Commentaire sur le livre d’Eric Toussaint « Banque du Sud et nouvelle crise internationale »

Crise du capitalisme néolibéral. Comment lui résister et comment en sortir ?

26 mai 2008 par Pascale David


La crise des subprimes, à l’été 2007, a révélé la crise internationale de la dette privée. Ses répercussions seront profondes et durables. Dans “Banque du Sud et nouvelle crise internationale”, Eric Toussaint, Président du Comité de Belgique pour l’Annulation de la Dette du Tiers Monde (CADTM), membre du Conseil international du Forum Social Mondial (FSM) et Docteur en sciences politiques, réunit les facteurs qui montrent combien le monde est en train de « changer de base ». Du moins, il n’en a jamais été aussi près. Au moment où la crise des subprimes révèle l’ampleur de la crise du capitalisme néolibéral, l’initiative prise par 7 pays d’Amérique latine de créer une Banque du Sud pourrait jeter les bases d’une autre architecture financière internationale. C’est ce qu’expose l’auteur dans ce livre clair et synthétique, accessible aux non initiés, pourvu qu’ils veuillent faire l’effort de comprendre le monde économique contemporain.

Pour qui veut rester vivant, dans ce monde de brutes, ce petit livre est indispensable*. Chacun fait comme il veut, mais en ce qui me concerne, j’ai commencé par la fin : les deux chapitres qui expliquent l’explosion des bulles financières, et la construction spéculative d’un château de cartes géant qui a commencé à dégringoler... Cela n’a rien de drôle, vraiment, même si l’on veut sincèrement voir la fin de ce monde injuste et l’avènement d’une nouvelle construction, il faut aussi comprendre que dans l’état d’interconnexion où sont aujourd’hui tous les pays de la planète, l’émergence d’une alternative a besoin d’une stratégie concertée et de solidarités. La conscience sociale et politique de chacun se doit d’être en alerte, dans le monde actuel, si nous voulons appuyer des réponses justes aux situations de crise du monde contemporain. Qui peut rester insensible et inerte devant les “émeutes de la faim” ? L’idée que les “mécanismes financiers” qui en sont à l’origine pourraient se prolonger est insupportable. Et c’est en cela que le livre d’Eric Toussaint permet de mieux comprendre le monde actuel.

Il donne notamment une description de la chaîne spéculative qui, entre 2004 et 2007, a acculé plusieurs banques américaines (Bank of America, City Group, Wachovia, Morgan Stanley et Meryll Lynch) ainsi que Deutsche Bank et l’Union des Banques suisses (UBS) à assumer les dettes énormes cumulées par des sociétés financières (SIV - Structures Investment Vehicles) qu’elles avaient elles-mêmes créées pour le renflouement de titres hypothécaires en perte de valeur. Les seules banques américaines (USA) ont assumé au moins 280 milliards de dollars de dettes en provenance de ces sociétés spéculatives, entre août et octobre 2007.
Résultat : 2 millions de procédures de saisies pour impayés en 2007, des foyers endettés en moyenne à 140% et des défauts de paiement qui, depuis octobre 2007, ne se limitent plus à l’immobilier, mais concernent aussi les crédits d’achat de voiture et les cartes de crédit. La crise s’est étendue à tout le marché de la dette Dette Dette multilatérale : Dette qui est due à la Banque mondiale, au FMI, aux banques de développement régionales comme la Banque Africaine de Développement, et à d’autres institutions multilatérales comme le Fonds Européen de Développement.
Dette privée : Emprunts contractés par des emprunteurs privés quel que soit le prêteur.
Dette publique : Ensemble des emprunts contractés par des emprunteurs publics.
. La dette privée des entreprises, en particulier, s’est considérablement étendue ces dernières années.
Les deux chapitres de la fin (ch. 9 : Explosion des bulles de la dette privée et de l’immobilier au Nord et ch. 10 : Le monde comme il tourne) montrent de façon très détaillée comment cette crise prouve « l’échec fracassant du modèle capitaliste néolibéral ». Il ne s’agit pas là d’une affirmation idéologique péremptoire : l’échec et la crise sont reconnus par les plus honnêtes des chroniqueurs financiers. Elle est surtout, malheureusement, tangibles pour des dizaines et des dizaines de milliers de foyers américains ruinés par une politique de crédit irresponsable.
Mais la difficulté est d’en sortir. « Tant que les grands argentiers de ce monde seront aux manettes de cette mondialisation Mondialisation (voir aussi Globalisation)
(extrait de F. Chesnais, 1997a)
Jusqu’à une date récente, il paraissait possible d’aborder l’analyse de la mondialisation en considérant celle-ci comme une étape nouvelle du processus d’internationalisation du capital, dont le grand groupe industriel transnational a été à la fois l’expression et l’un des agents les plus actifs.
Aujourd’hui, il n’est manifestement plus possible de s’en tenir là. La « mondialisation de l’économie » (Adda, 1996) ou, plus précisément la « mondialisation du capital » (Chesnais, 1994), doit être comprise comme étant plus - ou même tout autre chose - qu’une phase supplémentaire dans le processus d’internationalisation du capital engagé depuis plus d’un siècle. C’est à un mode de fonctionnement spécifique - et à plusieurs égards important, nouveau - du capitalisme mondial que nous avons affaire, dont il faudrait chercher à comprendre les ressorts et l’orientation, de façon à en faire la caractérisation.

