Changer de maître, mais pas d’école ? Opération Correa en huit leçons.

28 avril 2015 par Collectif Aldeah


La Chine en Équateur

Actuellement en salles, le film « Opération Correa » de Pierre Carles se propose de dévoiler la logique marchande des grands médias qui pousse les journalistes à ignorer le « miracle équatorien » et son principal protagoniste, Rafael Correa, président de l’Équateur depuis presque neuf ans. De Podemos (Espagne) à Syriza (Grèce), en passant par Jean-Luc Mélenchon en France, le rêve équatorien séduit pourtant la gauche radicale européenne, et l’« opération » de Pierre Carles entend donner à cet enthousiasme un nouvel élan. Mais après ces neuf années, que peut-on dire du projet politique de Rafael Correa ? Entre le silence des grands médias et la propagande des hérauts de la « révolution citoyenne », difficile d’y voir clair.

Bien qu’il soit impossible de dresser un bilan complet, certaines caractéristiques de la gestion de Correa nous interpellent. En tant que militants, français, latino-américains et notamment équatoriens, engagés dans des luttes concrètes contre l’extractivisme Extractivisme Modèle de développement basé sur l’exploitation des ressources naturelles, humaines et financières, guidé par la croyance en une nécessaire croissance économique. , l’autoritarisme et le capitalisme (non, nous ne sommes pas des agents de la CIA), nous sommes inquiets de constater que la « révolution citoyenne » de Correa sert de source d’inspiration aux dirigeants et militants en quête « d’alternatives » qui ne semblent pas être au fait des réalités locales, ou qui décident de les ignorer au risque de cautionner des politiques, discours et attitudes contre lesquels ils se battent ici-même en Europe. Une mise au point s’impose.

(1) Rafael Correa est-il anticapitaliste ?

Il nous répond lui-même : « Nous faisons mieux avec le même modèle d’accumulation, plutôt que de le changer, parce que notre intention n’est pas de porter préjudice aux riches, mais de parvenir à une société plus juste et équitable » [1].

(2) Quel genre de démocratie est l’Equateur de Rafael Correa ?

Rafael Correa et son mouvement politique, Alianza País, ont enclenché un processus de modification de la Constitution (promulguée lors de son premier mandat), qui lui permettrait de briguer plus de deux mandats successifs [2], contredisant ce qu’il affirmait il y a peu : « ce serait très malheureux qu’une personne soit si indispensable qu’il faille changer la Constitution pour modifier les règles du jeu » [3]. La même réforme constitutionnelle donnerait à l’armée le droit de participer à des opérations de sécurité publique (article 158), limiterait la possibilité de citoyens de se défendre contre les actes abusifs de l’État (article 88) et ferait de la « communication gouvernementale » un service public impliquant un droit de diffusion (au nom de ce service) et un contrôle accru sur les médias publics et privés (article 384) [4].

De même, le décret présidentiel n°16 [5] « encadre » si bien l’activité des associations que, quelques mois après son entrée en vigueur, il a déjà permis la fermeture de la Fundación Pachamama pour le motif qu’elle aurait exercé une activité politique menaçant la sécurité de l’État [6]. Pour rappel, en vertu de ce décret, l’activité politique n’est autorisée qu’aux partis politiques, officiellement inscrits comme tels, sous peine de dissolution ou de poursuites pénales ! Quelle liberté pour les contre-pouvoirs existe-t-il aujourd’hui en Équateur si critiquer l’action Action
Actions
Valeur mobilière émise par une société par actions. Ce titre représente une fraction du capital social. Il donne au titulaire (l’actionnaire) le droit notamment de recevoir une part des bénéfices distribués (le dividende) et de participer aux assemblées générales.
du gouvernement peut mener les représentants d’une association en prison ? Qu’est-ce qu’une « activité politique » ? Il s’agit bel et bien d’un ensemble de réformes anti-démocratiques et elles ne sont pas le fruit du hasard.

