CADTM à Kaolack (Sénégal) – Vers la convergence des féministes

5 février 2011 par Christine Vanden Daelen


Le 3 février 2011, rassemblé-e-s dans les locaux de l’APROFES (Association pour la Promotion de la Femmes Sénégalaise, organisation membre du CADTM depuis 1999), une vingtaine de déléguées et de délégués du réseau international CADTM et d’associations partenaires (Marche mondiale des femmes, Femmes en noir, Ligue internationale des femmes pour la paix) ont débuté la rencontre internationale sur le féminisme.

Deux interventions portant sur le concept même du féminisme et de son évolution ainsi que sur la nécessité pour le CADTM de renforcer son engagement féministe ont permis de lancer les débats.

Françoise Mulfinger (CADTM Belgique) a retracé les enjeux des luttes féministes, leur combat pour assurer l’égalité de traitement entre les hommes et les femmes dans tous les domaines de la vie publique et privée, leur travail constant et conjoint pour permettre aux femmes d’avoir accès à la justice autant sociale qu’économique, d’être partie prenante aux processus de décision, de ne plus avoir à subir les violences de quelques natures qu’elles soient… En résumé, de voir leurs droits humains reconnus et respectés partout sur cette planète. Si pas mal de chemin depuis qu’elles se sont organisées pour leur propre émancipation a été parcouru, Françoise nous a rappelé que rien n’était gagné. L’exploitation économique et sexuelle des femmes ne cesse même de se renforcer sous les attaques incessantes de la mondialisation Mondialisation (voir aussi Globalisation)
(extrait de F. Chesnais, 1997a)
Jusqu’à une date récente, il paraissait possible d’aborder l’analyse de la mondialisation en considérant celle-ci comme une étape nouvelle du processus d’internationalisation du capital, dont le grand groupe industriel transnational a été à la fois l’expression et l’un des agents les plus actifs.
Aujourd’hui, il n’est manifestement plus possible de s’en tenir là. La « mondialisation de l’économie » (Adda, 1996) ou, plus précisément la « mondialisation du capital » (Chesnais, 1994), doit être comprise comme étant plus - ou même tout autre chose - qu’une phase supplémentaire dans le processus d’internationalisation du capital engagé depuis plus d’un siècle. C’est à un mode de fonctionnement spécifique - et à plusieurs égards important, nouveau - du capitalisme mondial que nous avons affaire, dont il faudrait chercher à comprendre les ressorts et l’orientation, de façon à en faire la caractérisation.

Les points d’inflexion par rapport aux évolutions des principales économies, internes ou externes à l’OCDE, exigent d’être abordés comme un tout, en partant de l’hypothèse que vraisemblablement, ils font « système ». Pour ma part, j’estime qu’ils traduisent le fait qu’il y a eu - en se référant à la théorie de l’impérialisme qui fut élaborée au sein de l’aile gauche de la Deuxième Internationale voici bientôt un siècle -, passage dans le cadre du stade impérialiste à une phase différant fortement de celle qui a prédominé entre la fin de Seconde Guerre mondiale et le début des années 80. Je désigne celui-ci pour l’instant (avec l’espoir qu’on m’aidera à en trouver un meilleur au travers de la discussion et au besoin de la polémique) du nom un peu compliqué de « régime d’accumulation mondial à dominante financière ».

La différenciation et la hiérarchisation de l’économie-monde contemporaine de dimension planétaire résultent tant des opérations du capital concentré que des rapports de domination et de dépendance politiques entre États, dont le rôle ne s’est nullement réduit, même si la configuration et les mécanismes de cette domination se sont modifiés. La genèse du régime d’accumulation mondialisé à dominante financière relève autant de la politique que de l’économie. Ce n’est que dans la vulgate néo-libérale que l’État est « extérieur » au « marché ». Le triomphe actuel du « marché » n’aurait pu se faire sans les interventions politiques répétées des instances politiques des États capitalistes les plus puissants (en premier lieu, les membres du G7). Cette liberté que le capital industriel et plus encore le capital financier se valorisant sous la forme argent, ont retrouvée pour se déployer mondialement comme ils n’avaient pu le faire depuis 1914, tient bien sûr aussi de la force qu’il a recouvrée grâce à la longue période d’accumulation ininterrompue des « trente glorieuses » (l’une sinon la plus longue de toute l’histoire du capitalisme). Mais le capital n’aurait pas pu parvenir à ses fins sans le succès de la « révolution conservatrice » de la fin de la décennie 1970.
néolibérale. La traite des femmes, leurs migrations pour assurer la survie de leur famille, l’accroissement exponentiel de la féminisation de la pauvreté et de l’extension du travail informel et forcé des femmes nous le démontre chaque jour. Sans cesse, les inégalités de sexe, de classe et de race se renforcent. Le CADTM en tant que mouvement de lutte d’émancipation des êtres humains –hommes ou femmes - a bien compris qu’alors que tous les systèmes d’oppression sont imbriqués et ont des racines communes, il ne pouvait combattre le système de domination capitaliste sans s’attaquer à celui qui asservit les femmes. L’organisation de cette journée de réflexion du CADTM en prélude au Forum des luttes féministes africaines participe à tout un processus entamé au sein du réseau pour renforcer autant son engagement que ses analyses et pratiques féministes.

