Colonialisme numérique et dette écologique

14 septembre par Robin Delobel


À Agbogboshie, dans la banlieue d’Accra, au Ghana, connue pour être une destination légale et illégale pour les déchets d’équipements électriques et électroniques en provenance de pays industrialisés (Photo de Muntaka Chasant,, Wikimédia)

Institutions internationales, gouvernements du Nord et industriels opèrent une énième conquête de l’Afrique à travers des discours progressistes sur les bienfaits du numérique pour le développement.

La démocratisation des équipements informatiques et d’Internet au cours des années 1990, les technologies de l’information et de la communication (TIC) ont été présentées (et le sont toujours) comme la passerelle que des pays pauvres, et plus spécialement encore le continent africain, devraient emprunter pour impulser leur développement. D’où de nombreux discours afin de promouvoir ces dispositifs, et cela est en partie motivé par des stratégies capitalistes visant la conquête de marchés nouveaux.

Parmi les instances principales de promotion de l’occidentalisation et des politiques néolibérales, la Banque mondiale Banque mondiale
BM
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD) a été créée en juillet 1944 à Bretton Woods (États-Unis), à l’initiative de 45 pays réunis pour la première Conférence monétaire et financière des Nations unies. En 2011, 187 pays en étaient membres.

Créée en 1944 à Bretton Woods dans le cadre du nouveau système monétaire international, la Banque possède un capital apporté par les pays membres et surtout emprunte sur les marchés internationaux de capitaux. La Banque finance des projets sectoriels, publics ou privés, à destination des pays du Tiers Monde et de l’ex-bloc soviétique. Elle se compose des cinq filiales suivantes :
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD, 189 membres en 2017) octroie des prêts concernant de grands secteurs d’activité (agriculture et énergie), essentiellement aux pays à revenus intermédiaires.
L’Association internationale pour le développement (AID, ou IDA selon son appellation anglophone, 164 membres en 2003) s’est spécialisée dans l’octroi à très long terme (35 à 40 ans, dont 10 de grâce) de prêts à taux d’intérêt nuls ou très faibles à destination des pays les moins avancés (PMA).
La Société financière internationale (SFI) est la filiale de la Banque qui a en charge le financement d’entreprises ou d’institutions privées du Tiers Monde.
Enfin, le Centre international de règlements des différends relatifs aux investissements (CIRDI) gère les conflits d’intérêts tandis que l’Agence multilatérale de garantie des investissements (AMGI) cherche à favoriser l’investissement dans les PED. Avec l’accroissement de l’endettement, la Banque mondiale a, en accord avec le FMI, développé ses interventions dans une perspective macro-économique. Ainsi la Banque impose-t-elle de plus en plus la mise en place de politiques d’ajustement destinées à équilibrer la balance des paiements des pays lourdement endettés. La Banque ne se prive pas de « conseiller » les pays soumis à la thérapeutique du FMI sur la meilleure façon de réduire les déficits budgétaires, de mobiliser l’épargne interne, d’inciter les investisseurs étrangers à s’installer sur place, de libéraliser les changes et les prix. Enfin, la Banque participe financièrement à ces programmes en accordant aux pays qui suivent cette politique, des prêts d’ajustement structurel depuis 1982.

TYPES DE PRÊTS ACCORDÉS PAR LA BM :

1) Les prêts-projets : prêts classiques pour des centrales thermiques, le secteur pétrolier, les industries forestières, les projets agricoles, barrages, routes, distribution et assainissement de l’eau, etc.
2) Les prêts d’ajustement sectoriel qui s’adressent à un secteur entier d’une économie nationale : énergie, agriculture, industrie, etc.
3) Les prêts à des institutions qui servent à orienter les politiques de certaines institutions vers le commerce extérieur et à ouvrir la voie aux transnationales. Ils financent aussi la privatisation des services publics.
4) Les prêts d’ajustement structurel, censés atténuer la crise de la dette, qui favorisent invariablement une politique néo-libérale.
5) Les prêts pour lutter contre la pauvreté.
Site :
n’est pas en reste.

Des « lives » sont régulièrement organisés par la Banque pour faire rencontrer industriels, politiques et technocrates, en vue de faire avancer le lobbying au service des industries high tech, ou dans un autre langage, pour le développement.

