Boycott du FMDH 2014 : ce qu’en disent les participants

3 décembre 2014 par Rida Benotmane


Au centre, Mohammed Salmi, coordinateur du comité des droits de l’homme au sein d’Al Adl Wal Ihssane. Sit-in de boycott du FMDH2014. Bab Jdid Marrakech. Crédit photo : Rida Benotmane.

Des défenseurs des droits humains, des syndicalistes, des étudiants et de nombreux militants de différentes organisations de la société civile sont venus protester contre l’organisation du Forum mondial des droits de l’homme (FMDH) prévu à Marrakech entre le 27 et le 30 novembre 2014.

L’air glacial et parfois violent de cet après-midi de novembre n’a pas empêché un millier de personnes (selon les organisateurs) venus de différentes régions du Maroc de se donner rendez-vous place Bab Jdid à Marrakech pour protester contre l’organisation du FMDH.

A 17H00, une heure avant l’inauguration annoncée par la presse officielle marocaine, le Conseil national des droits humains (CNDH) et la Délégation interministérielle des droits de l’homme (DIDH), les premiers manifestants se donnent rendez-vous devant le portail d’entrée du FMDH et forment un grand cercle où chaque groupe brandit des banderoles sur lesquelles sont inscrits des slogans condamnant la situation des droits de l’homme au Maroc.
Ce sit-in intervient dans le cadre d’une série d’actions Action
Actions
Valeur mobilière émise par une société par actions. Ce titre représente une fraction du capital social. Il donne au titulaire (l’actionnaire) le droit notamment de recevoir une part des bénéfices distribués (le dividende) et de participer aux assemblées générales.
de boycott décidées de concert avec la Coordination locale pour la solidarité et la défense des droits et des libertés de Marrakech (CLSDLM), suite à l’appel lancé le 24 novembre dernier par huit associations marocaines ayant tenu une conférence de presse au siège de l’Association marocaine des droits humains (AMDH) à Rabat pour annoncer la suspension et le boycott de leur participation aux travaux du FMDH.

Militants boycottant le FMDH2014. Bab Jdid Marrakech. Crédit photo : Rida Benotmane.

Hamza Ait Ouhemou, secrétaire général de l’organisation ATTAC, section Marrakech est également membre de la CLSDLM. Un collectif rassemblant de nombreuses associations de la société civile marrakchie venues dénoncer l’organisation du FMDH dans leur ville.
Selon Hamza « les slogans promus par les organisateurs de cet événement n’ont rien à voir avec la réalité quotidienne des Marocains car leurs droits politiques, culturels et socio-économiques sont bafoués dans un pays qui prétend organiser un événement d’une telle ampleur ».

Boycott d’une vision libérale des droits humains

Hamza, drapé des couleurs d’ATTAC explique aussi que « les bailleurs de fonds du FMDH, les organisations qui y participent et les personnalités invitées cautionnent la politique des instances monétaires internationales qui inculquent au Maroc sa politique d’austérité ».

Hamza Ait Ouhemou, secrétaire général de l’organisation ATTAC au sit-in de boycott du FMDH2014. Bab Jdid Marrakech. Crédit photo : Rida Benotmane.

Un point de vue que partage Wafae Doughrai, également membre de la CLSDLM qui explique que son collectif, classé plutôt à gauche « veut permettre à des organisations politiques et de la société civile de protester contre les éventuelles recommandations qui seront adoptées à l’issue de l’événement et qui risquent très probablement de s’inscrire dans la droite ligne de la politique néolibérale internationale détériorant en permanence les droits et les acquis socio-économiques de la population mondiale ».

Wafae Doughrai membre de la CLSDLM au sit-in de boycott du FMDH2014. Bab Jdid Marrakech. Crédit photo : Rida Benotmane.

Pour Abdelhamid Amine, militant de l’AMDH et responsable au sein du Syndicat de l’Union marocaine du travail (UMT-tendance démocratique), « les droits syndicaux et les droits des travailleurs ne sont pas respectés au Maroc. J’en veux pour preuve la grève générale nationale de protestation et d’avertissement que le Maroc a connu depuis quatre semaines. Le mouvement syndical et les travailleurs déplorent la dégradation de leur situation socio-économique. Une réalité aux antipodes de l’image idyllique que l’Etat souhaite mettre en avant. L’Etat doit cesser de pervertir la réalité des droits de l’homme et celles des travailleurs. Le Maroc doit respecter ses engagements internationaux en termes de droits humains et des droits des travailleurs. Seul le peuple marocain est capable de changer la donne s’il décide d’unifier ses luttes contre le Makhzen pour en découdre avec l’autoritarisme et la corruption dans notre pays  ».

