Compte-rendu atelier Accaparements des ressources et des territoires : résistances en cours

19 novembre 2015 par Robin Delobel

Cet atelier de l’université d’été accueillait trois intervenants aux parcours très divers. Anna Bednik est membre d’ALDEAH (Alternatives au Développement Extractiviste et Anthropocentré), un collectif regroupant des personnes de France et d’Amérique Latine actives dans des mouvements de résistance à des projets extractivistes, en lien avec d’autres mouvements. Elle a notamment participé au mouvement contre les hydrocarbures de schiste en France, au sein d’un collectif francilien. « On assiste à un retour de l’extractivisme Extractivisme Modèle de développement basé sur l’exploitation des ressources naturelles, humaines et financières, guidé par la croyance en une nécessaire croissance économique. minéral (métaux et hydrocarbures) en Europe et notamment en France, il y a des résistances importantes sur lesquelles nous informons. La logique des zones de sacrifice, commune aux projets extractivistes et aux projets d’aménagement de territoires, est la même au Nord et au Sud : imposer des sacrifices aux habitants des territoires qu’on cherche à mettre au service du système marchand. » Larbi d’Attac Cadtm Maroc, travaille sur le libre échange et les retombées sociales et économiques sur la population. Il nous informe d’emblée qu’il y a beaucoup de luttes contre les grands projets imposés : plusieurs projets de tgv, LGV, centrale thermique au charbon,... Le CADTM Maroc travaille également sur la question des femmes. Larbi rappelle que l’année passée ils ont organisé une importante caravane internationale sur la question des femmes victimes du microcrédit. Myriam Bourgy, jeune maraîchère, travaille aussi à la confédération paysanne, sur les luttes que mènent les paysans en lien avec d’autres acteurs de la société.

Tout d’abord les deux animateurs soulignaient l’importance de définir concrètement les luttes de territoires, « exercice assez compliqué car il s’agit un phénomène nouveau, il n’y a pas de définition stricte » soulignait Sébastien.

Les luttes de territoires bien qu’elles soient ancrées localement sont également des résistances contre la logique même des projets. En France, on parle de ZAD : Notre-Dame-Des-Landes contre un aéroport inutile, Roibon contre le projet de Center Parc, le barrage de Sivens, en Belgique contre la méga prison à Haren, en Allemagne contre la méga mine de lignite. Il existe aussi des luttes urbaines, par exemple à Bruxelles avec les No parking, les projets de capitales de la culture, contre l’expo universelle en Italie, mais aussi des luttes contre des projets miniers (par exemple Roșia Montană en Roumanie), des projets d’incinérateurs, de lignes à haute tension, ... Il y a bien sûr aussi de nombreuses luttes de territoires dans les pays du Sud, en Amérique latine, en Afrique et en Asie : contre l’accaparement des terres, des projets miniers qui dévastent les montagnes pour extraire des métaux, des projets d’extraction d’hydrocarbures, des grands barrages, des monocultures industrielles, etc.

En général, on retrouve les mêmes logiques d’imposition par le haut et de mise en place de résistances (occupations, actions Action
Actions
Valeur mobilière émise par une société par actions. Ce titre représente une fraction du capital social. Il donne au titulaire (l’actionnaire) le droit notamment de recevoir une part des bénéfices distribués (le dividende) et de participer aux assemblées générales.
directes, regroupement entre divers groupes d’horizons différents), les mêmes illusions de démocratie participative opérées par les pouvoirs publics,... et à chaque fois des coûts exorbitants que ces projets engendrent. « Mais dans ces lieux on vit et on lutte » fait remarquer Sébastien.

Ensuite les deux animateurs ont fait le lien avec leur conférence gesticulée présentée la veille, qui porte sur la convergence des luttes. Amaury prit un moment pour lire un court passage du très bon livre A nos amis « c’est de ce que nous avons sous nos yeux qu’il faut partir, salariés, chômeurs, chacun peut entendre la colère qui s’organise, tisser des amitiés, tracer des liens,... » tout le contraire de la fameuse phrase TINA (there is no alternative).

« La seule convergence des luttes imaginable est la convergence des luttes territoriales », c’est parti, on fait chauffer les neurones. Qui est d’accord, qui est contre, et pourquoi, chacun argumente sur cette hypothèse. Amaury et Sébastien proposaient alors aux participants de l’atelier de discuter en petits groupes sur cette question : Quelle est la lutte de territoire la plus proche de chez soi ?

On remarque aisément qu’une très longue liste de luttes de territoires dans les régions des différents participants viennent s’ajouter à celles énumérées par Sébastien et Amaury.

