Burkina-Faso : « Un peuple à mains nues peut déstabiliser un pouvoir armé ! »

Interview d’Humanist par The Dissident

5 octobre 2015 par Julien Le Gros

Après le coup d’État survenu au Burkina Faso, The Dissident a rencontré le rappeur Humanist et accepté que le CADTM publie l’interview. Humanist était présent à l’Université d’été du CADTM Europe pour un atelier sur l’actualité et un concert. Membre du Balai Citoyen, ce collectif de la société civile qui a contribué à la chute du dictateur Blaise Compaoré l’an dernier, il revient sur les derniers événements qui ont agité le pays.

Le 16 septembre, le Burkina Faso a subi un coup d’État mené par le RSP (Régiment de sécurité présidentiel), une milice créée par l’ex-dictateur Blaise Compaoré. Le président de transition Michel Kafando, qui avait été écarté par le « Conseil national pour la démocratie » des putschistes, a finalement repris ses fonctions suite à l’intervention de l’armée régulière. Le sort du général Diendéré, auteur du putsch (considéré par les commentateurs comme « le plus bête du monde ») et celui de ses miliciens, n’est pas encore réglé. De leur côté, les Balais citoyens appellent à la résistance populaire et à la désobéissance civile.

The Dissident : Selon vous, ce coup d’État était-il prévisible ?

Humanist : Il suffit de reprendre le discours du 10 juillet 2015 du président de transition [Michel] Kafando, qui annonçait que des choses se tramaient. Il y parle « d’aventuriers mus par les forces du mal » et « des dangers qui planent sur les institutions ». C’était plus ou moins un appel au secours. Ça fait longtemps que le Balai citoyen demande la dissolution de cette garde prétorienne. On ne comprend pas pourquoi – mis à part en raison de calculs politiciens – cette mesure n’a pas été prise. On savait que le danger planait. On a même appelé à des marches pour dissoudre le RSP.

[Depuis cet entretien, les avoirs des putschistes ont été gelé par la justice burkinabè. La dissolution du RSP a été prononcée. Son désarmement, qui doit prendre plusieurs semaines, a timidement commencé la semaine dernière, mais est aujourd’hui remis en cause par le RSP, NDLR]

Les artistes Smockey et Sams’k Le Jah, qui ont créé le Balai citoyen en juin 2013, ont été agressés par le RSP il y a bientôt deux semaines. Que s’est-il passé exactement ?

Contrairement à ce qui a été dit dans un premier temps, Sams’k Le Jah n’a pas été arrêté par le RSP. Mais sa maison a été complètement saccagée. Il a été menacé. Au même titre que Smockey, qui a échappé à une course-poursuite en plein Ouagadougou par les hommes du RSP. Pendant la nuit, le RSP a essayé d’ouvrir le portail de son studio Abazon, sans succès. Le lendemain, ils sont arrivés avec un lance-roquettes et ont tiré sur la porte. Le studio a pris feu. Heureusement, les riverains ont pu limiter l’incendie.

C’est quand même grave qu’en 2015 on s’en prenne à un rappeur, activiste pacifiste, alors que Diendéré se réclame de la démocratie avec cet autoproclamé « Conseil national pour la démocratie ». Ce coup d’État ne visait évidemment pas à l’émancipation et à la liberté du peuple burkinabè. Le Balai citoyen a demandé à tout le monde de faire de la résistance populaire et de la désobéissance civile.

Le général Diendéré est cité dans le cadre de l’enquête locale sur l’assassinat de Thomas Sankara, en 1987.

Son nom apparaît dans plusieurs affaires. La Commission nationale de réconciliation et des réformes s’était prononcée le 14 septembre pour la dissolution du RSP. Il y a une curieuse coïncidence. Le 17 septembre à 9 heures, un juge d’instruction militaire ouagalais devait donner le résultat de l’exhumation du corps de Thomas Sankara. Les familles des victimes et les parties civiles attendaient ces résultats.

On peut aussi se demander pourquoi cette volonté des putschistes de ressortir l’inclusion – c’est-à-dire le fait d’inclure dans les listes électorales des candidats du parti qui a été au pouvoir pendant vingt-sept ans. Le Conseil constitutionnel burkinabè a validé la loi sur le code électoral des autorités de transition. Je ne vois pas de quel droit on remet en cause l’expression populaire.

D’aucuns ont dit que ce coup d’État venait de la frustration du camp de l’ancien président de ne pas être représenté aux élections présidentielles, qui devaient initialement se tenir ce 11 octobre.

C’est une insulte aux martyrs tombés au champ d’honneur les 30 et 31 octobre 2014 ! Tout un peuple de douze millions de personnes a marché comme un seul homme, du Burkina Faso à toute la diaspora, pour dire qu’on ne veut plus de l’ancien système. Ni de ces gens qui en ont fait partie et ont voulu modifier l’article 37 de la Constitution pour continuer leur mauvaise gouvernance. On est venus avec des balais pour nettoyer tout ça. On ne peut pas aujourd’hui faire comme si de rien n’était ! Prendre le risque de retomber dans ce même système… Ce n’est pas possible ! Des questions de justice restent en suspens. Quand on fait l’état des finances publiques, on voit bien que ça n’a pas fonctionné. On ne va pas reprendre ces gens-là pour les élections.

Suite au putsch, on déplore au moins dix morts et une centaine de blessés. Y en a t-il eu dans les rangs du Balai citoyen [dont le nombre exact de sympathisants n’est pas connu, NDLR] ?

On a eu des camarades blessés comme Oscibi Johann [artiste et musicien], membre du Balai citoyen, qui a été touché à l’oeil dès les premières heures du putsch. Il ne faut pas se fier qu’aux chiffres officiels. Sur le terrain, des personnes que j’ai appelées ont de leurs yeux vu des cadavres.