Sous les mandats de Rafael Correa, les projets d’exploitation de ressources naturelles sont lancés sans consultation des communautés indigènes [7], en violation de la convention 169 de l’OIT OIT
Organisation internationale du travail
Créée en 1919 par le traité de Versailles, l’Organisation internationale du travail (OIT, siège à Genève) est devenue, en 1946, la première institution spécialisée des Nations unies. L’OIT réunit les représentants des gouvernements, des employeurs et des travailleurs, dans le but de recommander des normes internationales minimales et de rédiger des conventions internationales touchant le domaine du travail. L’OIT comprend une conférence générale annuelle, un conseil d’administration composé de 56 membres (28 représentants des gouvernements, 14 des employeurs et 14 des travailleurs) et le Bureau international du travail (BIT) qui assure le secrétariat de la conférence et du conseil. Le pouvoir du BIT (Bureau International du Travail) est très limité : il consiste à publier un rapport annuel et regroupe surtout des économistes et des statisticiens. Leurs rapports défendent depuis quelques années l’idée que le chômage provient d’un manque de croissance (de 5% dans les années 60 a 2% aujourd’hui), lui-même suscité par une baisse de la demande. Son remède est celui d’un consensus mondial sur un modèle vertueux de croissance économique, ainsi que sur des réflexions stratégiques au niveau national (du type hollandais par exemple). L’OIT affirme qu’il est naïf d’expliquer le chômage par le manque de flexibilité et que les changements technologiques n’impliquent pas une adaptation automatiquement par le bas en matière de salaires et de protection sociale.
(ratifiée par l’Équateur) et de la Constitution, instaurant un climat de peur et de répression des opposants : emprisonnement sans preuve, assassinats inexpliqués, répressions violentes, vexations quotidiennes. Dans la Cordillère du Condor (en Amazonie), trois de nos camarades ont ainsi récemment disparu : en 2009, Bosco Wisum est tué par la police lors d’une manifestation en opposition à la nouvelle loi sur l’eau (favorisant sa privatisation) ; en 2013, Freddy Taish est abattu lors d’une opération de l’armée ; enfin, en 2014, le corps sans vie de José Tendetza, opposant notoire au mégaprojet minier chinois Mirador, est retrouvé dans un affluent du Rio Zamora. Javier Ramirez, un des leaders de l’opposition à l’exploitation du cuivre en Intag, a été emprisonné durant 11 mois sans que les faits qui lui sont reprochés ne soient établis, tandis qu’un autre opposant, Carlos Zorilla, d’origine cubaine mais qui réside en Équateur depuis 1978, a été accusé publiquement par le président Rafael Correa en personne, lors de son émission télévisée hebdomadaire, d’être « un étranger qui empêche le développement [du] pays » ! [8]

Enfin, à propos de l’avortement, nous vous laissons juger : en 2013, lorsqu’un petit groupe de députées appartenant à Alianza País (parti de Rafael Correa) proposent de le dépénaliser en cas de viol, Rafael Correa, fervent catholique, menace de démissionner et dénonce la « trahison » des députées, tout en jurant qu’il refuserait d’accepter cette décision du parlement si elle était votée [9]. Son secrétaire juridique, Alexis Mera, un homme politique qu’on situerait volontiers à l’extrême droite en France, qualifiera de « mal baisées (mal culiadas) » les féministes pro-avortement [10] ! Ambiance.

(3) La « révolution citoyenne » de Rafael Correa est-elle portée par les mouvements populaires, indigènes et paysans ?