Ensuite chaque intervenant était amené à parler de ses expériences et de ses luttes. Myriam Bourgy, fait remarquer qu’autour de la confédération paysanne, le monde agricole français est plutôt conservateur et correspond plutôt à l’électorat de droite, elle nuance en ajoutant que c’est un petit raccourci mais il s’agit tout de même d’une tendance générale. Comment définir son activité au sein de la Conf ? « L’agriculture paysanne n’est pas un label mais ça représente une démarche, qui se manifeste par la qualité, le développement local, la répartition (l’impact sur les autres engendré par mon travail en tant que paysan), la transmissibilité (continuité : à qui je vais transmettre mon outil, se pose aussi la question de la taille), le travail avec la nature, l’autonomie ( passe d’abord par une autonomie intellectuelle). » Au sein de la confédération, ils et elles travaillent pour défendre des paysans nombreux, défendre des terres agricoles, « ce n’est pas un vain combat, l’artificialisation des terres se fait à un rythme effréné. »

Anna Bednik apportait, elle, son témoignage sur les différentes luttes anti-extractivistes en France et en Amérique latine. Historiquement, ces combats ont d’abord concerné les pays du Sud mais à présent on en retrouve aussi de plus en plus dans les pays occidentaux. « Le plus gros des troupes des résistants aux grands projets dont on parle ici ne sont pas des militants aguerris, mais avant tout des riverains des sites menacés qui découvrent souvent tout de l’ennemi qu’ils affrontent. On a affaire à des combats très asymétriques, les lois protègent plus les investissements que les populations locales. L’accès à l’information est l’un des nerfs de la guerre. Souvent, quand sur place on apprend qu’il y a un projet, il est déjà ficelé. » Une anecdote frappante a été racontée par Anna : certains maires ont appris l’existence de permis de recherche de gaz ou de pétrole de schiste dans leur commune en lisant le journal !

Elle a ensuite insisté sur l’importance des « savoirs des affectés » pour les mouvements naissants. Ainsi, les mouvements anti projets miniers en France s’appuient sur les exemples des pollutions passées, parmi lesquels le plus emblématique est sans doute celui de la mine de Salsigne (fermée en 2004), l’un des sites les plus pollués d’Europe. Un film sur les dégâts causés par l’exploitation des gaz et pétrole de schiste aux États-Unis – Gasland de Josh Fox – a été l’un des déclencheurs pour le mouvement anti hydrocarbures de schiste en France. « A la sortie des projections, les personnes se rassemblaient et formaient des collectifs sur-le-champ. En peu de temps, près de 300 collectifs avaient vu le jour et il y avait 18 000 personnes à la première manifestation nationale. » Elle faisait remarquer que leur activisme a vite dépassé les autorités qui ne savaient pas forcément s’y retrouver dans l’identification des opposants aux projets. « On ne sait pas ce qu’est un collectif, ça peut être 2 personnes ou 1000 personnes. Les tenants des projets et du pouvoir n’étaient pas habitués à ce genre de contestations, sans direction centralisée, sans personnes identifiées comme porte-paroles pour l’ensemble du mouvement, peu disposées à s’asseoir à une table de négociations. Quand un mouvement devient trop dérangeant, des communicants sont engagés pour aménager « l’acceptabilité sociale » (discours rassurants, promesses, manipulation de l’opinion) ». Elle a aussi évoqué les différents moyens d’action (« harcèlement démocratique », maîtrise de sa propre communication, stratégies judiciaires et actions directes, construction de propositions et de pratiques alternatives, etc.), ainsi que la criminalisation des luttes et leur répression souvent violente, notamment dans les pays du Sud.

Larbi Hafidi
pointait d’emblée le capitalisme et ses bénéficiaires comme les principaux responsables de l’enlaidissement de la planète.« Il y a des luttes écologiques au Nord comme au Sud, elles sont dispersées alors que le responsable de ces catastrophes est bien organisé et plutôt centralisé ! »
Ces projets sont imposés de manière totalement non démocratique, sans aucune consultation de la population. « Une LGV devrait relier Casablanca à Copenhague, avec pour projet de traverser 7 pays en 6 heures. Concernant le Maroc, une autre LGV devrait relier le nord et le sud ouest, entre Agadir et Casablanca. Ceci va aboutir à retirer entre 4000 et 5000 km2 de terres ».
Prochainement un autre chantier sera lancé, la LGV reliant Tanger à Casablanca, « un projet énorme qui nécessite un coût tout aussi énorme, 2,5 Milliards d’euros, il ne tient pas en compte des besoins de la population » répète Larbi. « On pourrait améliorer le réseau qui existe déjà, qui est déficient, trop cher, de mauvaise qualité. »
Larbi énumérait ensuite le nombre de projets réellement utiles qui pourraient être construit avec tout cet argent, des milliers d’écoles primaires, des hôpitaux,...
« Il y a un groupe existant pour lutter contre ces projets, le collectif stop LGV mais on a pas la capacité de les arrêter » souffle-t-il. Tout est financé par l’État pour des bénéfices qui iront aux compagnies. Larbi a également témoigné de la privatisation des services d’irrigation, « les agriculteurs ne peuvent plus se servir de l’eau gratuitement pour irriguer, cela devient trop cher donc ils ne peuvent plus payer, c’est une question de vie ou de mort pour eux ».

