Bolivie : capitalisme andino-amazonien ?

19 octobre 2009 par Eric Toussaint


Affrontements gauche-droite au Venezuela et en Bolivie [1]
Le Venezuela et la Bolivie connaissent de véritables batailles entre la gauche au gouvernement et la droite qui, bien qu’étant dans l’opposition, détient le pouvoir économique et médiatique (sans compter les puissants appuis qu’elle compte dans l’appareil d’Etat – les ministères, la justice, une partie de l’armée - et dans la hiérarchie des Eglises catholique – surtout - et protestante).

Au Venezuela, les batailles les plus agressives livrées par la droite ont commencé après trois ans de gouvernement Chavez, c’est-à-dire début 2002 en réaction aux réformes économiques décidées par le gouvernement au cours de l’année 2001. Cela a pris la forme d’affrontements majeurs comme le coup d’Etat d’avril 2002, la grève patronale de décembre 2002-janvier 2003, l’occupation de la place Altamira à Caracas par des généraux séditieux et des dirigeants de l’opposition politique. Elles ont commencé à fortement baisser d’intensité après août 2004 grâce à la victoire du non au référendum révocatoire du président Chavez [2]. Depuis lors, la droite cherche des occasions pour reprendre l’initiative mais sa capacité de mobilisation a été fortement réduite.

En Bolivie, la droite a livré de véritables batailles en 2007 et en 2008 après moins de deux ans de gouvernement Morales. Elle a utilisé la violence à plusieurs reprises et choisi une stratégie de batailles frontales en 2008. La victoire d’Evo Morales au référendum révocatoire d’août 2008 avec 67,43% des voix [3] n’a pas entraîné une réduction de la violence de la droite. Au contraire, cette violence est allée crescendo pendant plusieurs semaines après son échec au référendum, notamment parce que la droite se sentait capable de réunir une majorité dans plusieurs départements-clés de l’Est du pays. Or les résultats du référendum révocatoire d’août 2008 montrent que la popularité d’Evo Morales, indiscutable à l’échelle nationale est aussi relativement forte dans les départements de l’orient majoritairement favorables aux statuts d’autonomie et opposés à la nouvelle Constitution (il obtient 52,5% dans le Pando, 49,8% à Tarija, 43,7% dans le Beni et 40,7% à Santa Cruz).

La réaction très forte du gouvernement et la mobilisation populaire face au massacre de partisans d’Evo Morales dans la province de Pando (combinée à la condamnation internationale notamment de la part de l’UNASUR qui s’est réunie de manière extraordinaire en septembre 2008 pour apporter son soutien au gouvernement d’Evo Morales) ont fini par provoquer un armistice (provisoire). Après un an de boycott, la droite s’est engagée à accepter l’organisation du référendum sur la nouvelle Constitution. Cela a débouché sur une nouvelle victoire pour Evo Morales fin janvier 2009 : la nouvelle Constitution a été approuvée par 62% des votants.

Retour sur les affrontements en Bolivie en 2008
Le gouvernement d’Evo Morales a dû affronter en 2008 une opposition très violente de la droite représentant les intérêts de la classe capitaliste locale (industriels, grands propriétaires fonciers, groupes financiers) liée aux intérêts des transnationales privées qui exploitent les ressources naturelles (pétrole, gaz, différents minerais). Álvaro García Linera, vice-président de la Bolivie, offre dans une interview [4] une vision stratégique de ces affrontements. En voici quelques extraits particulièrement significatifs. Il part du constat que la droite refusait d’accepter sa situation de force politique minoritaire et avait opté pour la séparation entre les départements orientaux riches [5] et le reste du pays où se trouve la capitale La Paz. Ensuite, il décrit la politique suivie par le gouvernement qui a refusé l’affrontement à plusieurs reprises avant de choisir de frapper fort.

« La droite n’était pas disposée à être incluse dans le projet national - populaire comme force minoritaire et dirigée, et elle optait pour l’explosion territoriale. La lutte pour le pouvoir se rapprochait du moment de sa solution belliqueuse ou finale dans la mesure où, en dernière instance, le pouvoir de l’Etat est coercition. C’est ce que nous appelons « le point de bifurcation », c’est le moment où la crise de l’Etat, entamée huit ans auparavant, se résout soit via une restauration du vieux pouvoir étatique, soit via la consolidation du nouveau bloc de pouvoir populaire. (…)

Après les résultats du référendum d’approbation du mois d’août 2008, le bloc civico-préfectoral (c’est-à-dire la droite, NdET) commence son escalade putschiste : ils prennent les institutions, on attend ; ils attaquent la police, on attend ; ils détruisent et saccagent des édifices d’institutions publiques dans 4 départements, on attend ; ils désarment les soldats, on attend ; ils prennent les aéroports, on attend (…). Ils se lancent eux-mêmes dans une voie sans issue. (…) Le préfet déclenche le massacre de Pando [6] dans le but de donner un signal d’intimidation aux leaders populaires… et cet acte pousse dans ses derniers retranchements la tolérance de la totalité de la société bolivienne. Le massacre des paysans amène la population à tirer un trait d’égalité entre les préfets de droite et leur mentor Sánchez de Lozada (le président renversé en octobre 2003 par la colère populaire, NdET) ou García Meza [7], et a forcé l’Etat à réagir par une intervention rapide, aiguë, en défense de la démocratie et de la société. Et sans douter une seule seconde, nous visons le maillon le plus faible de la chaîne putschiste : Pando. Il s’est agi du premier état de siège dans l’histoire bolivienne qui ait été dicté par la défense et la protection de la société, avec l’appui total de la population horrifiée par l’action Action
Actions
Valeur mobilière émise par une société par actions. Ce titre représente une fraction du capital social. Il donne au titulaire (l’actionnaire) le droit notamment de recevoir une part des bénéfices distribués (le dividende) et de participer aux assemblées générales.
des putschistes.

Ce fait, ajouté au rejet des putschistes par la communauté internationale, mettra un terme à l’initiative civico-préfectorale, entraînant leur repli désordonné. C’est le moment d’une contre-offensive populaire où les organisations sociales et populaires du département de Santa Cruz [8] ont été en première ligne. Non seulement les paysans et les colonizadores [9] se mobilisent mais aussi les pauvres des quartiers populaires de Santa Cruz et spécialement les jeunes des villes qui, lors de journées mémorables de résistance contre les bandes fascistes, défendront leurs districts à Santa Cruz et rompront la domination clientéliste des loges de Santa Cruz.