Les points d’inflexion par rapport aux évolutions des principales économies, internes ou externes à l’OCDE, exigent d’être abordés comme un tout, en partant de l’hypothèse que vraisemblablement, ils font « système ». Pour ma part, j’estime qu’ils traduisent le fait qu’il y a eu - en se référant à la théorie de l’impérialisme qui fut élaborée au sein de l’aile gauche de la Deuxième Internationale voici bientôt un siècle -, passage dans le cadre du stade impérialiste à une phase différant fortement de celle qui a prédominé entre la fin de Seconde Guerre mondiale et le début des années 80. Je désigne celui-ci pour l’instant (avec l’espoir qu’on m’aidera à en trouver un meilleur au travers de la discussion et au besoin de la polémique) du nom un peu compliqué de « régime d’accumulation mondial à dominante financière ».

La différenciation et la hiérarchisation de l’économie-monde contemporaine de dimension planétaire résultent tant des opérations du capital concentré que des rapports de domination et de dépendance politiques entre États, dont le rôle ne s’est nullement réduit, même si la configuration et les mécanismes de cette domination se sont modifiés. La genèse du régime d’accumulation mondialisé à dominante financière relève autant de la politique que de l’économie. Ce n’est que dans la vulgate néo-libérale que l’État est « extérieur » au « marché ». Le triomphe actuel du « marché » n’aurait pu se faire sans les interventions politiques répétées des instances politiques des États capitalistes les plus puissants (en premier lieu, les membres du G7). Cette liberté que le capital industriel et plus encore le capital financier se valorisant sous la forme argent, ont retrouvée pour se déployer mondialement comme ils n’avaient pu le faire depuis 1914, tient bien sûr aussi de la force qu’il a recouvrée grâce à la longue période d’accumulation ininterrompue des « trente glorieuses » (l’une sinon la plus longue de toute l’histoire du capitalisme). Mais le capital n’aurait pas pu parvenir à ses fins sans le succès de la « révolution conservatrice » de la fin de la décennie 1970.
néolibérale, ce sont les peuples qui paieront pour sortir de la crise. Les solutions sont donc à chercher ailleurs... ».
. L’auteur relève 10 facteurs - certains inquiétants, d’autres porteurs d’alternatives - qui montrent que la situation économique mondiale est en train de changer depuis 2-3 ans, par rapport à ce qui prévalait dans les 25 dernières années. « Fin 2007, les pays en développement (PED) détiennent ensemble plus de 4.600 milliards de dollars (selon le FMI FMI
Fonds monétaire international
Le FMI a été créé en 1944 à Bretton Woods (avec la Banque mondiale, son institution jumelle). Son but était de stabiliser le système financier international en réglementant la circulation des capitaux.

À ce jour, 188 pays en sont membres (les mêmes qu’à la Banque mondiale).

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) comme réserve de change, tandis que les pays les plus industrialisés détiennent moins du tiers de cette somme »
. Ces PED recoupent grosso modo ce que la diplomatie chinoise appelle depuis les années 74-77 le dernier des « trois monde », à savoir l’Asie à l’exception du Japon, l’Afrique et l’Amérique latine. Tout dépend beaucoup de la façon dont ces pays en développement utiliseront leurs réserves.

Dans la première partie (Genèse d’une nouvelle architecture financière internationale), le chapitre 1 (Pourquoi une Banque du Sud ?) explique pourquoi il faut en finir avec la Banque mondiale Banque mondiale
BM
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD) a été créée en juillet 1944 à Bretton Woods (États-Unis), à l’initiative de 45 pays réunis pour la première Conférence monétaire et financière des Nations unies. En 2011, 187 pays en étaient membres.

Créée en 1944 à Bretton Woods dans le cadre du nouveau système monétaire international, la Banque possède un capital apporté par les pays membres et surtout emprunte sur les marchés internationaux de capitaux. La Banque finance des projets sectoriels, publics ou privés, à destination des pays du Tiers Monde et de l’ex-bloc soviétique. Elle se compose des cinq filiales suivantes :
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD, 189 membres en 2017) octroie des prêts concernant de grands secteurs d’activité (agriculture et énergie), essentiellement aux pays à revenus intermédiaires.
L’Association internationale pour le développement (AID, ou IDA selon son appellation anglophone, 164 membres en 2003) s’est spécialisée dans l’octroi à très long terme (35 à 40 ans, dont 10 de grâce) de prêts à taux d’intérêt nuls ou très faibles à destination des pays les moins avancés (PMA).
La Société financière internationale (SFI) est la filiale de la Banque qui a en charge le financement d’entreprises ou d’institutions privées du Tiers Monde.
Enfin, le Centre international de règlements des différends relatifs aux investissements (CIRDI) gère les conflits d’intérêts tandis que l’Agence multilatérale de garantie des investissements (AMGI) cherche à favoriser l’investissement dans les PED. Avec l’accroissement de l’endettement, la Banque mondiale a, en accord avec le FMI, développé ses interventions dans une perspective macro-économique. Ainsi la Banque impose-t-elle de plus en plus la mise en place de politiques d’ajustement destinées à équilibrer la balance des paiements des pays lourdement endettés. La Banque ne se prive pas de « conseiller » les pays soumis à la thérapeutique du FMI sur la meilleure façon de réduire les déficits budgétaires, de mobiliser l’épargne interne, d’inciter les investisseurs étrangers à s’installer sur place, de libéraliser les changes et les prix. Enfin, la Banque participe financièrement à ces programmes en accordant aux pays qui suivent cette politique, des prêts d’ajustement structurel depuis 1982.

