Bongo, enfin la rupture

9 juin 2009 par Pauline Imbach


Omar Bongo est mort

Doyen de la Françafrique, le président du Gabon, Omar Bongo Ondimba, est mort d’un cancer des intestins ce lundi 8 juin à l’hôpital Quiron de Barcelone. Agé de 73 ans, le dictateur a passé plus de quarante au pouvoir.

Installé en 1967 par Jacques Foccart [1.] à la tête d’un émirat pétrolier du Golfe de Guinée, Omar Bongo, membre des réseaux maçonniques, a été l’ami et le bras droit africain de tous les présidents de la Ve République. De De Gaulle à Sarkozy sans rupture, ni trahison, il a été l’acteur privilégié de la françafrique comme de la mafiafrique, aidant la France et ses multinationales à maintenir une domination politique et économique coloniale sur son pays et plus largement sur le continent africain. Bongo était un fin connaisseur de la scène politique hexagonale. Il a su se rendre indispensable en se créant un réseau d’obligés à Paris, de droite comme de gauche. Ainsi le soir de son élection, Nicolas Sarkozy, qui avait pourtant annoncé la « rupture » avec des pratiques d’un autre temps et de ténébreux réseaux franco-africains, a appelé un seul dirigeant étranger : Omar Bongo, pour le remercier de ses « conseils ».


Des casseroles aux marmites

Comme un dernier pied de nez à son peuple, Omar Bongo a eu la chance de mourir sans être jugé ni puni pour les crimes qu’il a commis. Le président gabonais est pourtant impliqué dans de nombreuses affaires comme l’affaire Elf, celle du financement de campagnes électorales en France [2.] ou encore, dernière en date, celle des biens mal acquis.

En 1994, éclate l’affaire Elf [3.]. Ce procès portant sur *des détournements de fonds d’un montant global de plusieurs centaines de millions d’euros entre 1989 et 1993*, a mis au jour les circuits de l’argent « noir » du pétrole, entre chefs d’Etat étrangers, les réseaux politiques français et les grands patrons. Omar Bongo est au première loge de cette affaire politico-financière, accusé de détournement de fond. L’instruction et les débats révèlent par exemple que le président du Gabon pouvait toucher des bonus à la signature d’un contrat, compris entre 1 et 5 millions de dollars, ou bénéficier des abonnements (de 40 cents à 1 dollar par baril de brut). Dans un rapport sur le blanchiment de l’argent sale aux Etats-Unis, le Congrès américain a estimé à 100 millions de dollars les sommes détournées chaque année par le président Bongo et son entourage. Bongo et les membres de son clan n’ont pourtant pas été condamnés par la justice.

Ce n’est pas tout, en 2007 commence un feuilleton judiciaire dans lequel Omar Bongo joue un des premiers rôles. En effet, une enquête judiciaire révèle l’important patrimoine mobilier et immobilier français d’Omar Bongo Ondimba du Gabon, de Denis Sassou Nguesso du Congo et de Teodoro Obiang Nguéma de la Guinée équatoriale. Dans cette affaire, ils sont tous trois accusé de « recel de détournement de fonds publics, blanchiment, abus de bien social, abus de confiance et complicités ». Selon Transparence international France et l’association Sherpa, ces biens mal acquis seraient constitués de 70 comptes bancaires ouverts en France au nom de sa famille et de 33 biens immobiliers prestigieux, dont une dizaine d’appartements à Paris, équivalant à plus de 150 millions d’euros. Deux plaintes, déposées par ces associations, ont été classées sans suite en 2007 et 2008 par le parquet.

Dans cette affaire, les pressions politiques sur les Congolais et les Gabonais qui dénoncent les biens mal acquis et se portent partie civile sont de mise. L’objectif est belle et bien de les faire taire puisque le 21 janvier 2009, deux incendies, l’un à Brazzaville et l’autre près d’Orléans, aux domiciles de *Bruno Jacquet Ossebi* et *Benjamin Toungamani, deux militants congolais, *ont entraîné la mort du premier et de sa famille.

Le 5 mai 2009 Françoise Desset, la doyenne des juges d’instruction au pôle financier de Paris, ordonne de nouveau l’ouverture d’une enquête judiciaire sur les biens mal acquis, estimant que la plainte de Transparence international France et de l’association Sherpa est recevable. Deux jours plus tard, le Parquet de Paris, qui avait annoncé début avril qu’il s’opposerait à une telle décision, fait appel, expliquant que le plaignant, Transparency International n’a pas d’intérêt à agir. Cette ONG est pourtant spécialisée dans la lutte contre la corruption au niveau international...

La décision revient maintenant à la Cour d’appel de Paris.