Abdelhamid Amine, militant de l’AMDH et responsable au sein du Syndicat UMT -tendance démocratique. Sit-in de boycott du FMDH2014. Bab Jdid Marrakech. Crédit photo : Rida Benotmane.

Un forum luxe voyant

« Pour ce pseudo-forum, les autorités ont mobilisé tous les moyens. L’objectif étant de faire croire au monde que le dossier des droits humains au Maroc est définitivement réglé ». C’est en ces termes que l’humoriste Bziz évalue l’instant.
L’artiste ajoute que « la population de la ville de Marrakech est totalement écartée de l’événement. C’est la preuve que ce forum n’est qu’une opération de marketing visant à vendre l’image du Maroc à l’extérieur. Ce luxe voyant que vous apercevez devant vous ressemble à ces festivals cinématographiques tendant à promouvoir la stabilité du Maroc. Pour moi, la seule chose véritablement stable dans notre pays, c’est la crise ! »

L’humoriste Bziz au sit-in de boycott du FMDH2014. Bab Jdid Marrakech. Crédit photo : Rida Benotmane.

Protestation contre la marginalisation d’associations marocaines de défense des droits humains

Hamza Ait Ouhemou signale également que « le CNDH a marginalisé les plus anciennes associations marocaines qui militent pour les droits de l’homme au Maroc dans l’organisation de cet événement ».
Au départ, les associations signataires de l’acte de boycott avaient exprimé leur volonté de participer au FMDH et ont contribué à une série de rencontres préparatoires avec les organisateurs du forum sauf que ces associations ont senti par la suite une volonté de les écarter progressivement du processus de participation.
Les explications de ces développements ont été expliquées dans un communiqué de presse diffusé le 24 novembre dernier par les huit associations boycottant le FMDH.
Pour Mohammed Salmi, Coordinateur du Comité de défense des droits humains au sein de l’organisation Al Adl Wal Ihssane, « la présence à ce sit-in est d’abord une occasion pour confirmer notre boycott des travaux du FMDH et pour condamner la dégradation de la situation des droits humains au Maroc  ».
Salmi condamne également la campagne menée par les autorités contre de nombreuses associations et défenseurs des droits humains et demande la libération des détenus politiques.

Droits humains au Maroc : un parcours inachevé

Mohammed Zhari, président de la Ligue marocaine des droits de l’homme (LMDH) participe au sit-in. Il fait partie des signataires de l’acte de boycott du FMDH. Il insiste sur le fait que « le parcours des droits de l’homme au Maroc est inachevé et qu’il appelle une lutte permanente ».
Selon Zhari, « les efforts doivent être menés de concert pour garantir aux citoyen(ne)s marocain(e)s leur droit de manifester pacifiquement, leur droit de protester et de pouvoir s’organiser ».
Le responsable de la LMDH constate «  une recrudescence des cas de violations des droits humains au Maroc et la persistance de la détention de militants islamistes et du Mouvement du 20 février (M20F) pour des raisons politiques ou d’opinions  ».
Zhrari aurait souhaité que l’Etat marocain assainisse la situation des droits humains dans le pays et que la page des violations soit définitivement tournée avant l’accueil du FMDH.

Au centre, Mohammed Zhari, Président de la LMDH. Sit-in de boycott du FMDH2014. Bab Jdid Marrakech. Crédit photo : Rida Benotmane.

De son côté, Meryam Demnati de l’Observatoire amazigh des droits et libertés (OADL) se dit « mécontente » de la tenue du FMDH au Maroc, car selon elle, « il ne peut y avoir de FMDH dans un pays de non-droit ».
Brandissant une banderole à l’effigie de son organisation, Demnati considère que «  le Maroc connait encore beaucoup d’injustice et que de nombreux droits humains y sont constamment violés ». La militante amazighe ne manque pas de justifier le ralliement de son organisation au mouvement de boycott à cause des récents propos tenus par le ministre marocain de l’intérieur, Mohammed Hassad considérant non grata les associations affichant publiquement des positions critiques vis-à-vis de la ligne officielle.
Sur ce point, Mohammed Zhari de la LMDH déclare qu’« il faut stopper incessamment toutes les formes de harcèlements pratiqués par les autorités contre les associations de défense des droits humains notamment les interdictions d’accès aux espaces et salles publics ».