Au moment des faits, Blaise Compaoré est parti à Brazzaville chez son homologue dictateur Denis Sassou Nguesso2. Selon vous, d’où vient ce coup d’État ?

On peut s’interroger quand on écoute les déclarations de Léonce Koné, du CDP (Congrès pour la démocratie), le parti de Blaise Compaoré. Il dit qu’il ne désapprouve pas les agissements du RSP, alors que l’ensemble de la communauté internationale a condamné fermement cette prise d’otage. On se pose certaines questions et on peut légitimement faire des rapprochements. Ce putsch est venu peu avant les élections. On sent que ça a été minutieusement préparé. La ville a été quadrillée. Il y a eu des interventions pour couper tout moyen de communication et les médias. Même RFI ne pouvait plus émettre à un moment. Tout ça a été planifié. Maintenant, où et comment ? Il faut s’interroger pour en tirer des faits concluants.

On a vu des images fortes de mobilisations citoyennes. Notamment ces femmes dans la rue, qui brandissaient des spatules… contre des armes de miliciens. Encore en ce moment, le peuple réclame justice par rapport aux crimes commis par le RSP.

On a vu que, même à mains nues, le peuple a réussi à déstabiliser un pouvoir armé qui était là depuis vingt-sept ans. Il ne faut pas avoir une vision réduite à la force armée. Aujourd’hui, la vraie puissance est dans l’expression populaire. Ça dépasse toutes les armes. C’est une mobilisation forte sous l’égide de ce slogan de Sankara : « La patrie ou la mort, nous vaincrons ! ». On sait que c’est un tournant de l’Histoire du Burkina Faso.

On s’est en partie débarrassés de l’ancien appareil présidentiel de Blaise Compaoré. Maintenant, il faut couper le mal à la racine.

On s’est en partie débarrassés de l’ancien appareil présidentiel de Blaise Compaoré. Maintenant, il faut couper le mal à la racine. Ça fait déjà longtemps qu’on dénonce le RSP et qu’on appelle à leur dissolution. Ils ont déjà fait des perturbations pendant des conseils de ministre. Trop c’est trop. Ils ont essayé de mettre la tête sous l’eau à toute une jeunesse qui rêve de démocratie. On ne peut pas laisser ça impuni. On ne lâchera pas. On verra ce qu’il en sera pour les élections. Certaines personnes devront répondre de leurs actes, des crimes de sang. Il faut appréhender et juger. La justice burkinabè doit prendre ses dispositions.

Quels sont les liens du Balai citoyen avec d’autres mouvements activistes africains, comme Y’en a marre, au Sénégal ?

Le collectif Y’en a marre (avec [Keur Gui |1|->http://www.rfimusique.com/actu-musi...], Fou Malade…) a utilisé le hip hop comme un moyen d’émancipation. Pendant toute la période de mobilisation au Burkina, on a eu des échanges réguliers. J’ai croisé les membres de Y’en a marre pour la première fois aux États-Unis, avant la création du Balai citoyen en 2013. On discutait de l’importance de s’engager. Ils m’ont expliqué comment leur mouvement s’est construit. Plus tard, on a mené des actions Action
Actions
Valeur mobilière émise par une société par actions. Ce titre représente une fraction du capital social. Il donne au titulaire (l’actionnaire) le droit notamment de recevoir une part des bénéfices distribués (le dividende) et de participer aux assemblées générales.
communes, notamment en RDC. En juin, on a aussi fait des meetings-concerts à travers tout le Burkina Faso.

Le 16 juin dernier, la veuve de Thomas Sankara a déposé une demande d’enquête parlementaire à l’Assemblée nationale française pour déterminer si la France avait une responsabilité dans l’assassinat de son mari. Le Balai citoyen a soutenu cette démarche qui a été rejetée par le président du perchoir Claude Bartolone |2|.

Les jeunes qui ont porté l’insurrection au Burkina Faso ont besoin de la justice, que la vérité soit réparée. Les idéaux de Thomas Sankara ont porté un espoir. Ça explique pourquoi aujourd’hui tous les projecteurs sont braqués sur cette affaire. L’enquête parlementaire qui a eu lieu en Belgique sur la mort de Patrice Lumumba est un très bon exemple. On a besoin de se réconcilier avec le passé, dans la transparence, pour faire table rase et avancer dans l’avenir.

Note :
Dimanche 27 septembre, des milliers de Congolais ont manifesté à Brazzaville pour dire non au « coup d’État constitutionnel » de Denis Sassou Nguesso, qui brigue un troisième mandat en 2016. Un scénario qui rappelle les velléités de rester au pouvoir d’un certain… Blaise Compaoré.


Source : http://the-dissident.eu/8263/burkin...

Julien Le Gros est un journaliste indépendant, spécialisé sur les cultures d’Afrique. Il a notamment écrit dans pour Jazzman - Jazz magazine, Afriscope, Mondomix, mais aussi sur Internet avec Africultures, Mondafrique, Tribune 2 l’artiste, International Hip Hop. Il a fait des reportages au Kenya, Cameroun, Côte d’Ivoire, Burkina Faso, Sénégal et récemment en Guinée Conakry sur le virus Ebola.

Notes

|1| Keur Gui interprète le premier titre d’un album de rap produit par le CADTM et YOUKOUNGKOUNG Productions pour l’annulation de la dette du tiers monde.

|2| À ce sujet voir le blog de Bruno Jaffré sur Médiapart, auteur d’une biographie de Thomas Sankara et membre du réseau « Pour Sankara justice ».