre, donnée objective comme la valeur de toute autre marchandise : ses propres coûts de production, ses propres frais de reproduction. Comme toute marchandise, elle a une utilité (valeur d’usage) pour son acheteur, utilité qui est la pré-condition de sa vente, mais qui ne détermine point le prix (la valeur) de la marchandise vendue.

Or l’utilité, la valeur d’usage, de la force de travail pour son acheteur, le capitaliste, c’est justement celle de produire de la valeur, puisque, par définition, tout travail en société marchande ajoute de la valeur à la valeur des machines et des matières premières auxquelles il s’applique. Tout salarié produit donc de la « valeur ajoutée ». Mais comme le capitaliste paye un salaire à l’ouvrier et à l’ouvrière - le salaire qui représente le coût de reproduction de la force de travail -, il n’achètera cette force de travail que si « la valeur ajoutée » par l’ouvrier ou l’ouvrière dépasse la valeur de la force de travail elle-même. Cette fraction de la valeur nouvellement produite par le salarié, Marx l’appelle plus-value.

La découverte de la plus-value comme catégorie fondamentale de la société bourgeoise et de son mode de production, ainsi que l’explication de sa nature (résultat du surtravail, du travail non compensé, non rémunéré, fourni par le salarié) et de ses origines (obligation économique pour le ou la prolétaire de vendre sa force de travail comme marchandise au capitaliste) représente l’apport principal de Marx à la science économique et aux sciences sociales en général. Mais elle constitue elle-même l’application de la théorie perfectionnée de la valeur-travail d’Adam Smith et de David Ricardo au cas spécifique d’une marchandise particulière, la force de travail (Mandel, 1986, p. 14).
non seulement des ressources naturelles mais aussi des travailleurs embauchés, sans comprendre comment le néolibéralisme s’applique en Bolivie.

C’est en 1985, de nouveau sous le gouvernement de Víctor Paz Estenssoro, que le Décret 21060 entre en vigueur, qui permet la « flexibilisation du travail » et entre 1985 et 1986, il y a plus de 20 000 licenciements dans le secteur minier d’État, les licenciés se tournant alors vers les coopératives minières.

Ensuite, c’est Gonzalo Sánchez de Losada, un entrepreneur minier, qui finit de démanteler la COMIBOL en remettant les grandes entreprises aux transnationales et en donnant des concessions et/ou en transférant à des associés de coopératives les machines, les foreuses, les excavatrices, etc..., transformant ceux-ci en petits entrepreneurs.


3. Pourquoi le secteur coopérativiste est-il devenu un allié du processus de changement ?

Bien qu’ils aient été favorisés par Gonzalo Sánchez de Losada, les membres des coopératives minières sont devenus l’avant-garde de la lutte contre le néolibéralisme. Ils ont été des acteurs essentiels des mobilisations contre le gouvernement de Goni, arrivant à prendre la Place San Francisco, l’action Action
Actions
Valeur mobilière émise par une société par actions. Ce titre représente une fraction du capital social. Il donne au titulaire (l’actionnaire) le droit notamment de recevoir une part des bénéfices distribués (le dividende) et de participer aux assemblées générales.
militaire la plus importante des protestations anti-néolibérales. En 2005, quand Carlos Mesa démissionne, ils deviennent l’acteur principal qui empêche l’accès à la présidence de la République des hommes politiques de droite Hormando Vaca Díaz, Président du Sénat et Mario Cossío, Président de la Chambre des Députés, facilitant l’accès à la présidence de Eduardo Rodríguez Veltzé, Président de la Cour Suprême, qui organisera ensuite les élections que gagnera Evo Morales.

C’est pour cela que les coopérativistes miniers sont un acteur politique de première importance, aussi bien qualitativement que quantitativement, puisque de 454 coopératives minières de 1990, on passe en 2005 à 778 coopératives qui emploient des dizaines de milliers de travailleurs.


