Burkina : le projet de sortie de crise de la CEDEAO reprend les revendications des putschistes

22 septembre 2015 par Bruno Jaffré

Photo : Mikaël Doulson, octobre 2014

Suite au coup d’État du 16 septembre du général Diendéré, proche parmi les proches de Blaise Compaoré, la CEDEAO (Communauté économique de l’Afrique de l’Ouest), a dépêché au Burkina les présidents Macky Sall du Sénégal et Yayi Boni du Bénin, pour tenter une médiation.

Les négociations ont commencé le 19 septembre et un accord était déjà annoncé le soir même. Les échos qui transparaissaient laissaient déjà entrevoir un accord qui semblait tourner le dos à tout ce que le peuple burkinabè avait pu construire jusqu’ici.

Sans attendre, le Balai citoyen avait appelé à un rassemblement place de la Révolution pour se rendre à l’hôtel Laïco afin de peser sur les négociations qui s’y déroulaient. Mais des troupes militaires les attendaient sur place et ils décidèrent d’appeler directement à se rendre à cet hôtel. Peu à peu se retrouvèrent sur place différents représentant de la société civile, des partis politiques, des autorités religieuses, les journalistes et de nombreux diplomates. Dehors, la foule commençait à se rassembler. C’est alors que des éléments soutenant les putschistes ont attaqué violemment ceux qui s’y trouvaient, occasionnant plusieurs blessés. Le calme est finalement revenu après une intervention musclée des forces de l’ordre. Mais la plupart des manifestants, se sentant en danger, avaient préféré prendre la fuite.

Le soir le Président de la Commission de la CEDEAO, Kadré Désiré Ouédraogo, lisait un projet d’accord qui sera soumis mardi 22 septembre, à un sommet extraordinaire de l’organisation sous-régionale.

En voici les 13 points rapportés par le site lefaso.net

1. La libération sans condition des personnalités détenues au cours des événements du 17 septembre.
2. La restauration des autorités de la transition avec Kafando comme président.
3. Le retrait des militaires du gouvernement.
4. La reprise du processus électoral avec les élections au plus tard le 22 novembre.
5. La CENI doit prendre toutes dispositions nécessaires pour la tenue de la nouvelle date.
6. Le gouvernement organisera les élections.
7. Le Conseil national de la Transition s’abstiendra de légiférer dans les matières autres que celles relevant des élections et des conclusions du présent accord.
8. Les personnes inéligibles pourront prendre part aux élections.
9. Toutes les réformes profondes telles que celles liées à la réforme de l’armée seront laissées à l’appréciation du gouvernement d’après transition.
10. La cessation de la violence.
11. Les Forces de Défense et de Sécurité assureront la sécurité des personnes et des biens sur tout le territoire national.
12. L’acceptation du pardon et de l’amnistie pour les conséquences liées à la présente crise.
13. Le comité des médiateurs veillera à l’application de ces recommandations.

Un accord qui reprend l’essentiel des revendications des putschistes et des partisans de Blaise Compaoré.

Sans doute, les médiateurs veulent-ils faire croire que l’accord est équilibré, en rétablissant Michel Kafendo comme Président et en libérant les détenus dont on ne connaît ni le nombre, ni les identités. La seule concession serait donc le départ de Gilbert Diendéré de la Présidence qu’il s’était attribuée. En réalité, cet accord reprend la revendication des putschistes qu’ils n’avaient pas réussi à obtenir lors de leur précédente tentative de déstabilisation |1|, à savoir le retrait des militaires du gouvernement.

Cet accord ne serait rien d’autre que la fin de la Transition et de tout l’espoir qu’elle avait fait naître

Mais il va encore plus loin ! Il déclare comme nulles et non avenues, toutes les réformes votées par le CNT qui ne devrait avoir pour seule tâche que de préparer les élections. Et que dire de cette phrase : « Les personnes inéligibles pourront prendre part aux élections. » A-t-on jamais vu des diplomates écrire de telles stupidités ? Mais le ridicule ne semble donc pas arrêter nos négociateurs chevronnés. En réalité, il s’agit là d’une revendication fondamentale des partisans de Compaoré, qu’ils ont été jusqu’ici les seuls à défendre ! Cet accord ne serait rien d’autre que la fin de la Transition et de tout l’espoir qu’elle avait fait naître, la fin des profondes réformes mises en chantier qui mettaient le Burkina sur les rails d’un véritable changement.

La plupart des revendications sont donc éminemment politiques. Gilbert Diendéré et les officiers qui le suivent, certains au passé de tortionnaires féroces, comme Ibrahima Kéré |2|, démontrent qu’ils ne sont que le bras armé des hommes politiques partisans de Blaise Compaoré, qui ont déjà démontré le peu de cas qu’ils faisaient de la démocratie.

