Dépendance extérieure

Brésil : le FMI est dehors, mais la tutelle continue

11 avril 2005 par João Alexandre Peschanski , Tatiana Merlino


Le gouvernement brésilien ne va pas renouveler l’accord avec le Fonds monétaire international FMI
Fonds monétaire international
Le FMI a été créé en 1944 à Bretton Woods (avec la Banque mondiale, son institution jumelle). Son but était de stabiliser le système financier international en réglementant la circulation des capitaux.

À ce jour, 188 pays en sont membres (les mêmes qu’à la Banque mondiale).

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(FMI - www.imf.org/) qui se termine fin mars. Lors d’un communiqué officiel, le ministre des Finances, Antonio Palocci, a divulgué la décision qui met fin à un programme d’ajustement économique orienté par l’institution multilatérale, initié en 2002 pendant le gouvernement de Fernando Henrique Cardoso. L’accord avec le FMI garantissait au gouvernement un fond d’emprunt de 42,1 milliards de dollars, dont il a utilisé 26,4 milliards.

Le mot d’ordre « FMI dehors  » a été répété sans cesse par des membres des organisations sociales et des partis de gauche depuis les années 50, date à laquelle le pays a négocié le premier accord avec l’institution. En 1959, le président Juscelino Kubitschek (1956-61) a rompu avec le FMI, dénonçant que l’institution empêchait le développement du pays.

Depuis la fin de la dictature militaire (1964-1984), l’institution est devenue un invité d’honneur de tous les gouvernants au moment de définir la politique économique. Sa recette pour le Brésil (comme pour tous les pays endettés) était (et est toujours) de donner aux banquiers toutes les garanties Garanties Acte procurant à un créancier une sûreté en complément de l’engagement du débiteur. On distingue les garanties réelles (droit de rétention, nantissement, gage, hypothèque, privilège) et les garanties personnelles (cautionnement, aval, lettre d’intention, garantie autonome). de leur remboursement.

En d’autres termes, la position du FMI a toujours été de favoriser la création d’un excédent primaire, combiné avec des politiques fiscales, monétaires et salariales restrictives. Selon différents analystes économiques, les accords avec l’institution représentent la subordination du gouvernement brésilien aux créanciers internationaux, car les politiques de compression des dépenses ont toujours eu comme objectif le discipliné de la dette Dette Dette multilatérale : Dette qui est due à la Banque mondiale, au FMI, aux banques de développement régionales comme la Banque Africaine de Développement, et à d’autres institutions multilatérales comme le Fonds Européen de Développement.
Dette privée : Emprunts contractés par des emprunteurs privés quel que soit le prêteur.
Dette publique : Ensemble des emprunts contractés par des emprunteurs publics.
extérieure.

En crise

Dans ce sens, la décision de ne pas renouveler l’accord avec le FMI pourrait être fêtée. Mais si fête il y a, elle sera de courte durée. Le communiqué de Palocci exprime clairement qu’il n’y aura pas de changement radical dans la politique économique. Ainsi, se perpétue le mode opératoire du FMI par la propre équipe économique du gouvernement.

Le ministre des Finances a affirmé que, même sans renouveler l’accord, le gouvernement va maintenir l’engagement fiscal adopté avec le FMI. Pour ce faire, il fixera des objectifs quadrimestriels d’excédent primaire pour tout le secteur public (incluant Etats et municipalités), et maintiendra la contraction des dépenses. Il a réitéré que, durant cette année et l’année prochaine, l’excédent sera équivalent à 4,25 % du PIB PIB
Produit intérieur brut
Le PIB traduit la richesse totale produite sur un territoire donné, estimée par la somme des valeurs ajoutées.
Le Produit intérieur brut est un agrégat économique qui mesure la production totale sur un territoire donné, estimée par la somme des valeurs ajoutées. Cette mesure est notoirement incomplète ; elle ne tient pas compte, par exemple, de toutes les activités qui ne font pas l’objet d’un échange marchand. On appelle croissance économique la variation du PIB d’une période à l’autre.
. Le ministre a déclaré : « nous continuerons à faire un effort fiscal pour donner de la durabilité à nos comptes, pour maintenir la dette en trajectoire décroissante et pour que la croissance soit durable ».

La déclaration de Palocci occulte le panorama déséquilibré de l’économie. « La croissance brésilienne minimum, lorsqu’on la compare à celle d’autres pays, n’est pas le résultat de la bonne politique économique du pays, mais d’une conjoncture internationale favorable. Nous ne pouvons pas parler de durabilité, car, dans la pratique, l’économie est en crise », argumente Reinaldo Gonçalves, professeur d’économie à l’Université fédérale de Rio de Janeiro (UFRJ). Au Brésil, les intérêts réels (la part des taux qui dépasse la variation des prix en général, incluant les salaires) atteignent le taux de 13,1 %. Le pays a les taux d’intérêt Taux d'intérêt Quand A prête de l’argent à B, B rembourse le montant prêté par A (le capital), mais aussi une somme supplémentaire appelée intérêt, afin que A ait intérêt à effectuer cette opération financière. Le taux d’intérêt plus ou moins élevé sert à déterminer l’importance des intérêts.
Prenons un exemple très simple. Si A emprunte 100 millions de dollars sur 10 ans à un taux d’intérêt fixe de 5 %, il va rembourser la première année un dixième du capital emprunté initialement (10 millions de dollars) et 5 % du capital dû, soit 5millions de dollars, donc en tout 15millions de dollars. La seconde année, il rembourse encore un dixième du capital initial, mais les 5 % ne portent plus que sur 90 millions de dollars restants dus, soit 4,5 millions de dollars, donc en tout 14,5 millions de dollars. Et ainsi de suite jusqu’à la dixième année où il rembourse les derniers 10 millions de dollars, et 5 % de ces 10 millions de dollars restants, soit 0,5 millions de dollars, donc en tout 10,5 millions de dollars. Sur 10 ans, le remboursement total s’élèvera à 127,5 millions de dollars. En général, le remboursement du capital ne se fait pas en tranches égales. Les premières années, le remboursement porte surtout sur les intérêts, et la part du capital remboursé croît au fil des ans. Ainsi, en cas d’arrêt des remboursements, le capital restant dû est plus élevé…
Le taux d’intérêt nominal est le taux auquel l’emprunt est contracté. Le taux d’intérêt réel est le taux nominal diminué du taux d’inflation.
les plus élevés au monde, suivi par la Turquie, dont le taux est de 6,7 %. Pour Gonçalves, le maintien de taux si élevés, et la croissante compression des dépenses, empêchent le développement du pays. En 2005, selon une enquête de l’Institut brésilien de géographie et statistiques (IBGE), le nombre de chômeurs aurait augmenté.