TYPES DE PRÊTS ACCORDÉS PAR LA BM :

1) Les prêts-projets : prêts classiques pour des centrales thermiques, le secteur pétrolier, les industries forestières, les projets agricoles, barrages, routes, distribution et assainissement de l’eau, etc.
2) Les prêts d’ajustement sectoriel qui s’adressent à un secteur entier d’une économie nationale : énergie, agriculture, industrie, etc.
3) Les prêts à des institutions qui servent à orienter les politiques de certaines institutions vers le commerce extérieur et à ouvrir la voie aux transnationales. Ils financent aussi la privatisation des services publics.
4) Les prêts d’ajustement structurel, censés atténuer la crise de la dette, qui favorisent invariablement une politique néo-libérale.
5) Les prêts pour lutter contre la pauvreté.
Site :
et le FMI, responsables de l’endettement public des pays du Sud. Il rappelle que des conditions, à la fois économiques et politiques - notamment en Amérique latine - permettent la construction d’une Banque du Sud et d’un Fonds monétaire du Sud. Certaines conditions le permettent... mais les dirigeants du Sud sauront-ils faire front et les exploiter ? C’est peu sûr, comme l’explique aussi cette partie de l’ouvrage.
Ils pourraient prendre « cette initiative émancipatrice de portée internationale »... mais le feront-ils ?

Ceux qui ont eu des gestes émancipateurs, par rapport à la dette publique des pays en développement, ont subi les foudres des institutions dominantes. Le chapitre suivant (Banque du Sud contre “consensus de Washington”) rappelle la bataille du ministre équatorien de l’Économie contre la Banque mondiale, son limogeage et... son élection l’année suivante (2006) à la présidence du pays, qui fut suivie de l’expulsion du représentant de la Banque mondiale d’Equateur. La rébellion enfle en Amérique latine, depuis l’élection d’Hugo Chavez à la présidence du Venezuela, en 1998 -, ce qui laisse penser à la possibilité d’une alternative.
Mais laquelle ? Deux évolutions différentes ont émergé en Amérique latine. A l’initiative de l’Argentine et du Venezuela, a été créée en décembre 2007 une Banque du Sud à laquelle sont associés la Bolivie, l’Equateur, le Paraguay, le Brésil et l’Uruguay. Mais l’Equateur est arrivé avec des propositions différentes (notamment la création d’une monnaie régionale, pour sortir de la dépendance au dollar), et l’élection récente de Fernando Lugo à la présidence du Paraguay renforce le camp de l’opposition au néolibéralisme. L’autre tendance forte est celle du Mercosur Mercosur Le Mercosur est une zone régionale de coopération économique du Cône Sud (marché du Cône Sud) qui rassemble le Brésil, l’Argentine, l’Uruguay et le Paraguay, en plus de deux pays associés, le Chili et la Bolivie. (Brésil, Argentine, Paraguay et Uruguay), qui a signé depuis décembre 2007 un traité de libre commerce avec Israël. Et la question se pose de “quelle tendance - le Mercosur néolibéral ou la Banque du Sud - va emporter l’adhésion des pays du sous-continent et se montrera le plus capable de réaliser leur intégration régionale ?" Cette première partie fait aussi le point sur les mouvements sociaux générés par l’étranglement des populations et sur la crise du FMI et de la Banque mondiale.
La deuxième partie approfondit les « trois expériences phares » de l’Equateur, du Venezuela et de la Bolivie. La troisième est celle par laquelle nous avons commencé (le survol de l’économie internationale en crise).
L’ensemble réunit un bon condensé des tendances et des lignes de fractures qui secouent l’économie mondiale, exposé par quelqu’un qui cherche, dans les signes de la déroute présente, les germes d’un monde plus juste.
« Nous vivons un moment inédit de l’histoire, la poursuite de la barbarie côtoie un début de mise en place d’alternative en faveur des opprimés », conclut notamment Eric Toussaint.



* Chez Syllepse (éditeur) : 69 rue des Rigoles, 75020 Paris. Ou au CADTM, dont le siège est à Liège - 346 avenue de l’Observatoire, B - 4000.

Comment lui résister et comment en sortir ?
Témoignages du mardi 20 mai 2008 (page 7)
http://www.temoignages.re/article.php3?id_article=29897

cadtm.org