4. Que dit la Constitution bolivienne sur les ressources naturelles, leur propriété et la coopérative minière ?

La Constitution Politique, dans son article 311, dans le chapitre Structure et Organisation Économique de l’État, stipule que « Les ressources naturelles sont la propriété du peuple bolivien et seront administrées par l’État. »

L’article 369 indique que « L’État sera responsable des richesses minérales qui se trouvent dans le sol et dans le sous-sol quelle que soit leur origine et leur utilisation sera contrôlée par le loi. On reconnaît comme acteurs productifs l’industrie minière d’État, l’industrie minière privée et les sociétés coopératives. »

De même, l’article 370 affirme que « l’État accordera des droits miniers dans toute la chaîne de production, signera les contrats miniers avec des personnes individuelles et collectives sous réserve de respect des normes établies par la loi. II. L’État encouragera et renforcera les coopératives minières pour qu’elles contribuent au développement économique et social du pays. III Le droit minier dans toute la chaîne de production ainsi que les contrats miniers doivent avoir une fonction économique et sociale exercée directement par leurs membres. » Mais, surtout, l’article 371 est clair : Les zones d’exploitation minières attribuées par contrat ne peuvent être ni transférées ni saisies ni transmises par héritage. »


5. Que réclament les membres des coopératives minières ?

La deuxième semaine d’août, les membres des coopératives minières lancent un préavis de grève illimitée sur tout le territoire bolivien en cas de non-satisfaction d’un cahier de doléances en 10 points, qui au cours du conflit, se transformera en 24 revendications parmi lesquelles on peut distinguer :

Le rejet de la Loi Générale sur les Coopératives Minières, en particulier du point qui permet la syndicalisation. Les membres des coopératives, devenus des patrons capitalistes, ne veulent pas de syndicats dans leurs entreprises.

Le rejet de la Loi 535 sur les Mines et la Métallurgie : Cette loi empêche les entreprises privées (nationales ou transnationales) d’investir dans les concessions des coopératives et exige que les concessions minières soient accordées par la COMIBOL. Actuellement, des coopérativistes ont signé au moins 31 contrats avec des entreprises privées, parmi lesquelles certaines transnationales, dont la COMSUR de Sánchez de Losada.

L’assouplissement des règles environnementales : Les coopératives minières se plaignent de la rigueur des démarches nécessaires pour obtenir les licences environnementales, bien que 80% d’entre elles n’accomplissent pas ces démarches.

Pose de réseaux d’énergie à tarifs différenciés : les membres des coopérativistes miniers demandent que l’État installe des lignes électriques dans tous les endroits où ils ont des concessions et qu’en plus, leur tarif soit subventionné.

Réinvestissement des ressources provenant des redevances minières dans le secteur des coopératives. La demande de réinvestissement des redevances qu’ils paient sur la vente des minerais révèle que les coopératives minières ne paient à l’État que 25% des redevances alors que les entreprises privées en paient 85%.


6. Quelle a été la position du gouvernement face à ces revendications ?

Le gouvernement bolivien a eu une position de dialogue en convoquant les patrons des coopératives à des réunions avec les ministres de la Présidence, du Gouvernement (Intérieur) et des Mines tout en se montrant ferme dans sa position de ne pas violer la Constitution face aux demandes corporatistes d’un groupe d’entrepreneurs qui ont cessé de penser au pays pour penser à leurs intérêts privés.

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Barrage routier à Mantecani


7. Y a-t-il eu une conspiration comme l’a dénoncé Evo Morales ?

Il y a deux choses sur lesquelles on devrait enquêter ces prochains jours mais c’est une réalité que quand les deux parties, gouvernement et coopératives, se sont rapprochées pour s’asseoir à une table, un fait qui a rendu impossible le dialogue est survenu :

Le lundi 22 août « est apparu » un faux mandat d’arrêt de dirigeants miniers qui a provoqué le passage à la clandestinité des dirigeants de coopératives et le lendemain l’intensification des barrages routiers.

Le mercredi 24 s’est produit l’assassinat de deux mineurs coopérativistes pendant les barrages routiers et dans des circonstances non encore éclaircies ,mais tous les indices font penser qu’il s’agit d’une embuscade car l’arme utilisée, de calibre 9 mm, a dû tirer de très près pour causer une blessure mortelle, d’autant plus que l’un des mineurs tués a été atteint au côté. Il y a deux hypothèses : ou un tir ami (étant donné que l’utilisation d’armes à feu par les membres des coopératives a été prouvée) ou un tir de la police (une hypothèse soutenue par une dénonciation du Défenseur du Peuple). Au cas où les tirs seraient venus de la police, ce serait une désobéissance à l’ordre direct du Président Evo Morales non seulement de ne pas tirer mais de ne même pas porter d’armes à feu sur le lieu des barrages.