Un exemple parmi d’autres, le 12 octobre 2018 : Réinventer le développement grâce au numérique  :

« L’innovation numérique avance à pas de géant, ouvrant un vaste champ de possibles aux individus, aux entreprises et aux pouvoirs publics. Comment les pays en développement peuvent-ils exploiter au mieux ces transformations au profit de la croissance économique et de leur population ? »

On remarquera que dans l’ordre d’énumération, la croissance économique passe avant le profit envers la population.

« S’ils veulent exploiter pleinement le potentiel des technologies numériques au service de leur développement, les pays doivent poser les bases de l’économie digitale et s’adapter à des changements qui vont devenir la norme, en favorisant l’innovation et l’entrepreneuriat. » [1]

Ce chemin du développement numérique pour un avenir meilleur, devenu presque un droit humain fondamental, est promu également par la commission Afrique des Nations unies. Le numérique envisagé comme solution à tous les problèmes, très régulièrement martelé depuis des années, l’est encore plus avec la crise sanitaire du coronavirus.

Les multiples usages en augmentation de diverses technologies ne sont pas issus d’un mouvement naturel de l’Histoire mais plutôt le fruit d’un intense lobbying

Les réactions face aux défis sanitaires et économiques de la covid-19 montrent clairement que les pays africains - « se doivent d’opter pour un haut débit, plus rapide, moins cher et étendu au dernier kilomètre de leurs populations ». La Sous-secrétaire générale et Secrétaire
exécutive de la Commission économique pour l’Afrique (CEA), Mme Vera Songwe, a fait écho à ce point, aujourd’hui, lors d’un dialogue politique de haut niveau virtuel sur « l’utilisation de la technologie pour aider les pays africains à lutter contre le Covid-19 »
. [2]

Malgré les discours sur les bienfaits partagés du numérique, le déploiement des infrastructures TIC en Afrique crée des disparités entre pays et à l’intérieur d’un même pays, allant ainsi à l’encontre des discours présentant ces TIC comme la panacée du développement.

D’autres grandes messes organisées au siège de la Banque mondiale à Washington vont se consacrer aux « possibilités de collaboration entre entreprises du secteur privé, pouvoirs publics et organisations telles que le Groupe de la Banque mondiale, dans le cadre d’actions qui pourraient fournir des services essentiels tout en générant des profits ». La Banque participe aussi à creuser le fossé numérique à travers la promotion des usages numériques comme priorité de développement, pour ensuite ambitionner de combler ce fossé en apportant la connectivité aux miséreux qui en seraient dépossédés jusqu’à présent. Les discussions menées permettent de mettre en avant « la nécessité d’étendre la connectivité et de combler le fossé numérique mondial ». Les participants à ces réunions publiques peuvent ainsi reconnaître le travail mené par la Banque « en ce qu’elle est en mesure de contribuer à la mise en place des infrastructures numériques de base indispensables pour concrétiser le potentiel de cette nouvelle économie au profit de tous
et dans le monde entier »
.

 Propagande et solutionnisme technologique

Comme le disent Julia Verne, Julian Stenmanns et Stefan Ouma, « l’impératif de connectivité est au cœur des discours sur le développement de l’Afrique. En dépit de son apparente nouveauté, ce paradigme « connectiviste » s’inscrit dans la vieille tradition modernisatrice qui repose sur l’idée linéaire de « retard » et de « rattrapage ». Comme elle, il tend à faire l’impasse sur la réalité des rapports de force et de domination qui structurent
le champ des technologies de l’information et de la communication »
 [3].

Est-on prêt à regarder en face le fait que le cœur de la catastrophe écologique est en train de devenir le numérique ?