La vigueur et la fermeté de la riposte politique et militaire du gouvernement contre le coup, ajoutées à la stratégie de mobilisation sociale dans Santa Cruz et vers Santa Cruz, a créé une parfaite articulation entre société et Etat rarement vue dans l’histoire politique de la Bolivie. C’est cette force de frappe que le projet indigéno-populaire déploya au moment décisif. La droite évalua l’état de ses troupes de choc, isolées, en débandade et se rendit compte du haut niveau de la volonté politique du bloc indigéno-populaire qui était prêt à tout. La droite préféra déclarer forfait et se rendre. C’est ainsi que le cycle de la crise étatique, de la polarisation politique s’est refermé et que la structure durable d’un nouvel Etat s’est imposée au cours d’une épreuve de force belliqueuse.  »

Álvaro García Linera poursuit en établissant un parallèle historique : « Une chose pareille a eu lieu en 1985 [10], quand les mineurs qui constituaient le noyau de l’Etat nationaliste se rendirent face aux divisions de l’armée qui protégeaient le projet néolibéral. Aujourd’hui, le bloc des entrepreneurs et des propriétaires terriens doit assumer la défaite et céder le pas à la nouvelle corrélation de forces politiques de la société. A sa manière, septembre – octobre 2008 aura le même effet sur l’Etat que la défaite de la « marche pour la vie » des mineurs de 1986. A part que maintenant, c’est le bloc populaire qui fête la victoire et les élites de l’argent qui doivent assumer leur défaite historique.  »

Jusque là, Álvaro García Linera développe un point de vue fort optimiste sur la déroute politique de la droite, mais plus loin dans l’interview, il souligne lui-même que celle-ci ne manque pas de points d’appui pour rebondir et chercher à reprendre l’initiative pour en finir avec l’expérience de gauche en cours : « La bourgeoisie rentière n’a déjà plus les entreprises pétrolières pour alimenter généreusement ses revenus. Le réseau clientéliste agraire que les rentiers de la terre ont créé dans le milieu agro-industriel s’est énormément affaibli avec l’existence de l’entreprise d’Etat d’aliments EMAPA et le fait que la part publique de la chaîne de production du soja, du blé, du riz représente entre 20 et 30% de la production totale. Mais le bloc d’opposition irréductible conserve encore des espaces importants de pouvoir agricole [11], commercial et financier et cela lui donne une grande capacité de pression et de confrontation.

Par contre, ce qu’il n’a pas aujourd’hui, et cela peut durer des années, c’est un projet d’Etat ; combien de temps n’en aura-t-il pas ? Personne ne le sait, mais il a comme objectif d’essayer d’empêcher le projet populaire de continuer à avancer. A la différence des classes populaires qui en 1985 ont été battues et matériellement déstructurées pour donner lieu à un cycle lent de réorganisation, la droite n’est pas dans cette situation. La droite a subi un choc politique, a perdu la direction de l’Etat, a perdu la capacité de séduire la société à partir de l’Etat mais elle a encore beaucoup de pouvoir économique. Il y a une différence dans la forme de consolidation du point de bifurcation quand le secteur populaire est défait, politiquement et matériellement, ou quand il s’agit du secteur patronal, parce que celui-ci peut perdre politiquement mais conserver le pouvoir économique qui lui permet de garder un pouvoir de veto permanent. »

Revendications des peuples indigènes originaires [12] et avancées dans la nouvelle constitution de 2009
Pour connaître le projet politique indigéniste défendu par d’importantes organisations liées au MAS (Mouvement vers le socialisme, le parti du président Evo Morales –voir point suivant- ), il faut se référer au Pacte d’Unité qui a été rendu public en septembre 2006 pour préparer l’Assemblée constituante.

Autonomie : « L’autonomie indigène, originaire et paysanne, en tant qu’axe fondamental du processus de décolonisation et d’autodétermination, est la condition et la base de liberté de nos peuples et nations. Elle se fonde sur des principes fondamentaux, générateurs d’unité et d’articulation sociale, économique et politique, non seulement entre nos peuples et nations, mais également dans la société dans son ensemble. Elle vise la construction permanente d’une vie pleine et entière, via des formes propres de représentation, administration et propriété de nos territoires. »

Régime foncier et territorial : « Le droit originel sur les ressources non renouvelables appartient aux nations et aux peuples indigènes originaires et paysans. La propriété des ressources non renouvelables appartient quant à elle à part égale aux nations et peuples indigènes originaires et paysans, et à l’Etat unitaire plurinational. » Cette formulation est sujette à des interprétations différentes. En effet, ce qui tend à dominer dans la politique du gouvernement d’Evo Morales, c’est l’exploitation des ressources naturelles par l’Etat comme l’affirme très clairement le vice-président de la République dans une interview récente (voir plus loin L’exploitation des ressources pétrolières de la région amazonienne de la Bolivie).

Latifundio : « [L’Etat doit] distribuer les terres de manière équitable, se porter garant des droits et nécessités actuelles et à venir des nations et peuples originaires et paysans, et veiller au bien-être de la population dans son ensemble. »

Education : « La priorité de l’Etat plurinational est de donner à l’éducation, pilier fondamental, un caractère intraculturel, interculturel, pluriculturel et plurilingue, à tous les échelons et sous des formes diverses ; conformément à la diversité ethnique et linguistique du pays, l’enseignement et l’administration utiliseront en priorité la langue indigène, l’espagnol ensuite comme langue de communication interculturelle. »

Le Pacte d’unité réclame aussi la coexistence des systèmes juridiques indigènes originaires et paysans avec le système juridique occidental et la création d’un quatrième pouvoir indépendant par rapport à l’Etat : le pouvoir social instituant alternatif qui trouve sa source dans les mouvements sociaux. Le thème du pouvoir social plurinational a été amplement débattu, en tant que « quatrième pouvoir » à caractère civil et corporatif (ses membres seraient choisis par les us et coutumes et par le suffrage universel). Il aurait pour attribution de « veiller sur et contrôler » les pouvoirs de l’Etat et aurait la faculté de les sanctionner, étant indépendant d’eux - une idée qui n’a finalement pas été reprise dans la NCPE (Nouvelle Constitution politique de l’Etat).