Ensuite le temps du débat s’avérait fructueux en ce qui concerne les nouvelles idées de luttes et de convergences.

Un constat chez plusieurs personnes : Il y a beaucoup de mécontentements parmi la population, même si ce n’est pas forcément politisé (au sens de l’adhésion à une idéologie ou à un mouvement politique). « Les grands projets d’infrastructures voient le jour souvent dans les périodes de crise, l’État engage un projet, s’il y a des pertes ce sont les contribuables qui paient, s’il y a des bénéfices les investisseurs récupèrent l’argent. »

Par rapport à la question posée par Amaury, (« La seule convergence des luttes imaginable est la convergence des luttes territoriales »), la salle est divisée.

Pourquoi est-ce que ça fonctionne, parce que justement ce sont des NIMBY (not in my backyard - pas dans mon jardin) ? Pour certains, le succès de certaines luttes tient au fait que les groupes défendent leur territoire, mais ça ne va pas forcément plus loin. « Il est important de « capitaliser » pour comprendre l’aspect systémique des choses, faire les parallèles avec d’autres situations similaires mais éloignées dans l’espace. » En introduction, il avait été énoncé que les mouvements de luttes contre les accaparements de territoire et de ressources ne sont pas « des luttes Nimby ».

Après plus de deux heures d’échanges les avis sont divergents et hésitants mais chaque participant-e se montre bien décidé-e de s’opposer à ce monde de destruction et de pillages.

Selon Larbi, la faille des luttes aujourd’hui au Maroc et partout dans le monde tient dans le manque de mise en commun, « les groupes de résistance se sentent isolés. Le mouvement militant doit être politisé, sinon on est dispersé. »

Anna rappelle que ce qui a favorisé les mobilisations contre les gaz de schiste, c’est aussi le caractère extrême de la fracturation hydraulique. « La lutte a peut-être également pu démarrer aussi rapidement parce que la menace concernait, entre autres, des territoires avec de fortes traditions de lutte (comme le Larzac) ». Elle précise, concernant la politisation, qu’il n’y a pas d’avant-garde éclairée, « ça se construit dans la lutte ».

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Débat mouvant

Ces luttes sont-elles des luttes Nimby (not in my backyard) ou de réelles luttes anticapitalistes ?
« il y a des slogans ni chez moi ni ailleurs mais en réalité on ne lutte pas forcément pour soutenir des gens qui sont à l’autre bout du monde ».

Selon Anna Bednik, ça commence par du Nimby, mais peut évoluer vers le NINA (Ni ici ni ailleurs, mot d’ordre des collectifs français anti hydrocarbures de roche-mère). « Est-ce que ces luttes sont anticapitalistes, anti-système ? Pas au début, mais elles le deviennent. »

Larbi ajoute que sans la conscience que le capitalisme est responsable de ces dégâts on ne peut pas avancer. « On ne doit pas avoir honte de dire qu’on veut détruire le capitalisme, il faut un autre système, humain et juste ».

Pour Myriam, il faut parler de choses qui concernent les gens. « Ces luttes c’est pratique car les gens se sentent concernés et ça passe vite de l’individuel au collectif. Il est important de se dire qu’on peut faire les choses ensemble, aussi et surtout entre personnes qui n’ont pas grand chose en commun ! »

Malgré des échanges très riches, des questions épineuses restent en suspens, notamment qu’est-ce que la politisation...

L’atelier se clôturait par des annonces des mobilisations futures et par un partage des sites de références pour s’informer sur les luttes écologiques en cours en Europe et ailleurs.

aldeah.org
http://ejatlas.org/
haren.luttespaysannes.be
reporterre.net
http://reclaimthefields.org/fr


Auteur.e

Robin Delobel

Permanent au CADTM Belgique