Bonus pour Wall Street

14 janvier 2011 par Jérôme Duval


Dans un contexte de crise qui touche en priorité les petits ménages ne pouvant plus assurer leur logement, les grandes banques ont offert d’astronomiques bonus et autres avantages à leurs instances dirigeantes. En octobre 2007, en pleine crise des « subprime », Merrill Lynch (alors troisième banque d’affaires Banques d'affaires
Banque d'affaires
Société financière dont l’activité consiste à effectuer trois types d’opérations : du conseil (notamment en fusion-acquisition), de la gestion de haut de bilan pour le compte d’entreprises (augmentations de capital, introductions en bourse, émissions d’emprunts obligataires) et des placements sur les marchés avec des prises de risque souvent excessives et mal contrôlées. Une banque d’affaires ne collecte pas de fonds auprès du public, mais se finance en empruntant aux banques ou sur les marchés financiers.
de Wall Street) a décidé le départ anticipé de son PDG, Stan O’Neal, non sans lui octroyer 160 millions de dollars de dédommagement (environ 30 millions en indemnités de retraite et 129 millions en stock-options). Voilà comment Merrill Lynch montre l’exemple en remerciant le premier patron d’une grande banque mondiale Banque mondiale
BM
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD) a été créée en juillet 1944 à Bretton Woods (États-Unis), à l’initiative de 45 pays réunis pour la première Conférence monétaire et financière des Nations unies. En 2011, 187 pays en étaient membres.

Créée en 1944 à Bretton Woods dans le cadre du nouveau système monétaire international, la Banque possède un capital apporté par les pays membres et surtout emprunte sur les marchés internationaux de capitaux. La Banque finance des projets sectoriels, publics ou privés, à destination des pays du Tiers Monde et de l’ex-bloc soviétique. Elle se compose des cinq filiales suivantes :
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD, 189 membres en 2017) octroie des prêts concernant de grands secteurs d’activité (agriculture et énergie), essentiellement aux pays à revenus intermédiaires.
L’Association internationale pour le développement (AID, ou IDA selon son appellation anglophone, 164 membres en 2003) s’est spécialisée dans l’octroi à très long terme (35 à 40 ans, dont 10 de grâce) de prêts à taux d’intérêt nuls ou très faibles à destination des pays les moins avancés (PMA).
La Société financière internationale (SFI) est la filiale de la Banque qui a en charge le financement d’entreprises ou d’institutions privées du Tiers Monde.
Enfin, le Centre international de règlements des différends relatifs aux investissements (CIRDI) gère les conflits d’intérêts tandis que l’Agence multilatérale de garantie des investissements (AMGI) cherche à favoriser l’investissement dans les PED. Avec l’accroissement de l’endettement, la Banque mondiale a, en accord avec le FMI, développé ses interventions dans une perspective macro-économique. Ainsi la Banque impose-t-elle de plus en plus la mise en place de politiques d’ajustement destinées à équilibrer la balance des paiements des pays lourdement endettés. La Banque ne se prive pas de « conseiller » les pays soumis à la thérapeutique du FMI sur la meilleure façon de réduire les déficits budgétaires, de mobiliser l’épargne interne, d’inciter les investisseurs étrangers à s’installer sur place, de libéraliser les changes et les prix. Enfin, la Banque participe financièrement à ces programmes en accordant aux pays qui suivent cette politique, des prêts d’ajustement structurel depuis 1982.

TYPES DE PRÊTS ACCORDÉS PAR LA BM :