La nouvelle constitution qui a finalement été approuvée en janvier 2009 lors du référendum constitutionnel par 62% des votants constitue une avancée pour les peuples indigènes et originaires. Cette constitution garantit entre autres : la reconnaissance des langues indigènes, la reconnaissance des droits des nations et peuples indigènes à l’exercice de leur propre système politique, juridique et économique, l’établissement de Territoires « indigènes originaires paysans » dotés de compétences en terme de définition de forme propre de développement, d’administration de la justice indigène, de gestion des ressources naturelles renouvelables, etc. Plusieurs parties de la constitution garantissent ces droits.
Ci-dessous en version intégrale la partie I, Titre II, chapitre 4.

Encadré  : Droits des Nations et des peuples indigènes originaires et paysans
(Extraits de la nouvelle constitution de la Bolivie)
Chapitre Quatre

Article 30. I. Est une nation ou un peuple indigène originaire et paysan, toute collectivité humaine qui partage une identité culturelle, une langue, une tradition historique, des institutions, un territoire et une cosmovision dont l’existence est antérieure à l’invasion coloniale espagnole.

II. Dans le cadre de l’unité de l’Etat et en accord avec cette Constitution, les nations et les peuples indigènes originaires et paysans jouissent des droits suivants :
1. A exister librement.
2. A leur identité culturelle, leur croyance religieuse, leur spiritualité, leurs pratiques et coutumes et à leur propre cosmovision.
3. A ce que l’identité culturelle de chacun de ses membres, s’il le désire, soit inscrite avec la citoyenneté bolivienne sur sa carte d’identité, passeport ou tout autre document d’identification ayant une validité légale.
4. A l’auto détermination et territorialité.
5. A ce que leurs institutions fassent partie de la structure générale de l’Etat.
6. A l’octroi d’un titre de propriété collective des terres et des territoires.
7. A la protection de leurs lieux sacrés.
8. A créer et administrer des systèmes, des moyens et des réseaux de communication propres.
9. A ce que leurs savoirs et connaissances traditionnels, leur médecine traditionnelle, leurs langues, leurs rituels et leurs symboles et vêtements soient valorisés, respectés et promus.
10. A vivre dans un environnement sain, avec une gestion et une utilisation adéquates des écosystèmes
11. A la propriété intellectuelle collective de leurs savoirs, sciences et connaissances ainsi qu’à leur valorisation, utilisation, promotion et développement.
12. A une éducation intra-culturelle, interculturelle et multilingue dans tout le système éducatif.
13. A un système de santé universel et gratuit qui respecte leur cosmovision et leurs pratiques traditionnelles.
14. A l’exercice de leurs systèmes politiques, juridiques et économiques en accord avec leur cosmovision.
15. A être consultés au moyen de procédures appropriées et en particulier à travers leurs institutions, chaque fois que sont prévues des mesures législatives ou administratives susceptibles de les affecter. Dans ce cadre, on respectera et on garantira le droit à une consultation préalable obligatoire, réalisée par l’Etat, de bonne foi et en concertation, en ce qui concerne l’exploitation des ressources naturelles non renouvelables dans le territoire qu’ils habitent [13].
16. A la participation aux bénéfices de l’exploitation des ressources naturelles dans leurs territoires.
17. A la gestion territoriale indigène autonome et à l’usage et bénéfice exclusif des ressources naturelles renouvelables existantes sur leur territoire sans préjudice des droits légitimement acquis par des tiers.
18. A la participation aux organes et institutions de l’Etat.

III. L’Etat garantit, respecte et protège les droits des nations et des peuples indigènes originaires et paysans consacrés dans cette Constitution et dans la loi.
Article 31. I. Les nations et peuples indigènes originaires en danger d’extinction, en situation d’isolement volontaire et sans contacts, seront protégés et respectés dans leurs formes de vie individuelle et collective.
II. Les nations et peuples indigènes isolés et sans contacts jouissent du droit à rester dans cette condition et du droit à la délimitation et à la consolidation légale du territoire qu’ils occupent et habitent.
Article 32. Le peuple afro-bolivien jouit, en tout ce qui le concerne, des droits économiques, sociaux, politiques et culturels reconnus dans la Constitution pour les nations et les peuples indigènes originaires et paysans.

L’épreuve du pouvoir pour le MAS
Le parti du président Evo Morales, le MAS-IPSP (Mouvement vers le socialisme – Instrument politique pour la souveraineté des peuples), a la particularité d’avoir été créé par des organisations syndicales paysannes à la fin des années 1990 [14]. En ce qui concerne la nature sociale du MAS, Pablo Stefanoni [15] se demande aujourd’hui s’il ne serait pas intéressant d’étudier ce mouvement politique en tant que parti de petits propriétaires ruraux et urbains (commerçants, micro-entrepreneurs) d’origine indigène. Si on adopte cet angle de vision, cela modifie la compréhension de cette organisation politique vue jusqu’ici comme l’émanation des mouvements sociaux des plus opprimés. Ceci dit, il s’agit bien de petits propriétaires qu’on aurait tout à fait tort d’ostraciser. En effet, ils ont parfaitement leur place dans un processus de construction d’une société alternative au capitalisme, une société de transition vers le socialisme. Pablo Stefanoni pose une autre question qui pousse plus loin l’interrogation : « L’accumulation familiale – rebaptisée « capitalisme andin » – ne repose-t-elle pas pourtant sur des formes d’exploitation et d’auto-exploitation au moins égales – généralement pires – à celles qui prévalent dans le capitalisme formel, régulé par le droit du travail [16] ? »