L’amnistie pour des putschistes, la prime à l’impunité

Les raisons de poursuivre Gilbert Diendéré devant la justice de son pays, comme devant une juridiction internationale, étaient déjà nombreuses. Il est venu rajouter à son macabre bilan, plus d’une vingtaine de morts pendant l’insurrection. Et selon un journaliste du Pays, un des quotidiens du pays, l’hôpital Yalgado comptait déjà 17 morts et 108 blessés le 20 septembre au matin. Sans compter les nombreux faits de violence que racontent les jeunes manifestants.

Comment des présidents d’Afrique peuvent-ils accorder l’impunité à des putschistes d’un côté, et de l’autre proclamer, que plus jamais l’Afrique ne doit accepter un coup d’État ?

Gilbert Diendéré, isolé dans son pays, serait-il soutenu à l’extérieur ?

Selon un communiqué de l’AFP, diffusé quelques minutes avant la lecture de l’accord : « Le président français François Hollande a mis en garde dimanche dans la soirée ceux qui s’opposeraient au retour au processus de transition au Burkina Faso, lors d’une conférence de presse donnée à la fin d’un déplacement de deux jours à Tanger (Maroc). Nous soutenons entièrement le dialogue engagé par des chefs d’État africains pour revenir au processus de transition. Je mets en garde ceux qui voudraient s’y opposer, a-t-il déclaré ». Difficile de penser qu’il n’ait pas été mis au courant de l’avancement des discussions, alors que l’ambassadeur de France paraissait très actif Actif
Actifs
En général, le terme « actif » fait référence à un bien qui possède une valeur réalisable, ou qui peut générer des revenus. Dans le cas contraire, on parle de « passif », c’est-à-dire la partie du bilan composé des ressources dont dispose une entreprise (les capitaux propres apportés par les associés, les provisions pour risques et charges ainsi que les dettes).
à l’hôtel Laïco, et que des fuites étaient diffusées dès la veille.

La France des réseaux françafricains, n’est pas morte, contrairement à ce qu’affirment de nombreux « spécialistes » de l’Afrique. Nous avons déjà souligné les rapports étroits de militaires français avec le Général Diendéré. Et la France compte encore de nombreux amis parmi les Présidents dont les pays sont membres de la CEDEAO.

Selon cette déclaration, le Président français met donc en garde le peuple burkinabè qui, dans l’unité, s’oppose d’ores et déjà de toutes ses forces à cet accord. Il a certes rapidement condamné le coup d’État mais on aimerait qu’il s’exprime à nouveau sur Gilbert Diendéré. Peut-il avoir reçu le Président de la Transition Michel Kafando et déclaré qu’il soutenait la transition qu’il a qualifiée d’« exemplaire » du Burkina, et soutenir un accord qui la remet en cause ?

On ne s’étonnera pas que de nombreux présidents du continent souhaitent faire échec à cette transition qui s’était déroulée dans de bonnes conditions, au-delà de toutes les difficultés et obstacles qu’elle avait déjà eus à surmonter. Certains ont dû renoncer à se présenter aux élections. Et ce parlement issu d’une insurrection, dont la composition fut élaborée par consensus, peut donner des idées jugées dangereuses aux autres peuples, tant les réformes votées, ou proposées, pouvaient mettre le pays sur la voie d’une révolution pacifique progressiste.

L’Union africaine et le Conseil de Sécurité de l’ONU ont, dès l’annonce du putsch, publié des condamnations sans appel et pourraient avoir un avis plus circonstancié sur cet accord s’ils sont cohérents, le Conseil de sécurité ayant qualifié les putschistes de « terroristes ».

Des observateurs impartiaux ont pu faire croire à Gilbert Diendéré qu’il serait compris

Malheureusement des observateurs considérés comme impartiaux ont pu faire croire à Gilbert Diendéré qu’il serait compris. International Crisis Group (ICG), dont il faut par ailleurs souligner la bonne connaissance du Burkina, consacre malheureusement une bonne partie de son rapport à argumenter contre l’« exclusion » des membres du CDP. Certes ce parti se trouve privé de candidat aux présidentielles. Mais en réalité il a pu présenter des candidats aux législatives partout, ceux qui ont été rejetés ayant pu être remplacés. Le rapport d’ICG prévoyait que le Conseil constitutionnel serait submergé, ce qui ne fut pas le cas. Ce rapport, évoque la possibilité d’une intervention des militaires. On aurait aimé qu’il s’étende sur le passé criminel de Gilbert Diendéré, et sa responsabilité directe, alors qu’il n’évoque que « certains hommes impliqués dans les crimes de sang ».

Laurent Bigot, le diplomate renvoyé des affaires étrangères pour avoir déclaré peu avant l’insurrection que le prochain pays à s’écrouler serait le Burkina Faso a su se reconvertir en créant un cabinet de consultant. Il a déclaré dans une interview à RFI : « la transition a tendu le bâton pour se faire battre et avec la complicité de la communauté internationale » rappelant qu’il avait annoncé en juillet que « l’exclusion des candidats aux élections législative et présidentielle posait les jalons de la future crise ». Il aurait donc voulu que la communauté internationale sanctionne la transition ?