Codou Bop, chercheuse féministe sénégalaise, à partagé avec nous quelques enjeux et réalités de la militance féministe en Afrique. Elle a souligné combien il était difficile pour une femme africaine de se revendiquer du mouvement de lutte des femmes sans faire l’objet de railleries et de dépréciations. Elle a posé le problème du féminisme sous l’angle de l’identité : il est très difficile de se dire féministe en Afrique et au Sénégal sans adjoindre de « mais » ou de « si ».

Le Forum féministe africain à la création duquel Codou a participé a entrepris tout un travail d’analyse et de mise en lumière des liens entre la mondialisation néolibérale et l’exacerbation des discriminations et des violences à l’égard des femmes. Les féministes regroupées au sein de ce Forum dénoncent l’invisibilisation des femmes autant sur la sphère productive (elles n’ont accès ni à la terre, ni aux moyens de productions ni aux financements) que publique et politique. Tout est fait pour que les femmes restent confinées au foyer, à la sphère privée : « la plus grande distance qu’on leur laisse faire, c’est d’aller de la cuisine à la porte d’entrée pour accueillir quelques hôtes ». Codou appelle les femmes à organiser comme lors de cette journée et du Forum de demain, des espaces d’échanges et de convergences totalement indépendants des institutions autant gouvernementales qu’internationales car bien souvent le mouvement a des difficultés pour se réunir dans des espaces qui ne soient pas monopolisés et contrôlés par la Banque mondiale Banque mondiale
BM
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD) a été créée en juillet 1944 à Bretton Woods (États-Unis), à l’initiative de 45 pays réunis pour la première Conférence monétaire et financière des Nations unies. En 2011, 187 pays en étaient membres.

Créée en 1944 à Bretton Woods dans le cadre du nouveau système monétaire international, la Banque possède un capital apporté par les pays membres et surtout emprunte sur les marchés internationaux de capitaux. La Banque finance des projets sectoriels, publics ou privés, à destination des pays du Tiers Monde et de l’ex-bloc soviétique. Elle se compose des cinq filiales suivantes :
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD, 189 membres en 2017) octroie des prêts concernant de grands secteurs d’activité (agriculture et énergie), essentiellement aux pays à revenus intermédiaires.
L’Association internationale pour le développement (AID, ou IDA selon son appellation anglophone, 164 membres en 2003) s’est spécialisée dans l’octroi à très long terme (35 à 40 ans, dont 10 de grâce) de prêts à taux d’intérêt nuls ou très faibles à destination des pays les moins avancés (PMA).
La Société financière internationale (SFI) est la filiale de la Banque qui a en charge le financement d’entreprises ou d’institutions privées du Tiers Monde.
Enfin, le Centre international de règlements des différends relatifs aux investissements (CIRDI) gère les conflits d’intérêts tandis que l’Agence multilatérale de garantie des investissements (AMGI) cherche à favoriser l’investissement dans les PED. Avec l’accroissement de l’endettement, la Banque mondiale a, en accord avec le FMI, développé ses interventions dans une perspective macro-économique. Ainsi la Banque impose-t-elle de plus en plus la mise en place de politiques d’ajustement destinées à équilibrer la balance des paiements des pays lourdement endettés. La Banque ne se prive pas de « conseiller » les pays soumis à la thérapeutique du FMI sur la meilleure façon de réduire les déficits budgétaires, de mobiliser l’épargne interne, d’inciter les investisseurs étrangers à s’installer sur place, de libéraliser les changes et les prix. Enfin, la Banque participe financièrement à ces programmes en accordant aux pays qui suivent cette politique, des prêts d’ajustement structurel depuis 1982.

