Colombie : mobilisation massive contre le néolibéralisme

26 novembre 2004 par Garry Leech


Le 12 octobre, plus d’un million de Colombiens sont sortis dans les rues des différentes villes du pays pour protester contre les politiques économiques du président Alvaro Uribe. Plus de 300.000 personnes se sont rassemblées sur la place Bolivar de Bogotá où elles ont brûlé un drapeau américain et montré leur mécontentement contre les discussions en cours entre la Colombie et les Etats-Unis pour la signature d’un accord de libre-échange. Avec la montée du chômage et de la pauvreté, le principal quotidien colombien El Tiempo s’est demandé si les manifestations étaient le signe du début de la fin de la « présidence Teflon ». Alors qu’Uribe peut encore se targuer d’un soutien populaire conséquent, les sondages ont montré une baisse de six points, résultat du désenchantement d’un nombre chaque fois plus important de Colombiens à l’égard de son agenda économique néolibéral.

Après plus de deux ans de présidence, l’opposition aux politiques d’Uribe s’accroît. Si sa volonté de mettre en place les réformes économiques du Fonds monétaire international FMI
Fonds monétaire international
Le FMI a été créé en 1944 à Bretton Woods (avec la Banque mondiale, son institution jumelle). Son but était de stabiliser le système financier international en réglementant la circulation des capitaux.

À ce jour, 188 pays en sont membres (les mêmes qu’à la Banque mondiale).

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a amélioré l’économie colombienne d’un point de vue macroéconomique, rien n’a été fait pour créer de l’emploi et réduire la pauvreté.
Comme les Etats-Unis, la Colombie fait l’expérience d’une croissance économique qui ne s’accompagne pas de création d’emplois. En d’autres termes, les presque 4% de croissance économique l’année dernière ne se sont pas traduits par la création d’emplois et une amélioration des conditions de vie des Colombiens.

Les représentants de l’administration Bush et les analystes de Wall Street ont sans cesse félicité Uribe pour la mise en place de politiques qui ont conduit à un taux de croissance impressionnant mais il a créé un climat favorable à l’investissement et tout particulièrement au capital étranger au détriment des travailleurs colombiens. Afin de mener à bien les réformes structurelles demandées par le FMI en compensation de prêts avoisinant les 5 milliards de dollars ces cinq dernières années, Uribe a restructuré et privatisé les entreprises d’état.

Ce processus a conduit à la réalisation de trois des principaux objectifs souhaités par le FMI et le capital transnational. Premièrement, il a établi des conditions plus favorables au capital étranger, particulièrement dans le secteur de l’énergie où les compagnies pétrolières étrangères paient maintenant moins de redevances et ne doivent plus entrer dans un partenariat avec l’état. La restructuration et la privatisation du secteur public de l’énergie, des télécommunications et des entreprises de services ont considérablement réduit la main d’œuvre employée (...) augmentant le profit de ces entreprises en même temps que le chômage.

Le revenu supplémentaire obtenu par l’état (...) aide le gouvernement à réaliser le second objectif de sa réforme structurelle qui est d’augmenter la part des ressources de l’état destiné au paiement de la dette Dette Dette multilatérale : Dette qui est due à la Banque mondiale, au FMI, aux banques de développement régionales comme la Banque Africaine de Développement, et à d’autres institutions multilatérales comme le Fonds Européen de Développement.
Dette privée : Emprunts contractés par des emprunteurs privés quel que soit le prêteur.
Dette publique : Ensemble des emprunts contractés par des emprunteurs publics.
extérieure. L’objectif final est l’affaiblissement continu des syndicats du pays qui ont été détruits à la fois par les restructurations et par une guerre sale menée par les paramilitaires d’extrême droite fortement liés aux militaires colombiens.

Le résultat des réformes structurelles imposées par le FMI est un impressionnant taux de croissance de l’économie colombienne de près de 4%. Ce ne sont cependant pas les entreprises colombiennes, mais les entreprises étrangères qui profitent de ce climat toujours plus favorable et qui sont responsables de cette croissance. Inévitablement, la plupart des profits sortent du pays et ne bénéficient guère au peuple colombien. Les bénéfices de la croissance qui vont au gouvernement sont utilisés pour rembourser la dette extérieure afin de maintenir la réputation de solvabilité du pays pour l’obtention de futurs prêts qui seront inévitablement liés à des demandes d’encore plus de réformes structurelles favorables au capital transnational.

Les manifestants du 12 octobre étaient des travailleurs, des agriculteurs, des groupes indigènes et des partis démocratiques de gauche qui, selon les organisateurs, « joignaient leurs efforts contre le libre-échange et les réformes des pensions ainsi que les politiques imposées par le FMI pour s’assurer le paiement par la Colombie de la dette extérieure ». Ces manifestants s’opposaient également à un accord de libre-échange, actuellement en négociation entre les Etats-Unis et la Colombie, qui augmentera encore davantage le chômage en provoquant la faillite de petites entreprises colombiennes incapables de rivaliser avec de grosses entreprises étrangères. Pour leur part, les paysans colombiens seront aussi incapables de rivaliser avec les produits agricoles américains subventionnés qui vont inonder le pays après la signature de cet accord.

Les manifestants étaient également furieux contre les plans d’Uribe d’augmenter la TVA et de l’appliquer aux aliments de base comme le lait et le pain. Ce plan fiscal régressif fait peser un fardeau plus lourd sur les 64% de la population qui vivent dans la pauvreté, alors que les riches du pays continuent à ne payer que très peu d’impôts sur le revenu. En fait, seul un million sur les 42 millions de Colombiens paie un quelconque impôt sur le revenu.

Après les manifestations, un commentateur du quotidien de Bogotá El Nuevo Siglo a avancé que « maintenant plus que jamais, sous le gouvernement actuel, la crise économique s’est aggravée. Les problèmes sociaux sont intimement liés aux questions politiques ». Faisant le lien entre les politiques économiques d’Uribe et le conflit civil en cours, il a proclamé : «  Il n’y aura jamais de paix sans justice économique et sociale ».

Le désenchantement croissant parmi les Colombiens et la critique de plus en plus fréquente des politiques d’Uribe présente dans les éditoriaux des différents journaux du pays laisse penser que la longue lune de miel du Président est maintenant terminée. Uribe a été critiqué ces derniers mois pour son implication dans le processus de paix avec les paramilitaires d’extrême droite responsables de la majorité des violations des droits humains du pays. De plus, il est également sous le feu des critiques de la part de certains secteurs pour sa tentative de modifier la Constitution afin d’être réélu. Pendant ce temps, les groupes internationaux de droits humains critiquent l’escalade des violations de droits humains perpétrés par les forces de sécurité de l’état et particulièrement le nombre record de Colombiens portés « disparus ».

Au cours des dernières années, les Latino-Américains de toute la région se sont montrés chaque fois plus déçus des réformes économiques néolibérales imposés par le FMI et les Etats-Unis. Cela apparaît dans les soulèvements sociaux qui ont secoué la Bolivie, l’Argentine et l’Equateur et qui sont maintenant de plus en plus manifestes en Colombie. Le résultat de cela est qu’Uribe est confronté à des difficultés de plus en plus grandes pour mettre sur pied son agenda économique et sécuritaire pendant les deux dernières années de son mandat.



Source : Colombia Journal (http:/:www.colombiajournal.com), 18 octobre 2004.

Traduction : Virginie de Romanet, pour RISAL (http://risal.collectifs.net) & le CADTM (http://www.cadtm.org).

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