Disposant depuis 2006 d’une majorité à la Chambre des députés, le MAS est confronté à l’exercice du pouvoir politique. Au fil du temps, comme tout parti de gauche qui fait l’exercice concret de la participation aux institutions parlementaires et au gouvernement, une évolution se fait jour. Le MAS ne fait pas exception. Comme le dit simplement Pablo Stefanoni, le raisonnement d’un certain nombre de militants change : « la politique doit servir à changer le pays », on passe à « pourquoi n’ai-je pas droit, moi, à un poste, alors que j’ai fait campagne et me suis battu pour que le MAS gagne ? ». C’est d’autant plus répandu que, selon une règle de fonctionnement du MAS, les candidats paient eux-mêmes les frais de leurs campagnes électorales, cela signifie qu’un certain nombre d’entre eux (la majorité ?) s’endette pour pouvoir mener une campagne électorale permettant d’avoir des chances d’être élu [17]. Dans certains cas, ils prennent aussi des engagements afin de s’assurer des appuis. Cela conforte le clientélisme qui imprégnait déjà la vie politique du pays.
Lorsque le MAS a accédé au gouvernement, il a annoncé qu’il rompait avec une tradition qui voulait que le parti victorieux licencie un grand nombre de fonctionnaires pour les remplacer par ses membres ou ses protégés/clients. Il a fixé un maximum de remplacement à un niveau très bas : 5% des fonctionnaires afin de garantir l’institutionnalisation non partidaire de la fonction publique. Cette décision a été difficilement acceptée par une partie des militants qui espéraient que leur effort pendant la campagne électorale et lors des luttes serait récompensé par un ou des postes de travail. Finalement, la direction du MAS a flexibilisé sa position et est allée au-delà de la limite des 5%.

En janvier 2007, un scandale a éclaté à La Paz : certains militants du MAS se sont fait payer afin de donner leur soutien à des candidats fonctionnaires. Mais cela n’a pas pris des proportions massives. Début 2009, un deuxième scandale a causé plus de dégâts : Santos Ramirez, dirigeant historique du MAS [18] qui avait été placé à la tête de l’entreprise pétrolière publique YPFB, a été pris en flagrant délit de corruption à grande échelle. Le MAS au gouvernement a réagi très fermement afin de donner l’exemple. Santos Ramirez a été emprisonné dans l’attente de son procès. Le MAS a montré à la société que bien que certains de ses cadres n’étaient pas immunisés contre la corruption, le parti rompait avec la tradition d’impunité des mandataires politiques en étant favorable à leur condamnation en cas de délit. Ceci dit, le scandale Santos Ramirez a provoqué une véritable commotion qui laissera des traces [19].

Lorsqu’Evo Morales a accédé à la présidence, il a pris une mesure exemplaire afin de montrer qu’il mettait fin à des privilèges : il a baissé son propre salaire. Evidemment, cela a été très bien perçu dans la population, à juste titre. Cette mesure a impliqué de baisser également les salaires des autres mandataires politiques car il est inconcevable que ceux-ci gagnent plus que le président et ne donnent pas eux-mêmes l’exemple d’un gouvernement refusant des privilèges pour lui–même. Par la suite, le gouvernement a cru bon de flexibiliser sa position afin de permettre l’octroi de hauts salaires à des dirigeants d’entreprises publiques. Ceux-ci sont autorisés à gagner plus que le président de la République. Álvaro García Linera, qui justifie cette décision, l’appelle la NEP bolivienne en faisant référence à la NEP appliquée sur recommandation de Lénine au début des années 1920 en Russie soviétique [20].

Álvaro García Linera, vice-président de la Bolivie, plaide pour un « capitalisme andino-amazonien »

Álvaro García Linera est partisan du développement d’un « capitalisme andino-amazonien » dans lequel l’Etat joue un rôle clé. Sans déformer la proposition, on peut considérer que le vice-président bolivien est favorable à une forme andine-amazonienne de capitalisme d’Etat. De manière imagée, en utilisant l’image du train, il décrit clairement la hiérarchie des acteurs de ce modèle : « L’Etat est le seul acteur qui peut unir la société. C’est lui qui assume la synthèse de la volonté générale, planifie le cadre stratégique et guide le premier wagon de la locomotive économique. Le deuxième, c’est l’investissement privé bolivien. Le troisième, l’investissement étranger. Le quatrième, la petite entreprise. Le cinquième, l’économie paysanne et le sixième, l’économie indigène. Tel est l’ordre stratégique dans lequel doit se structurer l’économie du pays [21] ». La perspective ouverte par Álvaro García Linera est clairement distincte ou opposée à un authentique socialisme du XXIe siècle. Il faut reconnaître qu’il ne déguise pas la nature réelle du projet qu’il défend sous des phrases socialistes ronflantes.

Pablo Stefanoni attribue à Evo Morales une perspective proche ou identique à celle de son vice-président Álvaro García Linera : « Loin d’encourager la lutte des classes dans son acception marxiste, Evo Morales réactualise les clivages déjà mentionnés – nation/antination, peuple/oligarchie – et promeut de fait une nouvelle « alliance de classes » – sans pour autant utiliser ce terme qui rappelle les années 1950. Alliance qui inclut les « entrepreneurs patriotes » et les « militaires nationalistes », pour construire un « pays productif et moderne », grâce aux bénéfices des ressources naturelles « récupérées par l’Etat ». L’essentiel du programme économique gouvernemental porte ainsi sur la modernisation/industrialisation d’une économie en retard, sous la direction d’un Etat fort, qui remplace une bourgeoisie nationale inexistante [22]. » Cela nous mène aux antipodes de nombreuses prises de positions d’Evo Morales dans des forums internationaux et dans le pays quand il dénonce le système capitaliste et déclare qu’il faut en débarrasser la planète.