1) Les prêts-projets : prêts classiques pour des centrales thermiques, le secteur pétrolier, les industries forestières, les projets agricoles, barrages, routes, distribution et assainissement de l’eau, etc.
2) Les prêts d’ajustement sectoriel qui s’adressent à un secteur entier d’une économie nationale : énergie, agriculture, industrie, etc.
3) Les prêts à des institutions qui servent à orienter les politiques de certaines institutions vers le commerce extérieur et à ouvrir la voie aux transnationales. Ils financent aussi la privatisation des services publics.
4) Les prêts d’ajustement structurel, censés atténuer la crise de la dette, qui favorisent invariablement une politique néo-libérale.
5) Les prêts pour lutter contre la pauvreté.
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à endosser personnellement la responsabilité des pertes liées aux crédits à risque (« subprime »). Quelques jours plus tard, en novembre 2007, c’est au tour de M. Charles Prince, patron de Citigroup, d’être remercié avec un bonus de 12,5 millions de dollars. Le PDG de la banque Goldman Sachs, Lloyd Blankfein, a quand à lui pulvérisé le record du bonus versé à un patron de banque, en se voyant récompensé d’un bonus de 68 millions de dollars en 2007 !

Selon une enquête du Wall Street Journal, les principaux établissements financiers américains se seraient par ailleurs versé 130 milliards de dollars de rémunération (salaires et bonus) en 2007. Si l’on ne prend en compte que leurs bonus, les banquiers et courtiers Courtier
Courtiers
Une société de courtage ou courtier est une entreprise ou une personne qui sert d’intermédiaire pour une opération, le plus souvent financière, entre deux parties.
de Wall Street ont perçu 33 milliards de dollars en 2007, chiffre astronomique au moment où les pays industrialisés entrent dans une profonde et durable crise. Ce montant n’est qu’en très légère baisse par rapport à une année 2006 record, lorsqu’ils s’étaient accordé plus de 34 milliards de dollars juste avant le déclanchement de la crise. L’année suivante, en 2008, les autorités de l’Etat de New York ont indiqué que les établissements de Wall Street ayant supprimé 19.200 postes en 2008, (soit une baisse de 10,3% des effectifs de l’industrie financière) ont versé 18,4 milliards de dollars de primes à leurs salariés la même année : même si ce chiffre est en baisse de 44% par rapport à l’année précédente (33 milliards), on licencie pour sauvegarder les bonus exorbitants de quelques uns.

Ainsi, ces pratiques se poursuivent même après avoir bénéficié de l’argent de l’Etat pour se remettre à flot, au moment où le chômage et la précarité explosent en plein cœur de la crise. Aux Etats-Unis, le taux de chômage officiel a doublé en deux ans, passant de 4,6 % en 2007 à 10 % de la population active au quatrième trimestre 2009 (selon les données de l’OCDE OCDE
Organisation de coopération et de développement économiques
Créée en 1960 et basée au Château de la Muette à Paris, l’OCDE regroupe les quinze membres de l’Union européenne auxquels s’ajoutent la Suisse, la Norvège, l’Islande ; en Amérique du Nord, les États-Unis et le Canada ; en Asie-Pacifique, le Japon, l’Australie et la Nouvelle-Zélande. Entre 1994 et 1996, trois pays du Tiers-Monde ont fait leur entrée : la Turquie, candidate à entrer également dans l’Union européenne ; le Mexique qui forme l’ALENA avec ses deux voisins du Nord ; la Corée du Sud. Depuis 1995, se sont ajoutés trois pays de l’ex-bloc soviétique : la République tchèque, la Pologne et la Hongrie. En 2000, la République slovaque est devenue le trentième membre.

Liste des pays membres de l’OCDE par ordre alphabétique : Allemagne, Australie, Autriche, Belgique, Canada, Corée du Sud, Danemark, Espagne, États-Unis, Finlande, France, Grèce, Hongrie, Irlande, Islande, Italie, Japon, Luxembourg, Mexique, Norvège, Nouvelle-Zélande, Pays-Bas, Pologne, Portugal, République slovaque, République tchèque, Royaume-Uni, Suède, Suisse, Turquie.
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) faisant perdre au pays plus de 8,5 millions d’emplois depuis décembre 2007. Les 55,8 millions d’américains qui perçoivent une pension de la sécurité sociale, verront celles-ci gelées en 2010 pour la deuxième année consécutive, sans réévaluation par rapport à l’inflation Inflation Hausse cumulative de l’ensemble des prix (par exemple, une hausse du prix du pétrole, entraînant à terme un réajustement des salaires à la hausse, puis la hausse d’autres prix, etc.). L’inflation implique une perte de valeur de l’argent puisqu’au fil du temps, il faut un montant supérieur pour se procurer une marchandise donné. Les politiques néolibérales cherchent en priorité à combattre l’inflation pour cette raison. .