Meryam Demnati de l’OADL au sit-in de boycott du FMDH2014. Bab Jdid Marrakech. Crédit photo : Rida Benotmane.

Le mécanisme national de prévention contre la torture : une étape décisive

La veille de l’inauguration du FMDH, le Maroc annonçait l’accomplissement des procédures onusiennes concernant la ratification du Protocole facultatif se rapportant à la Convention contre la torture et autres peines ou traitements cruels, inhumains ou dégradants. Mais pour les militants des droits humains au Maroc, le pays a accusé du retard concernant l’accomplissement de ces procédures.

Selon Mr Zhari, président de la LMDH, « plusieurs mois se sont écoulés depuis la ratification du protocole facultatif et sa publication au Bulletin officiel. Il semble que l’Etat marocain veuille gagner du temps sur cette question. Malgré tout, nous considérons qu’il s’agit d’un acte politique important car le Maroc sera obligé de se doter d’un mécanisme national de prévention contre la torture (MNPT) dans un délai d’une année à compter de la date de l’accomplissement de la procédure de ratification ».

Les défenseurs des droits humains préconisent que cette nouvelle instance soit indépendante et qu’elle ne relève ni du CNDH, ni d’aucune autre institution de l’exécutif.

D’une voix déterminée, Mohammed Ghanbour, membre du Bureau exécutif de l’Alliance marocaine des droits de l’homme (All. MDH) présent sur le lieu du sit-in déclare :«  l’indépendance est la seule garantie pour que cette nouvelle instance puisse mener à bien ces missions de visite inopinée des centres de détention et pour rendre compte efficacement de la situation de la torture dans notre pays. Je rappelle que ce succès est le fruit d’une lutte acharnée menée par la Coalition marocaine des associations de défense des droits humains (CMADDH) et je crains qu’il soit détourné au profit des instances gouvernementales pour en assurer l’administration. Inutile de vous dire que nous refuserons une telle option car il est illogique que l’Etat tortionnaire puisse lui-même assurer le monitoring de la torture pratiquée dans ses centres de détention ! »

Mohammed Ghanbour, membre du Bureau exécutif de l’Alliance marocaine des droits de l’homme (All. MDH). Sit-in de boycott du FMDH2014. Bab Jdid Marrakech. Crédit photo : Rida Benotmane.

Khadija Riyadi : « Nous continuerons notre lutte pour les droits humains malgré tous les obstacles »

Pour clore le sit-in, l’égérie féminine des droits humains, Khadija Riyadi, sacrée du prestigieux prix des Nations unies des droits de l’homme en 2013 à New York a fait une allocution devant les caméras des médias présents sur place.

Lors de son speech, Khadija Riyadi a rappelé la réalité des droits humains au Maroc ainsi que les différentes exactions dont se rendent responsables les autorités marocaines contre les associations. Elle a également expliqué qu’une participation au FMDH organisé par le Maroc signifierait un cautionnement des nombreuses violations des droits humains commises par les autorités marocaines.

Mme Riyadi a enfin rassuré les organisations boycottant le FMDH que leur voix est parvenue aux plus hautes instances et organisations internationales de défense des droits humains comme la Fédération internationale des droits de l’homme (FIDH) qui vient d’adresser une lettre acerbe au ministre marocain de l’intérieur condamnant sa compagne de répression contre différentes associations marocaines.

Khadija Riyadi a par ailleurs assuré que la lutte pour les droits humains va se poursuivre au Maroc malgré toutes les manœuvres déployées contre les associations et les militants.

Khadija Riyadi. Speech de clôture. Sit-in Boycott FMDH2014. Bab Jdid. Crédit Photo : Rida Benotmane.

Source : http://www.demainonline.com/2014/11/28/boycott-du-fmdh-2014-ce-quen-disent-les-participants/