Par ailleurs, Álvaro Garcia Linera met en cause une certaine vision « ONGéiste » [23] et « indigéniste » des Indiens de Bolivie : « La vision selon laquelle le monde indigène a sa propre cosmovision, radicalement opposée à celle de l’Occident, est typique des indigénistes de la dernière heure ou étroitement liés à certaines ONG. Je ne veux pas dire pour autant qu’il n’existe pas des logiques organisationnelles, économiques et politiques spécifiques. Au fond, tous veulent être modernes. Les insurgés de Felipe Quispe, en 2000, demandaient des tracteurs et Internet. Ceci n’implique pas l’abandon de leurs logiques organisationnelles. D’ailleurs, cela se voit dans les pratiques économiques indigènes. Le développement des entreprises indigènes possède une logique très flexible. Ils cherchent à accumuler mais jamais ils ne risquent tout pour l’accumulation. D’abord, je commence à travailler seul avec mon entourage familial, noyau de base ultime et irréductible ; ça marche très bien : j’embauche plus de personnes et j’arrête de travailler ; ça ne marche pas : je reviens au second niveau ; ça marche très mal : je retourne dans ma famille où on supporte tout. Jamais on ne rompt avec la logique familiale… Ils veulent se moderniser mais ils le font à leur manière. Ils peuvent exporter, s’intégrer à la mondialisation Mondialisation (voir aussi Globalisation)
(extrait de F. Chesnais, 1997a)
Jusqu’à une date récente, il paraissait possible d’aborder l’analyse de la mondialisation en considérant celle-ci comme une étape nouvelle du processus d’internationalisation du capital, dont le grand groupe industriel transnational a été à la fois l’expression et l’un des agents les plus actifs.
Aujourd’hui, il n’est manifestement plus possible de s’en tenir là. La « mondialisation de l’économie » (Adda, 1996) ou, plus précisément la « mondialisation du capital » (Chesnais, 1994), doit être comprise comme étant plus - ou même tout autre chose - qu’une phase supplémentaire dans le processus d’internationalisation du capital engagé depuis plus d’un siècle. C’est à un mode de fonctionnement spécifique - et à plusieurs égards important, nouveau - du capitalisme mondial que nous avons affaire, dont il faudrait chercher à comprendre les ressorts et l’orientation, de façon à en faire la caractérisation.

Les points d’inflexion par rapport aux évolutions des principales économies, internes ou externes à l’OCDE, exigent d’être abordés comme un tout, en partant de l’hypothèse que vraisemblablement, ils font « système ». Pour ma part, j’estime qu’ils traduisent le fait qu’il y a eu - en se référant à la théorie de l’impérialisme qui fut élaborée au sein de l’aile gauche de la Deuxième Internationale voici bientôt un siècle -, passage dans le cadre du stade impérialiste à une phase différant fortement de celle qui a prédominé entre la fin de Seconde Guerre mondiale et le début des années 80. Je désigne celui-ci pour l’instant (avec l’espoir qu’on m’aidera à en trouver un meilleur au travers de la discussion et au besoin de la polémique) du nom un peu compliqué de « régime d’accumulation mondial à dominante financière ».

La différenciation et la hiérarchisation de l’économie-monde contemporaine de dimension planétaire résultent tant des opérations du capital concentré que des rapports de domination et de dépendance politiques entre États, dont le rôle ne s’est nullement réduit, même si la configuration et les mécanismes de cette domination se sont modifiés. La genèse du régime d’accumulation mondialisé à dominante financière relève autant de la politique que de l’économie. Ce n’est que dans la vulgate néo-libérale que l’État est « extérieur » au « marché ». Le triomphe actuel du « marché » n’aurait pu se faire sans les interventions politiques répétées des instances politiques des États capitalistes les plus puissants (en premier lieu, les membres du G7). Cette liberté que le capital industriel et plus encore le capital financier se valorisant sous la forme argent, ont retrouvée pour se déployer mondialement comme ils n’avaient pu le faire depuis 1914, tient bien sûr aussi de la force qu’il a recouvrée grâce à la longue période d’accumulation ininterrompue des « trente glorieuses » (l’une sinon la plus longue de toute l’histoire du capitalisme). Mais le capital n’aurait pas pu parvenir à ses fins sans le succès de la « révolution conservatrice » de la fin de la décennie 1970.
, mais le noyau familial reste le dernier refuge où on est capable de survivre avec seulement du pain et de l’eau. Quand l’activité économique croît à 10, 15 travailleurs, au lieu d’aller jusqu’à 30, 40 ou 50 personnes, ils s’arrêtent et une autre petite entreprise surgit, celle du fils, du beau-frère, il y a une logique de ne jamais mettre tous ses œufs dans un même panier. C’est différent d’une accumulation très rationnelle wébérienne, avec des économies d’échelle, avec beaucoup d’innovation technologique. Dans ce cas, la famille n’est jamais le dernier point d’appui de l’activité productive, c’est un élément de liens, de réseaux, de marchés, de logiques matrimoniales… Il y a une logique propre au monde indigène mais ce n’est pas une logique antagonique, séparée de la logique « occidentale ». Ceux qui ont participé aux derniers mouvements s’en rendent bien compte.
 » [24]

L’exploitation des ressources pétrolières de la région amazonienne de la Bolivie
De manière cohérente, par rapport à la perspective d’un « capitalisme andino-amazonien », Álvaro Garcia Linera plaide, dans l’interview ci-dessous, pour l’exploitation des ressources pétrolières de la région amazonienne. Là aussi, il défend une « real politik » en décalage avec le discours écologiste souvent tenu par le président bolivien…

« Dans le cas de l’exploration de gaz et de pétrole dans le nord amazonien de La Paz, nous cherchons à produire des hydrocarbures pour équilibrer géographiquement les sources de richesse collective de la société, générer un excédent étatique et simultanément préserver l’espace environnemental en coordination avec les communautés indigènes. Aujourd’hui, nous ne sommes pas en train d’ouvrir le passage dans le nord amazonien pour faire entrer Repsol ou Petrobras. Nous sommes en train d’ouvrir le passage pour faire entrer L’Etat. (…) Est-il obligatoire d’exploiter le gaz et le pétrole dans le nord amazonien de La Paz ? Oui. Pourquoi ? Parce nous avons besoin d’équilibrer les structures économiques de la société bolivienne étant donné que le développement rapide de Tarija [25] avec 90% du gaz, va générer des déséquilibres à long terme. (…)