Ces deux observateurs n’ont pas entièrement tort en prévoyant une crise, nous l’avons prévue aussi. Mais ils s’adressent à ceux qui les financent, des décideurs, chefs d’entreprises, diplomates ou hommes politiques. Leur analyse propose de perpétuer une injustice, de laisser présenter des représentants d’un parti qui ont pillé le pays et mené à une insurrection. À l’aide de moyens illimités ils avaient la possibilité de dénaturer les élections, au détriment finalement de l’aspiration des insurgés et de l’ensemble des autres partis politiques.

En réalité, leur raisonnement consiste en un renversement de perspective. Gilbert Diendéré n’est pas dangereux parce que la transition aurait fait une erreur. Il est dangereux tout court, comme le démontre son lourd passé de déstabilisateur et de criminel !

Le peuple n’a pas dit son dernier mot

À l’heure où nous écrivons, difficile de savoir qui a vraiment participé à la négociation. On imagine mal des représentants de la société civile souscrire à un tel accord si ce n’est celles crées par le CDP, encore moins un parti de l’ex opposition. Alors qui a négocié ? Les deux présidents avec Diendéré ? Qui peut croire à la viabilité d’un tel accord ? Peu de réactions officielles ont été publiées jusqu’ici. Michel Kafando ne s’est pas encore exprimé.

Selon le correspondant de l’ AFP « C’est honteux ce qu’a proposé la Cedeao, j’ai honte d’être Africain, a déclaré Me Guy-Hervé Kam visiblement très en colère »… et Roch Marc Christian Kaboré, candidat du MPP, un des favoris aux élections « ne se montrait pas plus enthousiaste » et rappelait « que la question de l’inclusion des candidats pro-Compaoré exclus, aux élections est une question qui a été tranchée par le Conseil constitutionnel, dont les décisions sont sans recours ». Quant à Benewendé Sankara, le candidat sankariste aux élections présidentielles, s’inquiétant de ce qui se tramait, avait appelé avant même que l’accord ne soit signé « à résister activement contre le coup de force du Général Gilbert Diendéré ».

Les réactions lues sur facebook ce matin, montraient que cet accord avait remonté ceux qui s’y opposaient. Il n’est pas signé et ils entendent bien montrer que le pays tout entier s’y oppose. Cheriff Sy le Président du CNT publie presque quotidiennement des déclarations. Il avait, dès hier, rejeté l’accord terminant ainsi sa déclaration : « Les seuls points qui méritent d’être pris en compte par toutes les parties devront être :
1- la remise en place des institutions de la Transition avec toutes les missions et tous les pouvoirs à elles dévolues par la Constitution de notre pays et la Charte ;
2- la dissolution immédiate du RSP et la mise à disposition de son personnel à l’état-major général des Armées pour redéploiement ;
3- l’arrestation du général Gilbert DIENDERE ainsi que des officiers qui sont ralliés à sa forfaiture pour qu’ils répondent de leurs actes.
Aucun autre point n’est négociable. Autrement, notre peuple continuera de lutter jusqu’au prix de sa vie. ».

Selon les images diffusées sur facebook, il semble bien que de nombreuses villes de province échappent aux putschistes. À Ouagadougou que contrôle, en partie seulement, le RSP, les appels à manifester sont d’ores et déjà lancés. Les syndicats, très représentatifs au Burkina Faso, et particulièrement représentatifs et combatifs, ont appelé à la grève générale. Les jours qui suivent vont être déterminants. Du côté des jeunes du Balai citoyen, on proclame que c’est la dernière étape avant la victoire définitive contre les partisans de Blaise Compaoré, qualifiés « d’apatrides mus par les forces du mal ».

Les Burkinabè ont plus que besoin de notre solidarité, avec leurs amis français, et attendent du gouvernement français qu’il se prononce très clairement contre cet accord qui donne raison aux insurgés.

AUX DERNIÈRES NOUVELLES DES BLINDÉS DE L’ARMÉE RÉGULIÈRE SERAIENT EN ROUTE POUR LA CAPITALE. DES APPELS POUR ALLER LES ACCUEILLIR CIRCULENT SUR LE NET.


Auteur.e

Bruno Jaffré

ingénieur de recherche chez un opérateur de télécommunications, est le président fondateur de l’ONG française Coopération Solidarité Développement dans les Postes et Télécommunications en 1988 dont il a quitté la Présidence en 2005. Il est considéré comme le biographe du président Thomas Sankara. Il participe à l’animation du site qui lui est consacré.

Bruno Jaffré est titulaire d’une maîtrise de mathématiques pures et d’un Diplôme d’études approfondies de recherche comparative sur le développement à l’École des hautes études en sciences sociales.

http://thomassankara.net
http://blogs.mediapart.fr/blog/bruno-jaffre