Pendant ce temps, d’après le Wall Street Journal du 11 octobre 2010, les rémunérations des dirigeants de Wall Street se dirigent vers un nouveau record à 144 milliards de dollars pour 2010. Par ailleurs, le plus gros exportateur d’armes au monde ne cesse d’accroître ses dépenses militaires : de 1998 à 2008, elles ont augmentées de 66,9 % pour s’établir à plus de 607 milliards de dollars en 2008. Contrairement à l’espoir qu’elle a suscité, et en dépit de la crise financière globale, l’administration Obama ne freine pas la tendance guerrière de son prédécesseur (Georges W. Bush avait réussi à augmenter de 63 % le budget militaire durant sa présidence, entre 2000 et 2008). À peine au pouvoir, l’administration Obama s’est accordée sur un budget militaire qui s’établit à 661 milliards de dollars en 2009 (43 % du budget militaire mondial), dont 65 milliards sont destinés à la guerre en Afghanistan où le Pentagone a doublé les effectifs militaires. Dès lors, le budget se destine plus à financer la guerre en Afghanistan, en armement et en entretient de la grande quantité de bases militaires étatsuniennes (plus de 700) installées de part le monde -comme les nouvelles bases aux Honduras ou en Colombie-, ou en bonus aux banquiers, que pour les dépenses sociales qui bénéficient à la population.

Depuis le début de la crise en 2007 jusqu’en 2009, les banquiers et courtiers de Wall Street ont perçus plus de 70 milliards de dollars en bonus. Le tout nouveau président des Etats-Unis s’était pourtant violemment emporté, le 29 janvier 2009, contre les primes versées par les groupes financiers américains à leurs salariés en 2008 : « Et ce qu’il va falloir entre autres, c’est que les gens de Wall Street, qui demandent de l’aide, fassent preuve de retenue, de discipline et de davantage de sens des responsabilités  ». Malgré son appel à la « retenue », Obama n’a pas été bavard sur les 118 millions de dollars perçu sous forme de salaire, bonus et actions Action
Actions
Valeur mobilière émise par une société par actions. Ce titre représente une fraction du capital social. Il donne au titulaire (l’actionnaire) le droit notamment de recevoir une part des bénéfices distribués (le dividende) et de participer aux assemblées générales.
entre 1999 et 2008 par l’un de ses principaux conseillers, l’ancien responsable de Citigroup, Robert Rubin. Pas bavard non plus sur celui qu’il a nommé au poste de secrétaire au Trésor, Timothy Geithner, lorsque celui-ci avait fraudé le fisc en dissimulant une rémunération qu’il avait perçu du FMI FMI
Fonds monétaire international
Le FMI a été créé en 1944 à Bretton Woods (avec la Banque mondiale, son institution jumelle). Son but était de stabiliser le système financier international en réglementant la circulation des capitaux.

À ce jour, 188 pays en sont membres (les mêmes qu’à la Banque mondiale).

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. Finalement, les beaux discours ne sont là que pour calmer l’opinion et détourner l’attention quand cela s’avère nécessaire.



*Cet article est extrait du texte : Austérité et prospérité en temps de crise. Il a été arrangé par l’auteur et publié dans le quotidien espagnol Público le 31 décembre 2010.

Jérôme Duval

est membre du CADTM, Comité pour l’abolition des dettes illégitimes et de la PACD, la Plateforme d’audit citoyen de la dette en Espagne. Il est l’auteur avec Fátima Martín du livre Construcción europea al servicio de los mercados financieros, Icaria editorial 2016 et est également coauteur de l’ouvrage La Dette ou la Vie, (Aden-CADTM, 2011), livre collectif coordonné par Damien Millet et Eric Toussaint qui a reçu le Prix du livre politique à Liège en 2011.