Question : Et si les communautés disent que l’Etat non plus ne peut y entrer ?
C’est le débat. Qu’est-ce qui s’est passé ? Quand nous avons consulté la Centrale des Peuples Indigènes de La Paz (en espagnol, CPILAP), on nous a demandé d’aller négocier à Bruxelles avec leur cabinet d’avocats et de respecter des principes environnementalistes publiés par l’USAID. Comment est-ce possible ? Qui veut empêcher que l’Etat explore du pétrole au nord de La Paz : les communautés indigènes Tacanas ? Des ONG [26] ? Ou des pays étrangers ? Pour cela, nous sommes allés négocier communauté par communauté et nous avons obtenu là l’appui des communautés indigènes pour poursuivre l’exploration et l’exploitation de pétrole. Le gouvernement indigéno-populaire a consolidé la longue lutte des peuples pour la terre et le territoire. Dans le cas des peuples indigènes minoritaires des terres basses, l’Etat a consolidé des millions d’hectares comme territorialité historique de beaucoup de peuples de petite densité démographique ; mais à côté du droit d’un peuple à la terre, il y a le droit de l’Etat (de l’Etat mené par le mouvement indigéno-populaire et paysan), de donner la priorité à l’intérêt collectif supérieur de tous les peuples. Et c’est ainsi que nous allons procéder par la suite [27]. »

Cette prise de position n’est pas sans rappeler les différences politiques qui s’expriment en Equateur entre, d’une part, Rafael Correa qui est assez proche de la démarche d’Álvaro Garcia Linera et, d’autre part, celles de la CONAIE (Confédération des Nations indigènes d’Equateur) et de l’ONG « Accion ecologica ». Rafael Correa a critiqué à plusieurs occasions les prises de position des « gauchistes » et des « écologistes radicaux » qui s’opposent à l’exploitation des ressources naturelles du pays. Néanmoins, malgré ces critiques, la position officielle du gouvernement et du président équatoriens consiste jusqu’ici à proposer à la communauté internationale de ne pas entamer l’exploitation du pétrole qui se trouve dans le territoire Yasuni situé dans l’Amazonie équatorienne [28]. Alberto Acosta (ex-président de l’Assemblée constituante en 2008 et membre du même parti que Rafael Correa, mais défendant des positions sensiblement différentes sur plusieurs thèmes) est un des grands promoteurs et défenseurs de la proposition équatorienne [29].

Il est légitime de se poser les questions suivantes : en convainquant, au nom du « bloc indigéno-populaire » (pour reprendre l’expression d’Álvaro Garcia Linera), les populations amazoniennes d’accepter l’exploitation des ressources non renouvelables du sous-sol des territoires ancestraux qu’elles occupent, le gouvernement d’Evo Morales ne s’inscrit-il pas dans la poursuite d’un modèle extractif productiviste ? Un gouvernement de droite n’aurait-il pas affronté une résistance populaire très forte de la part des peuples indigènes s’il avait voulu exploiter sur leur territoire le pétrole d’Amazonie bolivienne ? Si dans quelques années, la droite revient au pouvoir ne réduira-t-elle pas radicalement les concessions que le pouvoir central a accordées aux peuples originaires quand il a voulu obtenir le droit d’exploiter les ressources de leurs territoires ? Dans ce cas, ne vaudrait-il pas mieux pour les peuples originaires indigènes de refuser l’exploitation industrielle des ressources naturelles non renouvelables ?



Notes

[1Pour une présentation de l’élection d’Evo Morales à la présidence de la Bolivie et des 2 premières années de son mandat, voir Eric Toussaint : « Bolivie : avancées sur les biens communs et la réforme constitutionnelle » en ligne sur le site www.cadtm.org

[2Le référendum révocatoire a constitué une véritable défaite politique pour la droite puisque Chavez a été plébiscité avec 59,10% de suffrages en sa faveur (5.800.629 voix), soit 1.810.000 voix de plus que ceux qui se sont exprimés pour sa révocation http://es.wikipedia.org/wiki/Refer%C3%A9ndum_presidencial_de_Venezuela_de_2004

[4Cette interview a été réalisée par Maristella Svampa, Pablo Stefanoni et Ricardo Bajo. Elle est intitulée : “La droite n’a pas encore été défaite sur le plan économique”. Traduction réalisée par Denise Comanne et Eric Toussaint. L’intégralité de cette interview vient d’être publiée (avec une autre traduction) dans l’excellent numéro que la revue Alternatives Sud, éditée par le CETRI, consacre à la Bolivie : La Bolivie d’Evo. Démocratique, indianiste et socialiste ? Vol XVI -2009/3, Louvain-la-Neuve, http://www.cetri.be/spip.php?rubrique119&lang=fr

[5Les départements orientaux qui forment la media luna (demi lune) sont ceux de Santa Cruz, Beni, Pando et Tarija. Ensemble, ils représentent 36% de la population du pays et 45% du Produit intérieur brut.

[6Une quinzaine de paysans sont assassinés et des dizaines d’autres blessés le 11 septembre 2008 à El Porvenir dans la province de Pando. Son préfet, Leopoldo Fernandez, une des figures de proue de l’opposition de droite, directement impliqué dans le massacre, est emprisonné sur ordre du pouvoir central.

[7Dictateur qui a pris le pouvoir par un coup d’Etat sanglant le 17 juillet 1980 à la tête d’un groupe de militaires mêlés au narcotrafic et avec le soutien de la junte militaire argentine. L’année qu’il a passée au pouvoir a été marquée par une véritable terreur avec près de 500 assassinats et 4.000 emprisonnements. Parmi les personnes assassinées lors du putsch, se trouvait le député Marcelo Quiroga Santa Cruz qui était à l’initiative du jugement contre l’ex-dictateur Hugo Banzer. Le 15 janvier 1981 a eu lieu l’assassinat de huit leaders de la direction clandestine du Mouvement de la gauche révolutionnaire (MIR).

[8Le département de Santa Cruz constitue l’épicentre de la réaction de la droite.

[9Les colonizadores sont des paysans qui ont occupé de nouveaux territoires, soit dans le cadre de politiques de colonisation promues par l’État dans les années 1930, soit dans le cadre de mouvements de population auto-organisés. C’est le cas des familles qui ont émigré vers la province du Chapare, dans le département de Cochabamba, pour cultiver la coca. Elles provenaient dans un premier temps de l’Altiplano puis, à partir du plan d’ajustement structurel appliqué en 1985, des régions minières de Oruro et Potosi suite à la fermeture des mines et à la perte de leur emploi. La famille d’Evo Morales fait partie de ces familles paysannes qui ont quitté les hauts plateaux arides et froids pour les terres chaudes et humides de basse altitude du Chapare. Néanmoins, comme indiqué plus haut, si les cocaleros font effectivement partie des colonizadores, ces derniers ne se réduisent pas aux seuls cultivateurs de coca. Par exemple, si la mobilisation vers Santa Cruz comprend des cocaleros de la zone du Chapare, ce sont surtout les paysans colons de la zone de San Julián qui ont été en première ligne.