Elle l’était à ses débuts, elle ne l’est plus. Comme le démontre la récente tentative d’expulsion de la CONAIE (Confédération des Nations Indigènes de l’Equateur) de ses locaux à Quito et la fermeture de la Fondation Pachamama qui défendait les droits des indigènes, la rupture du gouvernement équatorien avec les mouvements sociaux est aujourd’hui entérinée. D’Intag (opposition de longue date à un projet de mine de cuivre à ciel ouvert) [11] et Quimsacocha (lutte contre un autre grand projet minier visant l’or, le cuivre et l’argent dans la province d’Azuay) à la Cordillère du Condor, où les Shuars se mobilisent aussi contre l’exploitation de cuivre ; du centre de l’Amazonie (résistance des Kichwas de Sarayaku) [12] au nord, où les populations subissent les pollutions dues à l’exploitation pétrolière [13], en passant par la défense du parc national Yasuni, les conflits socio-environnementaux, qui impliquent de nombreuses communautés indigènes et paysannes, sont de plus en plus importants [14]. Au cours des dernières années, certaines manifestations massives mettant en cause la politique du gouvernement ont réuni de nombreux secteurs de la gauche équatorienne (partis politiques comme le MPD, syndicats, enseignants, étudiants, mouvements autochtones, féministes et écologistes) [15].

(4) Rafael Correa a-t-il libéré le pays de la dette Dette Dette multilatérale : Dette qui est due à la Banque mondiale, au FMI, aux banques de développement régionales comme la Banque Africaine de Développement, et à d’autres institutions multilatérales comme le Fonds Européen de Développement.
Dette privée : Emprunts contractés par des emprunteurs privés quel que soit le prêteur.
Dette publique : Ensemble des emprunts contractés par des emprunteurs publics.
 ?

Dette publique extérieure de l’Equateur

Pendant les deux premières années du premier mandat de Rafael Correa (président depuis le 17 janvier 2007), la dette publique extérieure du pays a poursuivi la baisse qu’elle avait entamée dès 1999 [16], notamment sous l’effet du prix élevé du pétrole mais aussi du refus de Correa de payer la partie illégitime de la dette contractée auprès du FMI FMI
Fonds monétaire international
Le FMI a été créé en 1944 à Bretton Woods (avec la Banque mondiale, son institution jumelle). Son but était de stabiliser le système financier international en réglementant la circulation des capitaux.

À ce jour, 188 pays en sont membres (les mêmes qu’à la Banque mondiale).

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. Mais depuis 2009, elle est repartie à la hausse et frôle les 16 milliards de $ en 2014, représentant 16% du PIB PIB
Produit intérieur brut
Le PIB traduit la richesse totale produite sur un territoire donné, estimée par la somme des valeurs ajoutées.
Le Produit intérieur brut est un agrégat économique qui mesure la production totale sur un territoire donné, estimée par la somme des valeurs ajoutées. Cette mesure est notoirement incomplète ; elle ne tient pas compte, par exemple, de toutes les activités qui ne font pas l’objet d’un échange marchand. On appelle croissance économique la variation du PIB d’une période à l’autre.
 [17]. L’Équateur a, de nouveau, fortement creusé sa dette en empruntant, notamment auprès de banques publiques chinoises, pour un total qui avoisine les 8 milliards de dollars (6,3 milliards en février 2014) à des taux d’intérêt Taux d'intérêt Quand A prête de l’argent à B, B rembourse le montant prêté par A (le capital), mais aussi une somme supplémentaire appelée intérêt, afin que A ait intérêt à effectuer cette opération financière. Le taux d’intérêt plus ou moins élevé sert à déterminer l’importance des intérêts.
Prenons un exemple très simple. Si A emprunte 100 millions de dollars sur 10 ans à un taux d’intérêt fixe de 5 %, il va rembourser la première année un dixième du capital emprunté initialement (10 millions de dollars) et 5 % du capital dû, soit 5millions de dollars, donc en tout 15millions de dollars. La seconde année, il rembourse encore un dixième du capital initial, mais les 5 % ne portent plus que sur 90 millions de dollars restants dus, soit 4,5 millions de dollars, donc en tout 14,5 millions de dollars. Et ainsi de suite jusqu’à la dixième année où il rembourse les derniers 10 millions de dollars, et 5 % de ces 10 millions de dollars restants, soit 0,5 millions de dollars, donc en tout 10,5 millions de dollars. Sur 10 ans, le remboursement total s’élèvera à 127,5 millions de dollars. En général, le remboursement du capital ne se fait pas en tranches égales. Les premières années, le remboursement porte surtout sur les intérêts, et la part du capital remboursé croît au fil des ans. Ainsi, en cas d’arrêt des remboursements, le capital restant dû est plus élevé…
Le taux d’intérêt nominal est le taux auquel l’emprunt est contracté. Le taux d’intérêt réel est le taux nominal diminué du taux d’inflation.
très élevés (entre 6 et 8%). La dette publique extérieure de l’Équateur envers la Chine, qui représente déjà plus de 36% de son endettement total (sans compter les crédits garantis par la fourniture de pétrole) devrait augmenter de près de 50% avec les 7 milliards de dollars pressentis pour le financement de la Raffinerie du Pacifique [18].