Alors qu’une fenêtre de justice s’ouvrait sur l’affaire des biens mal acquis, Omar Bongo disparaît par la petite porte de secours, après 40 années de pillage de son propre peuple. Toutes les personnes impliquées directement dans les crimes commis par Omar Bongo doivent être poursuivies, jugées et condamnées qu’elles soient membres de sa famille, de son clan ou non, qu’elles soient gabonaises, françaises ou d’autres nationalités. Toutes les institutions complices doivent également être poursuivies et condamnées (banques, institution de l’Etat, sociétés pétrolières,…) à verser des indemnités à la population gabonaise qui a été spoliée.

Justice et réparation pour le peuple gabonais

Peuplé de 1,3 million d’habitants, l’ « émirat » gabonais est un pays riche de son pétrole, de sa filière bois et de ses gisements de manganèse et de fer. Malgré ses immenses ressources naturelles et alors que le Gabon est le 84e pays le plus riche du monde si on considère son Produit Intérieur Brut PIB
Produit intérieur brut
Le PIB traduit la richesse totale produite sur un territoire donné, estimée par la somme des valeurs ajoutées.
Le Produit intérieur brut est un agrégat économique qui mesure la production totale sur un territoire donné, estimée par la somme des valeurs ajoutées. Cette mesure est notoirement incomplète ; elle ne tient pas compte, par exemple, de toutes les activités qui ne font pas l’objet d’un échange marchand. On appelle croissance économique la variation du PIB d’une période à l’autre.
par habitant [4.] , le pays est relégué à la 119^e place sur 177 au classement de l’indicateur de développement humain Indicateur de développement humain
IDH
Outil de mesure, utilisé par les Nations unies pour estimer le degré de développement d’un pays, et prenant en compte le revenu par habitant, le degré d’éducation et l’espérance de vie moyenne de sa population.
. « Cet écart de 35 //places, l’une des pires performances de la planète, illustre combien les richesses du pays profitent peu à la population et sont concentrées dans les mains du clan au pouvoir et des entreprises françaises. Ces dernières sont présentes dans tous les secteurs de l’économie, la France constituant 80% des investissements étrangers au Gabon. La principale entreprise est Elf, désormais TotalFinaElf. Une proximité franco-gabonaise ouvertement assumée par Omar Bongo : " L’Afrique sans la France, c’est la voiture sans le chauffeur. La France sans l’Afrique, c’est une voiture sans carburant ». [5.]

La population gabonaise est ainsi privée de ses richesses. 62% des Gabonais vivent en dessous du seuil de pauvreté. En plus des détournements d’argent public, les plans d’ajustement structurel Ajustement structurel Les Plans d’ajustement structurel ont été imposés par les IFI en contrepartie de l’octroi de nouveaux prêts ou de l’échelonnement d’anciens prêts, projets financés par la Banque mondiale, conditionnalités du FMI, etc.
Les Plans d’austérité, appliqués depuis aux pays endettés du Nord, sont des copiés/collés des Plans d’ajustement structurel subits par les pays du Sud depuis 30 ans.
successifs, imposés par la Banque mondiale Banque mondiale
BM
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD) a été créée en juillet 1944 à Bretton Woods (États-Unis), à l’initiative de 45 pays réunis pour la première Conférence monétaire et financière des Nations unies. En 2011, 187 pays en étaient membres.

Créée en 1944 à Bretton Woods dans le cadre du nouveau système monétaire international, la Banque possède un capital apporté par les pays membres et surtout emprunte sur les marchés internationaux de capitaux. La Banque finance des projets sectoriels, publics ou privés, à destination des pays du Tiers Monde et de l’ex-bloc soviétique. Elle se compose des cinq filiales suivantes :
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD, 189 membres en 2017) octroie des prêts concernant de grands secteurs d’activité (agriculture et énergie), essentiellement aux pays à revenus intermédiaires.
L’Association internationale pour le développement (AID, ou IDA selon son appellation anglophone, 164 membres en 2003) s’est spécialisée dans l’octroi à très long terme (35 à 40 ans, dont 10 de grâce) de prêts à taux d’intérêt nuls ou très faibles à destination des pays les moins avancés (PMA).
La Société financière internationale (SFI) est la filiale de la Banque qui a en charge le financement d’entreprises ou d’institutions privées du Tiers Monde.
Enfin, le Centre international de règlements des différends relatifs aux investissements (CIRDI) gère les conflits d’intérêts tandis que l’Agence multilatérale de garantie des investissements (AMGI) cherche à favoriser l’investissement dans les PED. Avec l’accroissement de l’endettement, la Banque mondiale a, en accord avec le FMI, développé ses interventions dans une perspective macro-économique. Ainsi la Banque impose-t-elle de plus en plus la mise en place de politiques d’ajustement destinées à équilibrer la balance des paiements des pays lourdement endettés. La Banque ne se prive pas de « conseiller » les pays soumis à la thérapeutique du FMI sur la meilleure façon de réduire les déficits budgétaires, de mobiliser l’épargne interne, d’inciter les investisseurs étrangers à s’installer sur place, de libéraliser les changes et les prix. Enfin, la Banque participe financièrement à ces programmes en accordant aux pays qui suivent cette politique, des prêts d’ajustement structurel depuis 1982.