[10Très affectée par la crise de la dette qui a explosé en 1982, la Bolivie a été soumise à un plan néolibéral de choc à partir de 1985 : privatisation des mines et du pétrole, réduction massive des salaires et de l’emploi, ouverture économique forcée, réduction des dépenses publiques. L’auteur intellectuel de ce plan d’ajustement structurel est l’économiste nord-américain Jeffrey Sachs qui a ensuite conçu le plan de choc appliqué en Russie puis s’est converti en adepte de l’annulation de la dette des pays pauvres, notamment des pays d’Afrique subsaharienne.

[11Selon Charles-André Udry, dans les deux départements du Beni et de Santa Cruz, 14 familles détiennent 312 966 hectares. Une partie de ces terres n’est pas mise en valeur. Ces familles sont, depuis longtemps, des piliers des divers partis de la droite la plus dure. Aujourd’hui, ces familles - qui se sont approprié le sol entre 1953 et 1992, en particulier sous les régimes dictatoriaux militaires - montent aux barricades contre l’application de la réforme agraire. (Réforme agraire et réappropriation territoriale indigène, http://risal.collectifs.net/spip.php?article2017)

[12Les peuples autochtones boliviens sont généralement désignés comme « originaires » dans les Andes et « indigènes » en Amazonie. La nouvelle Constitution bolivienne érige en sujet de droit les populations « indigènes originaires paysannes » dès lors qu’il s’agit de doter les communautés rurales de droits collectifs.

[13Il faut souligner que si la consultation des populations concernées par l’exploitation des ressources naturelles non renouvelables est obligatoire (ce qui est positif), son résultat n’est pas contraignant !

[14Les organisations syndicales parties prenantes du MAS sont la CSUTCB (Confédération syndicale unique des travailleurs paysans de Bolivie), la CSCB (Confédération syndicale des colonisateurs de Bolivie) et la CNMCIOB - « BS » (Confédération nationale des femmes, paysannes, indigènes et originaires de Bolivie - « Bartolina Sisa »).
A partir de 1988, la CSUTCB, la principale confédération syndicale paysanne bolivienne (qui regroupait en son sein une partie des cocaleros), s’est prononcée pour la construction d’un instrument politique propre aux syndicats. Les syndicalistes, après avoir constaté qu’ils n’arrivaient pas à obtenir un changement politique au niveau du gouvernement notamment, se sont dit qu’ils devaient se doter d’un bras politique afin d’être présents au parlement et à tous les niveaux de pouvoir via la participation aux élections. A la fin des années 1990, Evo Morales et ses partisans lancent le MAS-IPSP dans le prolongement de l’orientation adoptée en 1988 concernant la création de l’instrument politique du mouvement social. Le MAS deviendra au fil des ans la force politique de gauche la plus importante même si d’autres expériences politiques se sont développées dans le prolongement de l’orientation de la CSUTCB de 1988, notamment le MIP (Mouvement Indigène Pachakuti) de Felipe Quispe, sans parler de nombreux partis politiques de gauche qui ont une origine plus ancienne. Felipe Quispe a participé aux côtés d’Álvaro García Linera, l’actuel vice-président bolivien, à la guérilla katariste EGTK et a été secrétaire exécutif de la CSUTCB.

[15Pablo Stefanoni est co-auteur, avec Hervé Do Alto, du livre Evo Morales, de la coca al Palacio (Malatesta, La Paz, 2006). Le livre a été traduit et publié en français sous le titre
Nous serons des millions. La gauche bolivienne à l’assaut du pouvoir, Editions Raisons D’agir, 2008

[16Pablo Stefanoni in « L’Indianisation du nationalisme ou la refondation permanente de la Bolivie », in la revue Alternatives Sud éditée par le CETRI : La Bolivie d’Evo. Démocratique, indianiste et socialiste ? Vol XVI -2009/3, Louvain-la-Neuve, http://www.cetri.be/spip.php?rubrique119&lang=fr . Il précise : « Le gouvernement actuel est revenu sur la flexibilisation du travail approuvée dans les années 1990 – en particulier, sur le « licenciement libre » –, mais ces règles ne régissent pas les économies familiales et informelles qui prévalent pourtant dans des villes entières comme El Alto, voisine de La Paz, où vivent près d’un million d’habitants. (…) La supériorité de la « cosmovision indigène » – un écran qui masque souvent des pratiques corporatistes ou des identités régionales profondément enracinées – sur la « cosmovision libérale » est à peine débattue et la volonté de souligner la dimension ethnique de l’oppression a quasiment fait disparaître sa dimension de classe. Ce n’est pas un hasard si les avancées en matière de droits du mouvement ouvrier ont été rares ou nulles. »

[17Cette règle barre de fait l’accès des plus pauvres à la candidature à un poste de député, de sénateur ou de membre de l’Assemblée constituante. De fait, il n’est pas rare de voir, au moment de l’élaboration de listes électorales, des dirigeants syndicaux bien préparés au niveau de leur formation politique devoir céder leur place à des intellectuels de classe moyenne ou de petits entrepreneurs, au capital économique plus important.

[18Selon Álvaro García Linera, Santos Ramirez pouvait prétendre à succéder à Evo Morales en tant que candidat du MAS à la présidence de la république.

[19Voir Hervé Do Alto, “¿“Más de lo mismo” o ruptura con los “tradicionales” ? Bolivia y el MAS : un caso de democratización paradójica”, Le Monde diplomatique (Edición boliviana), Febrero 2009, nº 11, pp. 6-8.