(5) Rafael Correa a-t-il réduit la pauvreté et les inégalités ?

Oui, mais par quel biais ? Au cours de la décennie 2002-2012, les prix des matières premières ont été au zénith. Les dépenses sociales des Etats se sont accrues partout en Amérique latine : en 2010-2011, rapportées au PIB de chaque pays, elles ont été plus importantes en Colombie, fidèle alliée des Etats-Unis, et au Chili - élève-modèle des institutions financières internationales - qu’en Equateur ! Après avoir augmenté dans les années 1980, la pauvreté (monétaire) a elle aussi reculé dans l’ensemble de la région, et, là encore, le libéral Pérou affiche une baisse plus importante (28,9 points sur dix ans) que l’Equateur (16,8 points, ex aequo avec la Colombie) [19]. C’est ce qu’on appelle la décennie « euphorique » [20] : l’Amérique latine a enregistré un taux de croissance moyen de 4%, notamment grâce à la hausse soutenue des prix des matières premières. Mais qu’en est-il aujourd’hui, alors que les prix des métaux baissent depuis 2012 et celui de pétrole chute depuis l’été 2014 ? L’Equateur peut-il vraiment suivre l’exemple de l’Arabie Saoudite qui, elle aussi, tire ses revenus du pétrole ? Et, avant tout, quels sont les coûts sociaux et environnementaux de cette « euphorie » ?

(6) Rafael Correa a-t-il changé le modèle économique du pays ?

Les colonisations espagnole et portugaise ont légué aux pays latino-américains un modèle économique basé sur l’exportation de leurs richesses naturelles. Ni les indépendances, ni les tentatives d’industrialisation par substitution aux importations ne sont parvenues à inverser ce « destin » transformé en un « modèle de développement ». Dans les années 1990-2000, la « primarisation » des économies nationales est renforcée par la gestion de la crise de la dette par les institutions financières internationales et leurs politiques d’ajustement structurel Ajustement structurel Les Plans d’ajustement structurel ont été imposés par les IFI en contrepartie de l’octroi de nouveaux prêts ou de l’échelonnement d’anciens prêts, projets financés par la Banque mondiale, conditionnalités du FMI, etc.
Les Plans d’austérité, appliqués depuis aux pays endettés du Nord, sont des copiés/collés des Plans d’ajustement structurel subits par les pays du Sud depuis 30 ans.
, qui ont forcé l’ouverture des secteurs extractifs aux capitaux privés. Malgré les effets d’annonce en début de son premier mandat, d’aucune façon, Rafael Correa et ses gouvernements successifs n’ont revu l’essence de ce modèle, toujours basé sur l’exploitation massive et destructrice des ressources naturelles - extractivisme - quand bien même l’État se donne plus de moyens de contrôle des projets et qu’il récupère une plus importante partie de la rente. Comme depuis 500 ans, l’Équateur de Rafael Correa reste « exportateur de la nature ». Les produits primaires (en majeure partie pétrole, bananes et produits de la pêche) représentent 91,2% de la valeur totale de ses exportations [21]. La rente extractive est vitale pour l’Etat, plus d’un tiers de ses revenus proviennent du pétrole [22] . Sa dépendance vis-à-vis de ses clients - les pays riches ou émergents – demeure, et la chute du prix du baril depuis l’été 2014 rend plus prégnante la nécessité de chercher d’autres sources de revenus… en développant, par exemple, l’activité minière !