Politique du même

Selon l’économiste Leda Paulani, de l’Université de São Paulo (USP), l’annonce de la non rénovation de l’accord avec le FMI ne représente aucun changement dans la pratique, car la politique économique reste la même. « La tutelle du FMI sur ce pays existe avec ou sans la présence de l’institution », analyse Leda, considérant que l’équipe économique suit -quasiment systématiquement- l’ordonnance du FMI.

Le jour du communiqué de Palocci, le directeur-gérant du FMI, Rodrigo de Rato, a déclaré son appui à la décision du gouvernement brésilien, ainsi que le maintien du contact avec le pays par le moyen de « supervision et de monitorage post programme » des activités du économiques du Brésil. Il a garanti à Palocci que l’institution enverrait une aide financière si le gouvernement en ressent le besoin.

Sous tutelle

Gonçalves ironise la déclaration du président Luiz Inacio Lula da Silva, selon laquelle « le Brésil a le droit de marcher avec ses propres jambes », c’est-à-dire, de ne pas dépendre du FMI. « Le gouvernement n’est pas indépendant car il est sous l’observation des créanciers internationaux et du FMI lui-même. Par ailleurs, il ne mène pas une politique économique autonome. Le gouvernement ne mène que des politiques qui sont en accord avec le Fonds  », dit il.

Selon l’économiste, le problème n’est pas l’institution, qui n’est qu’un « appareil bureaucratique  ». A ses yeux, la crise économique et sociale brésilienne est une responsabilité du gouvernement. « Il est temps de passer du ‘FMI dehors’ à ‘dehors les gouverneurs incompétents et irresponsables’. Il est temps de mener un débat public et démocratique sur la politique économique du pays  », conclut-il.

Une relation de subordination de longue date

Le FMI est créé lors d’une Conférence des Nations Unies, dans la ville de Bretton Woods, aux Etats Unis.

1954 - Première opération du Brésil avec le FMI, qui concède son aval pour un prêt de la banque américaine Eximbank au Brésil.

1959 - Juscelino Kubitschek rompt avec le FMI et dénonce l’accord signé comme étant préjudiciable au pays.

1961 - La démission de Jânio Quadros (président du Brésil de janvier à août 1961) interrompt l’accord en cours avec le Fonds.

1965-72 - Accords stand by pratiquement annuels.

1980 - Fondation du Parti des travailleurs, qui avait parmi ses principaux objectifs le moratoire Moratoire Situation dans laquelle une dette est gelée par le créancier, qui renonce à en exiger le paiement dans les délais convenus. Cependant, durant la période de moratoire, les intérêts continuent de courir. Un moratoire peut également être décidé par le débiteur, comme ce fut le cas de la Russie en 1998 et de l’Équateur en 1999. de la dette extérieure et la rupture avec le FMI.

1982 - Crise de la dette extérieure et début de la négociation d’un accord avec le Fonds, approuvé en 1983.

1984 - Suspension de l’accord sur initiative du Fonds, en raison du non-accomplissement par le Brésil des objectifs fixés.

1987 - Moratoire de la dette extérieure.

1988 - Négociation de l’accord avec le Fonds

1991-92 - Tentatives d’accord échouées.

1992 - Accord suivi de suspension.

1994 - Le Brésil signe des accords avec des créanciers sans l’aval du FMI.

1998 - Des organisations non gouvernementales réalisent un symposium de la dette, qui pointe la dette extérieure comme une des causes principales des problèmes sociaux. Le pays signe un accord avec le Fonds et reçoit des financements de 41,5 milliards de dollars, en échange d’un programme d’ajustement fiscal.

1999 - Le Tribunal international des peuples sur la dette extérieure, promu par des mouvements sociaux, dénonce les relations entre la dette et le modèle économique existant au Brésil et dans le monde. Ajustement à l’accord antérieur.

2000 - Un plébiscite national sur la dette extérieure est réalisé, auquel six millions de personnes participent- dont 93% sont défavorables à un accord avec le FMI.

2001 - Un nouvel accord est négocié. Un accord stand by est approuvé jusqu’en 2002, avec un emprunt de 15 milliards de dollars.

2002 - Encore un accord stand-by pour une durée de 15 mois et un emprunt de 30 milliards de dollars.

2003 - Entente avec le FMI pour une nouvelle extension de l’accord de 2002 et de l’assouplissement du programme d’amortissement de la dette envers l’institution.


Source : Brasil de Fato, avril 2005.

Traduction : Marie Lalle, pour www.risal.collectifs.net et ww.cadtm.org.