Comment la question de la dette a entraîné la division de Syriza

16 septembre 2015 par Fabien Perrier

A New York, le 3 septembre dernier. La femme qui prend la parole à la tribune de l’ONU lors de la Quatrième conférence mondiale des présidents de Parlement est la présidente d’un Parlement qui vient d’être dissout : celui de la Grèce, la Vouli. Zoe Konstantopoulou, qui a quitté le parti Syriza fin août dernier, a tenu à saisir cette occasion pour passer un message : la dette Dette Dette multilatérale : Dette qui est due à la Banque mondiale, au FMI, aux banques de développement régionales comme la Banque Africaine de Développement, et à d’autres institutions multilatérales comme le Fonds Européen de Développement.
Dette privée : Emprunts contractés par des emprunteurs privés quel que soit le prêteur.
Dette publique : Ensemble des emprunts contractés par des emprunteurs publics.
est utilisée comme moyen de pression sur les peuples – et en particulier la population grecque - quand bien même un audit mené par une Commission pour la vérité sur la dette grecque, qu’elle a mise en place en mars 2015, a démontré qu’elle était illégitime, odieuse et illégale. Ce discours contient en effet de nombreux d’éléments permettant d’expliquer l’éclatement politique qui a eu lieu en Grèce ces derniers mois.

Le coup de tonnerre a retenti le 20 août dernier. Alexis Tsipras a annoncé sa démission, provoquant ainsi des élections anticipées moins de sept mois après son arrivée à la tête du pays. Lors des élections législatives du 25 janvier 2015, Syriza, le parti dont il était chef de file, avait remporté 36,34 % des suffrages exprimés en menant campagne sur un programme dont les principaux axes étaient l’arrêt des politiques d’austérité, la mise en place de politiques de relance, un moratoire Moratoire Situation dans laquelle une dette est gelée par le créancier, qui renonce à en exiger le paiement dans les délais convenus. Cependant, durant la période de moratoire, les intérêts continuent de courir. Un moratoire peut également être décidé par le débiteur, comme ce fut le cas de la Russie en 1998 et de l’Équateur en 1999. et une renégociation de la dette Dette Dette multilatérale : Dette qui est due à la Banque mondiale, au FMI, aux banques de développement régionales comme la Banque Africaine de Développement, et à d’autres institutions multilatérales comme le Fonds Européen de Développement.
Dette privée : Emprunts contractés par des emprunteurs privés quel que soit le prêteur.
Dette publique : Ensemble des emprunts contractés par des emprunteurs publics.
grecque. Mais l’optimisme a été de courte durée : dès le 20 février, face à la pression des créanciers, Alexis Tsipras et son ministre des Finances d’alors, Yanis Varoufakis, se sont engagés, dans un accord cadre, à ce que la Grèce honore ses créances Créances Créances : Somme d’argent qu’une personne (le créancier) a le droit d’exiger d’une autre personne (le débiteur). . Les éclairs ont alors traversé le ciel de Syriza : des proches de Panayotis Lafazanis, le ministre en charge du redressement productif, ont dénoncé ce texte.

l’optimisme a été de courte durée

Une Commission peu écoutée

Dans les mois qui ont suivi, le gouvernement grec a continué de rembourser les créanciers, même lorsque les négociations s’enlisaient pour aboutir à un accord définitif. Les créanciers réclamaient sans cesse de nouvelles mesures d’austérité critiquées par la Commission sur la vérité de la dette grecque, mise en place par la présidente du Parlement. Même si le Premier ministre assiste à la présentation du rapport à la Vouli en juin, le gouvernement ne semble pas se saisir du dossier. Les négociations ont continué d’achopper. Alexis Tsipras convoque un référendum le 5 juillet : le « non » au texte des créanciers l’emporte haut la main, avec 61,61 % des voix malgré les pressions sur la population dont témoigne, notamment, le contrôle des capitaux et la limitation des retraits bancaires.