(7) Rafael Correa est-il anticolonialiste ?

Carte de l’Amazonie pétrolière en Equateur

Les visages et les pays d’origine des colons ont changé, mais les fronts pionniers continuent à avancer sur les derniers espaces intouchés. Sous couleur de l’émancipation promise par le « socialisme du XXIe siècle », une nouvelle conquête de terrae nulliae est en œuvre. La logique extractiviste, y compris dans des territoires à la biodiversité exceptionnelle, se poursuit avec le même cynisme qu’auparavant [23]. Alors que l’Équateur de Correa avait promis d’œuvrer pour la préservation du parc Yasuni de l’exploitation pétrolière, il a récemment fait volte-face et de nouvelles concessions ont finalement été accordées dans le parc (bloc 31). Pour mieux comprendre la situation, et mesurer la trahison que représente cette décision vis-à-vis des mouvements sociaux, extraire du pétrole dans cette zone revient à ce que Jean-Luc Mélenchon, une fois au pouvoir, accorde le droit d’exploiter le gaz et le pétrole de schiste dans les Cévennes ou en Seine-et-Marne à Chevron ou à BP. C’est pourtant ce que fait Rafael Correa avec le pétrole du Yasuni, réduisant à néant le fameux projet Yasuni-ITT, qui visait à ne pas exploiter le pétrole en échange de dons internationaux [24]. Avant son arrivée au pouvoir, 30% de l’Amazonie équatorienne était concessionnée aux entreprises pétrolières, aujourd’hui, c’est presque 80% (carte disponible sur www.aldeah.org/files/images/mapa11.preview.jpg) [25].

De même, l’arrivée de Rafael Correa au pouvoir a signifié la reprise des projets miniers à grande échelle initiés durant la période néolibérale qui a précédé ses mandats. L’espoir a pourtant été grand au début de sa présidence, quand l’Assemblée Constituante avait émis un moratoire Moratoire Situation dans laquelle une dette est gelée par le créancier, qui renonce à en exiger le paiement dans les délais convenus. Cependant, durant la période de moratoire, les intérêts continuent de courir. Un moratoire peut également être décidé par le débiteur, comme ce fut le cas de la Russie en 1998 et de l’Équateur en 1999. de 6 mois sur cette industrie et facilité l’annulation de centaines de permis d’exploration. Aujourd’hui, ces permis concernent près de 5% du territoire national et remplissent les « vides » laissés par les « blocs » pétroliers (et parfois s’y superposent) sur la carte de l’Amazonie comme ailleurs dans le pays. Sous couvert d’un contrôle accru de l’Etat (via notamment la coquille vide qu’est l’entreprise publique Enami), le gouvernement soutient politiquement, moralement et financièrement de nombreux projets miniers à grande échelle, lesquels sont, pour leur grande majorité, menés par des multinationales étrangères (chinoises, chiliennes et canadiennes). L’industrie minière, qui symbolise toute l’horreur de l’impérialisme et de la prédation, est extrêmement dévastatrice pour l’environnement, l’agriculture, la souveraineté alimentaire et les communautés paysannes et indigènes.

La détermination du Président à faire de l’Equateur un pays à la pointe de l’extractivisme [26] a de quoi faire pâlir de jalousie l’écolo-productiviste tartuffe Arnaud Montebourg. Rafael Correa a même déclaré, sans sourciller, que l’interdiction des OGM OGM
Organisme génétiquement modifié
Organisme vivant (végétal ou animal) sur lequel on a procédé à une manipulation génétique afin de modifier ses qualités, en général afin de le rendre résistant à un herbicide ou un pesticide. En 2000, les OGM couvraient plus de 40 millions d’hectares, concernant pour les trois-quarts le soja et le maïs. Les principaux pays producteurs étaient les USA, l’Argentine et le Canada. Les plantes génétiquement modifiées sont en général produites intensivement pour l’alimentation du bétail des pays riches. Leur existence pose trois problèmes.