TYPES DE PRÊTS ACCORDÉS PAR LA BM :

1) Les prêts-projets : prêts classiques pour des centrales thermiques, le secteur pétrolier, les industries forestières, les projets agricoles, barrages, routes, distribution et assainissement de l’eau, etc.
2) Les prêts d’ajustement sectoriel qui s’adressent à un secteur entier d’une économie nationale : énergie, agriculture, industrie, etc.
3) Les prêts à des institutions qui servent à orienter les politiques de certaines institutions vers le commerce extérieur et à ouvrir la voie aux transnationales. Ils financent aussi la privatisation des services publics.
4) Les prêts d’ajustement structurel, censés atténuer la crise de la dette, qui favorisent invariablement une politique néo-libérale.
5) Les prêts pour lutter contre la pauvreté.
Site :
et le Fonds monétaire international FMI
Fonds monétaire international
Le FMI a été créé en 1944 à Bretton Woods (avec la Banque mondiale, son institution jumelle). Son but était de stabiliser le système financier international en réglementant la circulation des capitaux.

À ce jour, 188 pays en sont membres (les mêmes qu’à la Banque mondiale).

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(privatisations, réduction des budgets sociaux, libéralisation de l’économie, ouverture des marchés, suppression des subventions aux produits de base, etc.) ont permis l’enrichissement de quelques-uns et ouvert des marchés aux multinationales. Dans le même temps ces plans ont entraîné chômage et pauvreté pour le peuple gabonais. La moitié du budget de l’Etat gabonais passe dans le service de la dette Dette Dette multilatérale : Dette qui est due à la Banque mondiale, au FMI, aux banques de développement régionales comme la Banque Africaine de Développement, et à d’autres institutions multilatérales comme le Fonds Européen de Développement.
Dette privée : Emprunts contractés par des emprunteurs privés quel que soit le prêteur.
Dette publique : Ensemble des emprunts contractés par des emprunteurs publics.
. Dette qui, rappelons le, est largement illégitime puisqu’en 1960, la Banque mondiale a transféré au nouvel état indépendant les dettes précédemment contractées par la France, et ce en violation complète des règles du droit international.

La mort de Bongo, ne doit pas empêcher que justice soit rendue au peuple gabonais. Comme le stipule la Convention des Nations unies contre la corruption, que la France a ratifiée, il est obligatoire de restituer la totalité des avoirs détournés (art 51) après avoir levé le secret bancaire (article 40). « Cette dernière mesure est absolument nécessaire et urgente pour restituer les biens mal acquis aux populations du tiers-monde, victimes directes de ces détournements d’argent public et des complaisances occidentales. Au total, ce sont entre 20 et 40 milliards de dollars qui fuient chaque année les pays du Sud à cause de la corruption ; ce qui représente 20 à 40 % des chiffres affichés d’« aide publique au développement [6.].

Bongo (tout comme d’autres dictateurs protégés par la France ou d’autres puissances occidentales) est mort avant que justice ne soit rendue à son peuple. La France a une grave responsabilité devant le peuple gabonais, il est temps qu’elle arrête de soutenir, de protéger et de considérer comme « amis » les pires dictateurs. Aujourd’hui son clan, ses complices et ceux qui comme lui ont violé les droits humains doivent être condamnés et des réparations doivent être accordées aux populations, premières victimes de ces bourreaux. Dans la lignée de ces réparations la dette des pays africains, outil néocolonial de domination, de pillage et de violation des droits des peuples doit être immédiatement et sans condition annulée.



Notes

[1.Initiateurs de la « Françafrique ». Foccart, « Monsieur Afrique », homme de l’ombre du général de Gaulle, de Georges Pompidou et de François Mitterrand a instigué de nombreuses conspirations et coups d’État en Afrique. Proche du Maréchal Mobutu au Congo-Kinshasa, il fut dès 1967 un acteur important du soutien apporté par la France à la sécession du Biafra, par livraisons d’armes et mercenaires interposés (Bob Denard). On appelle « Réseaux Foccart » ses relations avec les diverses tendances composant les relations franco-africaines, et de liens étroits avec les services secrets (SDECE, DST).

[2.« Les subsides de Bongo servent à tout le monde lors des élections françaises et créent une sorte de colonialisme à l’envers » /Déclaration en 2001 de l’ancien patron des services secrets Pierre Marion.

[3.A ce sujet consulter le site http://www.cellulefrancafrique.org

[4.Rapport du PNUD 2007/2008

[5.Samuël Foutoyet, Nicolas Sarkozy ou la Françafrique décomplexée, éditions Tribord, 2009, page 47-48

[6.La Belgique, coupable de recel de biens illicites par Renaud Vivien

cadtm.org

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