TYPES DE PRÊTS ACCORDÉS PAR LA BM :

1) Les prêts-projets : prêts classiques pour des centrales thermiques, le secteur pétrolier, les industries forestières, les projets agricoles, barrages, routes, distribution et assainissement de l’eau, etc.
2) Les prêts d’ajustement sectoriel qui s’adressent à un secteur entier d’une économie nationale : énergie, agriculture, industrie, etc.
3) Les prêts à des institutions qui servent à orienter les politiques de certaines institutions vers le commerce extérieur et à ouvrir la voie aux transnationales. Ils financent aussi la privatisation des services publics.
4) Les prêts d’ajustement structurel, censés atténuer la crise de la dette, qui favorisent invariablement une politique néo-libérale.
5) Les prêts pour lutter contre la pauvreté.
Site :
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Lors des débats a été soulevée la nécessité de lutter pour des services publics qui aident les femmes dans leurs diverses tâches et responsabilités, pour l’accès des femmes aux ressources ainsi qu’à l’éducation qui leur permet de connaître et d’exiger l’application de leurs droits. Il a été unanimement reconnu qu’il fallait avant toute chose modifier ses propres comportements en vue d’une réelle égalité entre les sexes au sein de son environnement proche, de sa famille et de ses réseaux sociaux.

Christine Vanden Daelen est intervenue sur les stratégies mises en place par la Banque mondiale pour instrumentaliser et récupérer le mouvement de lutte des femmes. Loin d’être le signe d’un progressisme émergeant au sein de la Banque mondiale, l’intégration de la thématique du genre au sein de ses discours et actions Action
Actions
Valeur mobilière émise par une société par actions. Ce titre représente une fraction du capital social. Il donne au titulaire (l’actionnaire) le droit notamment de recevoir une part des bénéfices distribués (le dividende) et de participer aux assemblées générales.
est directement liée à des intérêts économiques ! Pour la Bm, l’égalité des genres ne vaut que si elle est source d’efficience économique, que si elle est capitalistiquement rentable et participe à son projet politique. A aucun moment, elle ne cherche à promouvoir une réelle émancipation des femmes. Sous couvert de mettre en place des mesures et politiques pseudo-favorables aux femmes, elle poursuit sa mise en marche forcée de la dérèglementation du marche du travail, de la promotion du secteur informel et du microcrédit qui appauvrit les femmes bien plus qu’il ne les « aide ».

Lors des débats, les participant-e-s se sont entendu-e-s sur la nécessité et l’urgence de renforcer les structures de mutuelles d’épargne et de crédit, de tontines, qui par une solidarité dénuées d’intérêts financiers peuvent donner une réelle autonomie économique aux femmes et constituer une alternative aux structures de microcrédit soutenues par la Banque mondiale.
Rejoint-e-s en fin d’après-midi par des femmes du CADTM Bénin, de la Côte d’Ivoire, du Mali, du Niger et du Burkina Faso, nous avons entamé la discussion sur la nécessité d’avoir un engagement critique sur des coutumes, traditions et pratiques religieuses qui entravent les droits et libertés des femmes.

S’il est fort difficile de témoigner de la richesse des échanges, on peut néanmoins affirmer que des multiples analyses, vécus et témoignages qui ont été partagés ressort bien une exigence commune à l’ensemble des féministes (femmes et hommes) présentes à cette journée : nous voulons tou-te-s que les femmes aient la possibilité de se développer comme elles l’entendent, ne soient plus victimes de discriminations systématiques en raison de leur sexe et ce en dépit des coutumes et des contextes culturels et religieux dans lesquels elles évoluent. Nous voulons le respect de la dignité des femmes. Nous luttons contre le néolibéralisme qui renforce et se nourrit des inégalités de sexes et est source de dégradation des conditions de vie de l’ensemble de l’humanité.

A la clôture de la journée du 3 février, nous étions progressivement rejoint-e-s par les caravanières et caravaniers qui au rythme des klaxons des autobus et des percussions convergeaient vers Kaolack. Le soir, près de 800 personnes arrivaient pour particper à la suite du programme.

Le 4 février 2011, débute le Forum des luttes féministes africaines. Tout porte à penser que la parole libérée, les témoignages échangés et les alternatives proposées durant cette première journée trouveront en ce Forum un nouvel espace de développement et de partage.



Christine Vanden Daelen

Permanente au CADTM Belgique

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