- Problème sanitaire. Outre la présence de nouveaux gènes dont les effets ne sont pas toujours connus, la résistance à un herbicide implique que le producteur va multiplier son utilisation. Les produits OGM (notamment le soja américain) se retrouvent gorgés d’herbicide dont dont on ignore les effets sur la santé humaine. De plus, pour incorporer le gène nouveau, on l’associe à un gène de résistance à un antibiotique, on bombarde des cellules saines et on cultive le tout dans une solution en présence de cet antibiotique pour ne conserver que les cellules effectivement modifiées.


- Problème juridique. Les OGM sont développés à l’initiative des seules transnationales de l’agrochimie comme Monsanto, pour toucher les royalties sur les brevets associés. Elles procèdent par coups de boutoir pour enfoncer une législation lacunaire devant ces objets nouveaux. Les agriculteurs deviennent alors dépendants de ces firmes. Les États se défendent comme ils peuvent, bien souvent complices, et ils sont fort démunis quand on découvre une présence malencontreuse d’OGM dans des semences que l’on croyait saines : destruction de colza transgénique dans le nord de la France en mai 2000 (Advanta Seeds), non destruction de maïs transgénique sur 2600 ha en Lot et Garonne en juin 2000 (Golden Harvest), retrait de la distribution de galettes de maïs Taco Bell aux USA en octobre 2000 (Aventis). En outre, lors du vote par le parlement européen de la recommandation du 12/4/2000, l’amendement définissant la responsabilité des producteurs a été rejeté.


- Problème alimentaire. Les OGM sont inutiles au Nord où il y a surproduction et où il faudrait bien mieux promouvoir une agriculture paysanne et saine, inutiles au Sud qui ne pourra pas se payer ces semences chères et les pesticides qui vont avec, ou alors cela déséquilibrera toute la production traditionnelle. Il est clair selon la FAO que la faim dans le monde ne résulte pas d’une production insuffisante.
, inscrite dans la Constitution de 2008, était « une erreur » [27]. Pensant probablement à Monsanto, soucieuse de pouvoir vendre ses semences et son Roundup.

(8) Progressisme (occidental) ou décolonisation ?

La Constitution de 2008 n’était pas l’œuvre de Correa, mais de l’Assemblée Constituante impliquant de nombreuses forces sociales. Elle a fait du pays, du moins sur le papier, un État plurinational, reconnaissant l’égalité entre « nations » et cultures, métisse et indigènes. Symbole de cette transformation, le « Sumak Kawsay » - un ensemble de principes d’organisation politique, économique et sociale inspiré des pratiques autochtones, traduit en espagnol par « buen vivir » - devait guider la politique du pays, lui offrant « une vision utopique du futur [28] ». Dans le même mouvement, la « nature » se voyait reconnaître des droits et l’Équateur se disait prêt à garder sous terre les 900 millions de barils de pétrole dans le parc Yasuni [29].

Sept ans plus tard, le projet ITT-Yasuni a été abandonné [30]. Dans le discours du pouvoir, le « buen vivir » n’est plus qu’un slogan utilisé à des fins de marketing politique, un « terme-produit » fourre-tout qui se confond, selon les besoins de ceux qui l’utilisent, avec le « socialisme », le « développement », « les services de base », voire « l’accroissement du pouvoir d’achat ». Vidé de sa substance, de sa charge potentiellement subversive, la notion de buen vivir, tout comme d’autres « concepts » « indigènes », sont devenus des folklorismes utilisés non seulement hors propos, mais aussi, voire surtout, détournés pour justifier des projets diamétralement opposés à ce qu’ils sont censés signifier. Ainsi, le projet-phare (après l’abandon de ITT-Yasuni) de la « révolution citoyenne », la méga cité de la connaissance - conçue dans la plus pure tradition disciplinaire, technocrate et méritocratique occidentale, s’inspirant du modèle sud-coréen et devant devenir un pôle d’excellence dans les nouvelles sciences et technologies (celles-là mêmes dont le courant transhumaniste appelle de ses vœux la convergence) - a été baptisée Yachay, « sagesse » ou « savoir » chamanique en langue quichua, se référant à une tradition ancestrale et toujours bien vivante. Autant dire que les Yachak (chamans) indigènes le prennent comme une insulte.