Ces auteurs précisent également que, sans « nier l’existence de multiples petites et moyennes entreprises et de nombreux consommateurs en Afrique en quête d’une logistique plus efficace ou de TIC moins coûteux, le discours dominant imagine généralement la recherche de l’inter-connectivité mondiale en des termes apolitiques qui dissimulent les intérêts des grandes entreprises, lesquelles considèrent l’expansion des TIC dans les pays du Sud comme un nouvel espace de rotation du capital. »

Bruno Poncelet l’a mis en évidence dans plusieurs études et conférences, les multiples usages en augmentation de diverses technologies ne sont pas issus d’un mouvement naturel de l’Histoire mais plutôt le fruit d’un intense lobbying. En Europe, cette invasion technologique qui entoure tout un chacun en 2020 vient notamment des recommandations de Digital Europe, un groupe de puissantes firmes marchandes asiatiques, étasuniennes et européennes, qui s’organisent pour défendre leurs intérêts auprès de l’Union européenne (UE). « L’un de leurs axes de travail consiste à présenter un argumentaire général pour donner du sens et de la légitimité à la transformation digitale de la société ». Sans que cela n’étonne vraiment, on retrouve un discours semblable dans un grand nombre de rapports politiques gouvernementaux (ou sur le site officiel de la Commission européenne) consacrés aux projets numériques. Tous assènent la même idée : les outils numériques sont un bienfait d’intérêt général pour autant qu’on en ait la maîtrise, ce qui implique d’agir au plus vite pour digitaliser nos sociétés... Mais, concrètement, ça veut dire quoi « digitaliser la société » ? Pour Digital Europe, cela peut tenir en une phrase : « Il faut créer (au minimum à l’échelle européenne, si possible à l’échelle mondiale) un marché numérique aussi globalisé que possible ». [4]

On s’aperçoit qu’il en va de même avec la Banque mondiale vis à vis de l’Afrique, le développement technologique est une étape cruciale pour le bien de toutes et tous...

 Les technologies au détriment de l’écologie

Démonter l’idée que les technologies high tech, et plus spécialement le numérique, ne se diffusent pas par nature, implique d’enquêter sur les stratégies des industriels et des institutions internationales.

Ces dernières, pleinement intégrées dans la logique technocratique et capitaliste, n’envisagent que des réponses capitalistes et technocratiques à des questions politiques telles que la gestion de la santé, les systèmes agricoles, les transports publics et tout autre type de services [5].

Parallèlement aux problèmes politiques, sociaux et sanitaires que pose le déferlement technologique tous azimuts, une autre problématique est celle de la dette Dette Dette multilatérale : Dette qui est due à la Banque mondiale, au FMI, aux banques de développement régionales comme la Banque Africaine de Développement, et à d’autres institutions multilatérales comme le Fonds Européen de Développement.
Dette privée : Emprunts contractés par des emprunteurs privés quel que soit le prêteur.
Dette publique : Ensemble des emprunts contractés par des emprunteurs publics.
écologique et de l’extractivisme Extractivisme Modèle de développement basé sur l’exploitation des ressources naturelles, humaines et financières, guidé par la croyance en une nécessaire croissance économique. associée à ce modèle de développement.

Mathieu Amiech, coresponsable des éditions La Lenteur, posait la question lors d’une interview pour le site reporterre.net : « est-on prêt à regarder en face le fait que le cœur de la catastrophe écologique est en train de devenir le numérique ? »

À contre courant du discours abstrait sur un numérique qui profiterait à toutes et tous, l’auteur soulignait des prérequis, trop souvent ignorés : « Le phénomène technologique est indissociable de la logique de profit. Notre modèle économique ne peut survivre et croître que s’il étend la sphère marchande. Il faut donc inventer de nouvelles marchandises. C’est ce que permet le numérique. »

Le numérique n’a rien de virtuel ou immatériel. Il nécessite toute une infrastructure contenant, entre autres, des câbles terrestres et sous-marins en cuivre, des gigantesques datacenters, des bornes wifi (la 3G consomme 15 fois plus d’énergie que le wifi, 23 fois plus pour la 4G)... À chaque technologie son lot de désastres environnementaux. L’extraction de quelques dizaines de métaux rares nécessite le recours aux énergies fossiles, le gaspillage d’énormes quantités d’eau, la destruction d’espaces naturels et le déversement de produits chimiques. L’essor des TIC explique, selon Apoli Bertrand Kameni [6], « le déclenchement, la fréquence et la poursuite des conflits politiques et armés en Afrique » ces trente dernières années.


Article extrait de l’AVP n° 78 « Dette, coronavirus et alternatives », magazine semestriel du CADTM disponible gratuitement en pdf, en vente unique (5 €) et en abonnement annuel.




Robin Delobel

Permanent au CADTM Belgique

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