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Barrage à Panduro


8. Qui était Rodolfo Illanes et pourquoi a-t-il été assassiné ?

Rodolfo Illanes, militant du processus de changement qui avait assumé de nombreux postes de responsabilité était vice-ministre de l’Intérieur et de la Police. Illanes avait été volontaire pour aller à Panduro, le lieu du barrage principal, pour dialoguer avec le direction des coopératives. À Panduro, il a été enlevé et retenu pendant tout le jeudi 25.

Dans une troisième étape qui doit être éclaircie, et quand le gouvernement et la direction des coopératives s’étaient déjà mis d’accord pour renouer le dialogue, se produisit un affrontement confus qui semble avoir fait un troisième mort parmi les mineurs, ce qui aurait été utilisé pour provoquer le lynchage du vice-ministre Illanes, qui est assassiné et dont le corps est abandonné sur le bas-côté de la route dans la matinée. Illanes est mort d’un traumatisme crânien.


9. Quel a été le rôle des médias privés dans ce conflit ?

On peut distinguer deux phases dans l’action d’une bonne partie des médias boliviens durant le conflit aves les mineurs des coopératives.

Jusqu’à la semaine tragique qui s’achève avec l’assassinat d’Illanes, la plupart des médias installent l’idée que le conflit avec le patronat des coopératives minières est une bagarre entre alliés politiques, rejetant et critiquant leurs revendications.

Pendant la semaine qui débute le 22 août, une bonne partie des médias attise le conflit à partir des faux mandats d’arrêt. Ils accordent même un espace et donnent la parole aux dirigeants des coopératives pour démentir le ministre du Gouvernement qui avait déclaré que les mandats étaient faux. Cette nouvelle déclenche les mobilisations et à partir de là, on continue d’alimenter le scénario de confrontation.

Le jeudi 25 et le vendredi 26, avec déjà un vice-ministre enlevé, torturé et assassiné en plus de 3 mineurs tombés dans les affrontements, les journalistes de la droite bolivienne cherchent à installer l’idée que ce qui est arrivé est le fruit de l’intransigeance du gouvernement et de l’absence de dialogue pour faire porter la responsabilité des morts aux deux parties au conflit.


10. Quelle est la situation actuelle dans le conflit avec les patrons de coopératives ?

Le conflit avec les patrons de coopératives est un différend entre le peuple et le capital pour l’excédent. Les mal nommées coopératives veulent la liberté de pouvoir s’associer avec des transnationales et exploiter les ressources naturelles pour obtenir la plus-value la plus élevée possible aussi bien de la Terre Mère que des travailleurs salariés. En ce sens, le gouvernement peut s’asseoir et écouter les demandes mais il ne peut pas violer la souveraineté du peuple bolivien sur les ressources naturelles établie par la Constitution Politique de l’État.

Il faut aussi mentionner la position des mouvements sociaux boliviens, des syndicats paysans et des peuples indigènes qui ont demandé que l’on revienne sur les concessions minières et les privilèges dont jouissent les patrons des coopératives.

Un scénario possible est un remaniement dans la politique d’alliances sociales de l’actuel gouvernement dans lequel les mineurs des coopératives, très discrédités après une semaine tragique qui a fait plusieurs morts dans les manifestations, perdent leur position et leur légitimité politique. Le remaniement se fera aussi à l’intérieur car il semble peu probable que l’actuelle direction des coopératives puisse continuer à conduire le mouvement, d’autant plus que certains de ses dirigeants pourraient être accusé d’être les auteurs matériels ou intellectuels de l’assassinat du vice-ministre Illanes.

Dans tous les cas, il faut déterminer le niveau de la conspiration intérieure et extérieure dénoncée par le Président Evo Morales lors de la conférence de presse de vendredi 26, car la conspiration sera un élément déterminant dans la montée des conflits sociaux d’ici à 2019, année où se jouera la poursuite du processus de changement conduit par le Président Evo Morales.


Traduit par Françoise Lopez


Source : Tlaxcala

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