Rafael Correa et sa « révolution citoyenne » œuvrent bel et bien à la modernisation capitaliste du pays. Selon le schéma classique - celui de la colonisation, du FMI, de la Banque Mondiale Banque mondiale
BM
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD) a été créée en juillet 1944 à Bretton Woods (États-Unis), à l’initiative de 45 pays réunis pour la première Conférence monétaire et financière des Nations unies. En 2011, 187 pays en étaient membres.

Créée en 1944 à Bretton Woods dans le cadre du nouveau système monétaire international, la Banque possède un capital apporté par les pays membres et surtout emprunte sur les marchés internationaux de capitaux. La Banque finance des projets sectoriels, publics ou privés, à destination des pays du Tiers Monde et de l’ex-bloc soviétique. Elle se compose des cinq filiales suivantes :
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD, 189 membres en 2017) octroie des prêts concernant de grands secteurs d’activité (agriculture et énergie), essentiellement aux pays à revenus intermédiaires.
L’Association internationale pour le développement (AID, ou IDA selon son appellation anglophone, 164 membres en 2003) s’est spécialisée dans l’octroi à très long terme (35 à 40 ans, dont 10 de grâce) de prêts à taux d’intérêt nuls ou très faibles à destination des pays les moins avancés (PMA).
La Société financière internationale (SFI) est la filiale de la Banque qui a en charge le financement d’entreprises ou d’institutions privées du Tiers Monde.
Enfin, le Centre international de règlements des différends relatifs aux investissements (CIRDI) gère les conflits d’intérêts tandis que l’Agence multilatérale de garantie des investissements (AMGI) cherche à favoriser l’investissement dans les PED. Avec l’accroissement de l’endettement, la Banque mondiale a, en accord avec le FMI, développé ses interventions dans une perspective macro-économique. Ainsi la Banque impose-t-elle de plus en plus la mise en place de politiques d’ajustement destinées à équilibrer la balance des paiements des pays lourdement endettés. La Banque ne se prive pas de « conseiller » les pays soumis à la thérapeutique du FMI sur la meilleure façon de réduire les déficits budgétaires, de mobiliser l’épargne interne, d’inciter les investisseurs étrangers à s’installer sur place, de libéraliser les changes et les prix. Enfin, la Banque participe financièrement à ces programmes en accordant aux pays qui suivent cette politique, des prêts d’ajustement structurel depuis 1982.

TYPES DE PRÊTS ACCORDÉS PAR LA BM :

1) Les prêts-projets : prêts classiques pour des centrales thermiques, le secteur pétrolier, les industries forestières, les projets agricoles, barrages, routes, distribution et assainissement de l’eau, etc.
2) Les prêts d’ajustement sectoriel qui s’adressent à un secteur entier d’une économie nationale : énergie, agriculture, industrie, etc.
3) Les prêts à des institutions qui servent à orienter les politiques de certaines institutions vers le commerce extérieur et à ouvrir la voie aux transnationales. Ils financent aussi la privatisation des services publics.
4) Les prêts d’ajustement structurel, censés atténuer la crise de la dette, qui favorisent invariablement une politique néo-libérale.
5) Les prêts pour lutter contre la pauvreté.
Site :
, de Washington ou de Pékin - la modernisation passe par l’industrialisation et l’extractivisme est un préalable à cette dernière. Rien ne garantit que l’Équateur passe de cette première « étape » à la seconde. Quoi qu’il arrive, les sociétés indigènes et paysannes, considérées dans ce modèle comme arriérées, doivent non seulement s’ouvrir au « progrès » et à ses lumières, mais aussi en payer les frais.