[20« C’est ainsi que nous avons dû approuver une loi qui autorise des salaires plus élevés que celui du Président pour des cadres techniques d’entreprises stratégiques. C’est notre forme locale de la NEP léniniste (Nouvelle Politique Economique, dans la Russie postrévolutionnaire). L’objectif de la NEP, outre l’alliance avec les paysans, était fondamentalement de recruter des techniciens pour administrer les niveaux subalternes de l’Etat, tenant compte du fait que si l’Etat est bien une structure politique, il a des niveaux bureaucratico-administratifs et technico-scientifiques exigeant des connaissances et des savoirs qui ne peuvent être acquis ni transformés rapidement. Lénine, pour en finir avec la catastrophe économique qui eut lieu immédiatement après la révolution, dut réembaucher les techniciens du vieil Etat, jusqu’à créer graduellement une administration plus simple. Il donna comme consigne : sous chaque cadre technique, il faut placer un jeune qui apprend et nous, nous sommes en train de faire pareil. Nous avons déjà commencé en 2006 : on a changé l’organisation et les personnes des niveaux décisionnels de l’administration publique (ministres, vice-ministres et quelques directeurs), mais on ne touche pas à la structure secondaire de l’administration étatique de l’Etat jusqu’à ce que des cadres étatiques, jeunes, formés, se substituent aux vieux cadres. » in interview réalisée par Maristella Svampa, Pablo Stefanoni et Ricardo Bajo et intitulée : “La droite n’a pas encore été défaite sur le plan économique”. Traduction de Denise Comanne et Eric Toussaint.

[21in Ortiz P. (2007), « Fue un error no liderar el pedido autonómico » (entrevista a Álvaro García Linera), El Deber, Santa Cruz de la Sierra, 21 janvier 2007. Cité par Pablo Stefanoni in « L’Indianisation du nationalisme ou la refondation permanente de la Bolivie », op. cit.

[22Pablo Stefanoni in « L’Indianisation du nationalisme ou la refondation permanente de la Bolivie », in Alternatives Sud : La Bolivie d’Evo. Démocratique, indianiste et socialiste ? Vol XVI -2009/3, Louvain-la-Neuve, http://www.cetri.be/spip.php?rubrique119&lang=fr

[23Néologisme pour désigner ce qui est lié au monde des ONG (organisations non gouvernementales).

[24in Svampa M., Stefanoni P. (2007), « Evo simboliza el quiebre de un imaginario restringido a la subalternidad de los indígenas » (entrevista a Alvaro Garcia Linera), in Monasterios K., Stefanoni P. et Do Alto H. (dir.), reinventando la nación en Bolivia, La Paz, Clacso-Plural.

[25Le préfet de la province de Tarija fait partie de l’opposition de droite en compagnie des préfets des provinces de Santa Cruz, Beni et Pando.

[26Dans le cas de la Bolivie, cependant, un tel discours d’opposition franche aux ONG est d’autant plus étonnant qu’il apparaît en totale contradiction avec la composition même du gouvernement, dont les ministres sont largement issus des rangs de ce type d’institutions. Parmi elles, le CEJIS (Centre d’études juridiques et de recherches sociales), reconnu par les mouvements indigènes de l’Orient comme un soutien indéfectible dans la reconquête par les peuples autochtones de leurs prérogatives sur leurs territoires ancestraux. Certains des poids lourds de l’équipe de Morales y ont fait leurs classes, tel Carlos Romero, l’actuel ministre des Autonomies.

[27Interview réalisée par Maristella Svampa, Pablo Stefanoni et Ricardo Bajo et intitulée : “La droite n’a pas encore été défaite sur le plan économique”. Traduction réalisée par Denise Comanne et Eric Toussaint. Alternative Sud, La Bolivie d’Evo. Démocratique, indianiste et socialiste ? Vol XVI -2009/3, Louvain-la-Neuve.

[28Rafael Correa a défendu cette position à plusieurs reprises dans des réunions des Nations unies ainsi que dans d’autres instances internationales. Cette proposition connue comme le projet ITT (sigle venant du nom des trois forages d’exploration qui se trouvent dans la zone : Ishpingo-Tambococha-Tiputini) est une des initiatives du gouvernement équatorien afin de lutter contre le réchauffement climatique. Il s’agit de ne pas exploiter quelque 850 millions de barils de pétrole situés dans le Parc Yasuní, réserve naturelle qui contient une des plus importantes biodiversités dans le monde. L’exploitation de ce pétrole lourd pourrait rapporter à l’Etat entre 5 et 6 milliards de dollars (avec un prix d’environ 70 dollars le baril).

[29Voir en français une interview extrêmement intéressante d’Alberto Acosta réalisée par Matthieu Le Quang et intitulée « Le projet ITT : laisser le pétrole en terre ou le chemin vers un autre modèle de développement », www.cadtm.org/Le-projet-ITT-laisser-le-petrole. En espagnol, “La moratoria petrolífera en la Amazonia ecuatoriana, una propuesta inspiradora para la Cumbre de Copenhague”, www.cadtm.org/La-moratoria-petrolifera-en-la. Alberto Acosta donne sa version sur l’origine du projet et présente un grand nombre de facteurs contradictoires qui interviennent dans sa concrétisation.

Eric Toussaint

docteur en sciences politiques des universités de Liège et de Paris VIII, porte-parole du CADTM international et membre du Conseil scientifique d’ATTAC France.
Il est l’auteur des livres Le Système Dette. Histoire des dettes souveraines et de leur répudiation,Les liens qui libèrent, 2017 ; Bancocratie, ADEN, Bruxelles, 2014 ; Procès d’un homme exemplaire, Éditions Al Dante, Marseille, 2013 ; Un coup d’œil dans le rétroviseur. L’idéologie néolibérale des origines jusqu’à aujourd’hui, Le Cerisier, Mons, 2010. Il est coauteur avec Damien Millet des livres AAA, Audit, Annulation, Autre politique, Le Seuil, Paris, 2012 ; La dette ou la vie, Aden/CADTM, Bruxelles, 2011. Ce dernier livre a reçu le Prix du livre politique octroyé par la Foire du livre politique de Liège.
Il a coordonné les travaux de la Commission pour la Vérité sur la dette publique de la Grèce créée le 4 avril 2015 par la présidente du Parlement grec. Cette commission a fonctionné sous les auspices du parlement entre avril et octobre 2015. Suite à sa dissolution annoncée le 12 novembre 2015 par le nouveau président du parlement grec, l’ex-Commission poursuit ses travaux et s’est dotée d’un statut légal d’association sans but lucratif.