Cher canal de Panama

7 novembre 2006 par Serge Vienne


C’est un véritable triomphe que tu as connu le 22 octobre
 : 78,75% des électeurs du Panama t’ont dit oui. Oui
à ta modernisation après 92 ans de service, oui à ton
élargissement et à la construction d’un nouveau jeu d’écluses
à très grand gabarit. Quand les travaux seront terminés
vers 2015, tu pourras conduire entre l’Atlantique et
le Pacifique des bateaux presque deux fois plus gros que
ceux qui t’empruntent aujourd’hui, et même, m’a-t-on
dit, les porte-avions de la marine des Etats-Unis ! Les
Panaméens ont dit oui à des travaux qui coûteront 5,25
milliards de dollars, selon tes propres estimations.

Oh, tu as pris soin d’expliquer avant le référendum que
pas un cent ne leur sera demandé : tout sera « autofinancé
 » ! Cette somme a priori pharaonique - tu en
conviendras -, équivalente au tiers du PIB PIB
Produit intérieur brut
Le PIB traduit la richesse totale produite sur un territoire donné, estimée par la somme des valeurs ajoutées.
Le Produit intérieur brut est un agrégat économique qui mesure la production totale sur un territoire donné, estimée par la somme des valeurs ajoutées. Cette mesure est notoirement incomplète ; elle ne tient pas compte, par exemple, de toutes les activités qui ne font pas l’objet d’un échange marchand. On appelle croissance économique la variation du PIB d’une période à l’autre.
du Panama,
sera prise en charge par la seule augmentation de tes
péages, qui, selon tes prévisions, seront trois fois plus
lucratifs en 2015 qu’actuellement !

Bien sûr, en attendant cette manne, tu as dû admettre
qu’il sera quand même nécessaire d’emprunter... un peu
car il faudra bien payer les travaux qui avanceront. Or tes
compatriotes, les Panaméens, commencent à tiquer
quand on leur parle d’emprunts car, vois-tu, chacun d’entre
eux a actuellement 3 280 $ à rembourser. Juste pour
te donner une idée, c’est deux fois et demi supérieur à la
dette Dette Dette multilatérale : Dette qui est due à la Banque mondiale, au FMI, aux banques de développement régionales comme la Banque Africaine de Développement, et à d’autres institutions multilatérales comme le Fonds Européen de Développement.
Dette privée : Emprunts contractés par des emprunteurs privés quel que soit le prêteur.
Dette publique : Ensemble des emprunts contractés par des emprunteurs publics.
moyenne des Latino-Américains. Les Panaméens
sont parmi les peuples les plus endettés du monde !

Alors pour les amadouer, il t’a fallu être très persuasif :
tu as déclaré que tu n’emprunterais que 1,2 milliard, que
tu aurais, grâce à ton excellente réputation, les meilleurs
taux du marché et, surtout, tu as juré que jamais, jamais
l’Etat panaméen, qui est pourtant ton seul propriétaire,
n’aurait à renflouer tes caisses si par malheur elles
venaient à se vider !

Ouf, rassurés les Panaméens, en tous cas ceux des
beaux quartiers, ceux qui sont allés voter : moins de 44%
des inscrits dit-on ici. Car il paraît qu’il y aurait dans ton
pays des gens que tu indiffères ou même que tu indisposes,
toi la huitième merveille du monde ! Il faut dire que
ces Panaméens-là, tu ne les connais guère. Car jusqu’en
1999, lorsque tu leur fus « rétrocédé », tu n’avais vécu
que dans le cocon états-unien. Tu n’apercevais que de
riches villas et des parcs magnifiques et tu pensais forcément
que ton pays, c’était cela, la « Zone du Canal » :
des terrains de golf, des piscines et... des centres d’entraînement
pour l’armée de l’Oncle Sam. Et au loin, tu
devinais le Panama prospère des gratte-ciel de la capitale,
la « Suisse des Amériques », le Panama des touristes,
des banquiers et des pavillons de complaisance.

Mais ton regard n’allait pas au-delà : jusqu’à ces 40%
de Panaméens vivant au-dessous du seuil de pauvreté,
jusqu’à ces familles indiennes du Ngobe-Buglé qui vivent
avec moins de 25 dollars par mois dans les montagnes de
l’ouest. Et que dire de ces habitants des quartiers pauvres
de Panama-City ou de Colon, tes voisines immédiates,
qui n’ont pas accès à l’eau courante alors que pour
maintenir ton propre niveau, il faut prélever dans la nature,
pour chaque bateau que tu transportes, 208 millions
de litres d’eau douce qui partent directement à la mer.

Peut-être n’as-tu pas su que le seul président du Panama
qui ait voulu améliorer le sort de ces gens s’appelait
Omar Torrijos - oui, comme le président actuel, c’était
son père... - disparu en 1981 dans un très mystérieux
accident d’avion auquel la CIA ne semble pas étrangère...
Mais auparavant, il avait quand même eu le temps d’obtenir
du président états-unien Jimmy Carter qu’il signe le
traité sur ta rétrocession.

Alors, cher canal, puisse ta nouvelle vie être au service
de cette population qui n’attend qu’une chose, que les
bénéfices que tu accumules ne profitent pas toujours aux
mêmes, entreprises étrangères de la construction - il
paraît qu’elles seront chinoises et japonaises cette fois -,
multinationales du transport maritime et minorité de
riches qui dirigent le Panama depuis un siècle.

Tu as annoncé la création de 3 à 5 000 emplois grâce
aux travaux, mais il y a au moins 250 000 personnes au
chômage dans ton pays ; tu as présenté l’élargissement
comme la solution unique aux problèmes du Panama,
sans écouter ceux qui proposaient des actions Action
Actions
Valeur mobilière émise par une société par actions. Ce titre représente une fraction du capital social. Il donne au titulaire (l’actionnaire) le droit notamment de recevoir une part des bénéfices distribués (le dividende) et de participer aux assemblées générales.
moins
dispendieuses comme la construction d’une installation
portuaire de transbordement de conteneurs pouvant
accueillir les plus gros navires : cela n’aurait pas coûté
plus de 800 millions de dollars. Je souhaite que tes péages
augmentent vraiment, car on dit aussi que ces navires
de très gros gabarit ne seraient que 300 dans le
monde, pour la plupart des pétroliers qui de toute façon
empruntent ton concurrent de Suez et qu’il te sera donc
bien difficile d’augmenter suffisamment tes tarifs.

Je te quitte, cher canal, mais j’aimerais, pour te féliciter,
t’envoyer un présent symbolique : c’est une statue,
elle représente un éléphant... et il est blanc.



Sources : risal.collectifs.net ; www.pancanal.com (site officiel
de l’Autorité du Canal de Panama) ; www.granma.cu.

Serge Vienne

CADTM France (Lille)