Aussitôt, le gouvernement grec retourne négocier. Zoe Konstantopoulou explique aujourd’hui : « j’ai malheureusement l’impression que les conclusions de la Commission sur la vérité de la dette n’ont jamais été exploitées sur le plan des négociations ni sur celui des discussions au sein de l’Eurogroupe ou des institutions créancières. » Les faits semblent confirmer ce propos. Le 13 juillet au matin, un accord est signé : un nouveau prêt de 86 milliards sauvant certes le pays de la faillite immédiate, mais lui imposant une série de réformes correspondant à celles rejetées par la population en janvier puis en juillet et ne contenant aucun engagement ferme sur une restructuration de la dette grecque. Autrement dit, imposant des coupes claires dans les budgets au prétexte de réduire le déficit... mais alourdissant au final la dette de l’Etat au lieu de l’alléger. En 2010, la dette d’Athènes s’élevait à de 127 % du PIB PIB
Produit intérieur brut
Le PIB traduit la richesse totale produite sur un territoire donné, estimée par la somme des valeurs ajoutées.
Le Produit intérieur brut est un agrégat économique qui mesure la production totale sur un territoire donné, estimée par la somme des valeurs ajoutées. Cette mesure est notoirement incomplète ; elle ne tient pas compte, par exemple, de toutes les activités qui ne font pas l’objet d’un échange marchand. On appelle croissance économique la variation du PIB d’une période à l’autre.
, aujourd’hui, elle est de 178 %, et différents experts estiment qu’elle dépassera 200 % en 2018 avec l’application du plan du 13 juillet.

En 2010, la dette d’Athènes s’élevait à de 127 % du PIB, aujourd’hui, elle est de 178 %

La majorité fissurée cet été

Ce dernier accord déclenchera l’orage dans la Vouli, les 15 et 22 juillet ainsi que le 14 août où de vifs débats se sont tenus entre les membres de la majorité. Alors que sont votés les textes permettant la ratification de l’accord, puis les lois d’application, la majorité se fissure. Alexis Tsipras a lui-même avoué devant les parlementaires que c’était un « mauvais accord » auquel « il ne croyait pas ». Son aile gauche refusant de voter, il ne peut au final, plus faire passer les textes que grâce à la droite (Nouvelle Démocratie), au Pasok (social-démocrate) et à Potami (centre droit). De ce fait, le 20 août, Alexis Tsipras doit démissionner ; le 21, un groupe de députés « frondeurs » fait scission et quitte Syriza. Car ce que le parti avait dénoncé avant les élections est appliqué et développé dans ce nouveau mémorandum. Le troisième depuis 2010.

ce que le parti avait dénoncé avant les élections est appliqué et développé dans ce nouveau mémorandum.

A l’ONU, Zoe Konstantopoulou explique : « Ce qui a été présenté comme un accord de renflouement a eu pour effet la misère, le chômage à des taux jamais vus jusque-là, 72 % parmi les jeunes femmes et 60 % parmi les jeunes hommes, des centaines de milliers de jeunes gens poussés à l’émigration, une explosion des suicides, la marginalisation des jeunes, des vieux, des faibles, des immigrés, des réfugiés, avec la moitié des enfants du pays vivant sous le seuil de pauvreté, une situation relevant d’une crise humanitaire ». Elle explicite à AlterEcoPlus : « L’affaire de la dette grecque est une affaire de victimisation de toute une population, de marginalisation des générations innocentes par ceux qui veulent toujours que leurs terribles erreurs soient payés par les peuples et les sociétés. »

Le poids de la dette en politique

C’est donc bien sur la question de la dette, de l’acceptation de son paiement, du renoncement à l’exigence de sa restructuration avec une annulation de tout ou partie qu’aura évolué le paysage politique grec. Elle aura servi d’argument de pression sur le pays, d’élément de division au sein de la majorité, et de renversement du gouvernement. En octobre 2014, un ministre allemand confiait, à micro fermé : « de toute façon, nous pourrons ne faire de Syriza qu’une parenthèse ». Il n’avait pas précisé comment.

La dette aura servi d’argument de pression sur le pays, d’élément de division au sein de la majorité, et de renversement du gouvernement

Au final, des élections auront lieu en Grèce le 20 septembre. Alexis Tsipras et ses proches remporteront-ils leur pari de rester à la tête du gouvernement, avec une majorité débarrassée des contestataires ? Les sondages donnent le « Syriza expurgé » au coude-à-coude avec Nouvelle Démocratie. A l’ONU, en fin de discours, Zoe Konstantopoulou appelait à soutenir « l’exigence de démocratie et de souveraineté parlementaire contre la coercition de la dette ». Elle n’était, alors, plus membre d’un Syriza qui se consume à petit feu.