Plutôt que de chercher des idoles exotiques légitimant ce modèle prédateur, les militants anticapitalistes de France et d’ailleurs devraient plutôt tisser des liens solidaires avec les luttes sociales qui lui résistent. Tout comme, pendant la guerre froide, certains ont su refuser de choisir entre le « capitalisme de marché » des pays occidentaux et le « capitalisme d’État » du bloc de l’Est, ayons le courage de refuser et les politiques d’austérité imposées par la Troika, et la voie tracée par de nouveaux messies venus d’ailleurs qui ne servent, au final, que la reproduction du capital en sacrifiant les territoires et leurs habitants sur l’autel du progrès. Il existe d’autres voies, en dehors du capitalisme, qu’il soit andin, amazonien, chinois, français, états-unien, ou même grec.


Source : aldeah.org



Notes

[1« El desafío de Rafael Correa », dans El telégrafo, 15 janvier 2012. http://www.telegrafo.com.ec/noticias/informacion-general/item/el-desafio-de-rafael-correa.html

[5Un décret n’est pas une loi votée par le parlement mais un texte issu directement de l’exécutif. http://decretos.cege.gob.ec/decretos/download.ashx?TY=D&ID=6256

[7Pour en savoir plus : http://www.aldeah.org/fr/equateur.

[10Alexis Mera se refirió a las mujeres luchadoras, en oficio al Presidente, como “Las mal culiadas de siempre”. http://www.lasanta.com.ec/Magazine-detail/carta-abierta-la-asambleista-maria-augusta-calle/

[15Voir par exemple les mobilisations du 22 mars 2012 (la marche pour l’eau), du 17 septembre 2014, du 19 mars 2015.

[16La dette publique extérieure de l’Equateur était de 14 milliards de $ en 1999, de 8 milliards en 2009. Elle est de nouveau de 16 milliards aujourd’hui. Source : http://data.iadb.org/ViewIndicator/ViewIndicator?languageId=en&typeOfUrl=C&indicatorId=158

[18Voir : http://economia.elpais.com/economia/2014/04/11/actualidad/1397232571_064840.html et les travaux de Paulina Garzón, disponibles ici : http://montecristivive.com/wp-content/uploads/2015/0...ón-conservadora-copia.compressed.pdf, et ici : http://www.dar.org.pe/archivos/eventos/dialogo_regional/EP6_Inversiones_chinas_paulina_garzon.pdf
Lire également http://www.forumdesalternatives.org/extractivismo-del-siglo-xxi-una-revolucion-ciudadana-sin-revolucion-social-ni-productiva]. De plus, si Correa surfe encore sur le fait qu’il a expulsé du pays les institutions financières internationales, la Banque mondiale et le FMI - ce qui l’a transformé en « star » aux yeux des partis de gauche européens -, l’Etat équatorien émet de nouveau des titres sur les marchés financiers (sous la conduite de Citibank et du Crédit suisse…) et a récemment fait appel à la Banque mondiale ... et même à Goldman Sachs[[http://www.cetri.be/spip.php?article3627 et note (4) http://cadtm.org/Situation-internationale-et-dette - nh2-4

[19Panorama social de América Latina 2012, CEPAL, Santiago de Chile, 2012 ; Panorama social de América Latina 2013, CEPAL, Santiago de Chile, 2013.

[20Panorama social de América Latina 2012, CEPAL, Santiago de Chile, 2012 ; Panorama social de América Latina 2013, CEPAL, Santiago de Chile, 2013.

[21Anuario estadístico de América Latina y el Caribe, CEPAL, 2013, p. 112.

[22Données EIA (2011/2012) et CEPAL/UNASUR (2013) http://www.coface.com/fr/Etudes-economiques-et-risque-pays/Equateur.

[2511e appel d’offres. Certaines concessions, déjà attribuées avant le lancement de l’initiative Yasuní-ITT (2007) se trouvent à l’intérieur du parc Yasuní et le pétrole y est déjà exploité. Carte sur www.aldeah.org/files/images/mapa11.preview.jpg.

[28Alberto Flores Galindo, auteur péruvien cité par Acosta dans “El buen vivir en Ecuador : ¿marketing político o proyecto en disputa ?” Un diálogo con Alberto Acosta, ÍCONOS 48, 2014, pp. 101-117