Compte-rendu de la première journée de présentation du rapport préliminaire de la Commission pour la vérité sur la dette publique grecque

18 juin 2015 par Emilie Paumard


Ce 17 juin 2015, se tenait au Parlement grec la première journée de présentation du rapport préliminaire de la Commission pour la vérité sur la dette publique grecque, en présence du Premier ministre Alexis Tsipras et de plusieurs de ses ministres [1], ainsi que d’invités internationaux. Dirigée par la présidente du Parlement grec (la Vouli), Zoe Konstantopoulou, et animée notamment par Sofia Sakorafa et Éric Toussaint, respectivement responsable des relations de la commission d’audit avec le Parlement européen et coordinateur scientifique de l’initiative, cette journée a été l’occasion d’expliquer, dans l’enceinte du Parlement et sous le regard des citoyens grecs, pourquoi la dette dont le remboursement leur est réclamé est en réalité en grande partie illégale, illégitime, odieuse et insoutenable.

Si l’objectif de ce rendez-vous était bien d’exposer les premiers résultats de l’enquête menée par les experts de la Commission au cours de ces trois derniers mois sur les causes profondes de création et d’expansion de la dette Dette Dette multilatérale : Dette qui est due à la Banque mondiale, au FMI, aux banques de développement régionales comme la Banque Africaine de Développement, et à d’autres institutions multilatérales comme le Fonds Européen de Développement.
Dette privée : Emprunts contractés par des emprunteurs privés quel que soit le prêteur.
Dette publique : Ensemble des emprunts contractés par des emprunteurs publics.
publique, il convenait de replacer cette initiative dans son contexte politique. La présidente de la Vouli s’est ainsi employée à rappeler, devant nombre des dirigeants politiques du pays, la responsabilité qui leur incombe de respecter le mandat confié par le peuple : « La création de cette commission a été décidée le 4 avril mais en réalité elle a été pensée bien avant, comme revendication sociale de tout un peuple qui refuse l’aberration que constitue le remboursement d’une dette dont il n’a pas profité et dont il est aujourd’hui victime. Notre peuple veut exercer son droit démocratique pour pouvoir rejeter la tyrannie des Protocoles d’accord ; or ce Parlement est le pilier essentiel de la démocratie pour qu’un contrôle de légitimité soit fait et pour qu’on apprenne la vérité sur cette dette. »

Sofia Sakorafa

Fort du rappel de cette mission, Éric Toussaint a pris à son tour la parole, afin d’exposer les lignes de force de ce rapport préliminaire. Le coordinateur de la Commission a ainsi fait le récit de la crise que connaît la Grèce, mais un récit bien différent de celui narré quotidiennement par les grands médias depuis maintenant plus de 5 ans : « Nous avons compris que le diagnostic qui nous a été proposé, d’une Grèce aux finances publiques désastreuses, n’était pas la réalité », a expliqué Éric Toussaint. L’analyse des chiffres et des faits a permis aux membres de la Commission de jeter un regard différent sur les événements passés : à partir de l’entrée de la Grèce dans la zone euro, les capitaux privés ont afflué vers l’économie grecque, qui leur offrait un rendement intéressant. Or là où les capitaux affluent, les bulles spéculatives se créent ! Et les chiffres qui le prouvent, la Commission les détient : entre 2001 et 2009, les prêts aux ménages ont été multipliés par 7, ceux aux entreprises par 4, alors que les sommes prêtées à l’État n’ont augmenté que de 20%. À la fin des années 2000, les comptes en souffrance n’étaient donc pas ceux de l’État, mais bien ceux d’un secteur privé extrêmement endetté.

Le FMI savait parfaitement que les mesures allaient avoir un coût social et économique terrible
Et, comme partout ailleurs en Europe et aux États-Unis, lorsque la bulle du crédit a explosé en 2007-2008, c’est l’État grec qui est venu au chevet des banques gavées de crédits faciles et risqués, en s’engageant pour quelque 28 milliards d’euros dans le sauvetage du secteur bancaire. Mais ce cadeau n’a pas suffi pour stopper l’hémorragie de la crise des dettes privées, et les taux d’intérêt Taux d'intérêt Quand A prête de l’argent à B, B rembourse le montant prêté par A (le capital), mais aussi une somme supplémentaire appelée intérêt, afin que A ait intérêt à effectuer cette opération financière. Le taux d’intérêt plus ou moins élevé sert à déterminer l’importance des intérêts.
Prenons un exemple très simple. Si A emprunte 100 millions de dollars sur 10 ans à un taux d’intérêt fixe de 5 %, il va rembourser la première année un dixième du capital emprunté initialement (10 millions de dollars) et 5 % du capital dû, soit 5millions de dollars, donc en tout 15millions de dollars. La seconde année, il rembourse encore un dixième du capital initial, mais les 5 % ne portent plus que sur 90 millions de dollars restants dus, soit 4,5 millions de dollars, donc en tout 14,5 millions de dollars. Et ainsi de suite jusqu’à la dixième année où il rembourse les derniers 10 millions de dollars, et 5 % de ces 10 millions de dollars restants, soit 0,5 millions de dollars, donc en tout 10,5 millions de dollars. Sur 10 ans, le remboursement total s’élèvera à 127,5 millions de dollars. En général, le remboursement du capital ne se fait pas en tranches égales. Les premières années, le remboursement porte surtout sur les intérêts, et la part du capital remboursé croît au fil des ans. Ainsi, en cas d’arrêt des remboursements, le capital restant dû est plus élevé…
Le taux d’intérêt nominal est le taux auquel l’emprunt est contracté. Le taux d’intérêt réel est le taux nominal diminué du taux d’inflation.
ont grimpé en flèche. En 2009-2010 les banques grecques, ainsi que les grandes banques européennes et états-uniennes, étaient donc dans une situation critique qui pouvait avoir de graves répercussions, et il n’était plus possible de dire aux citoyens qu’il fallait sauver les banques privées. Il a donc été décidé de dramatiser la situation des comptes publics, non seulement via une campagne de désinformation, mais aussi via la falsification des statistiques, aggravant ainsi le déficit public et la dette. « Contrairement à l’idée qu’on a martelée via les médias, il n’y a pas d’exception grecque ! Au contraire, ce qui s’est passé était très semblable à ce qui s’est passé aux États-Unis, en Irlande ou en Espagne. L’exception grecque est venue plus tard, dans la violence inouïe des conditions dictées par les créanciers, qui exigeaient chaque jour de saigner un peu plus le peuple grec.} » Et cette saignée n’a pas seulement été déclenchée, elle a été savamment orchestrée. La commission d’audit a ainsi pu accéder à un document confidentiel du FMI FMI
Fonds monétaire international
Le FMI a été créé en 1944 à Bretton Woods (avec la Banque mondiale, son institution jumelle). Son but était de stabiliser le système financier international en réglementant la circulation des capitaux.

À ce jour, 188 pays en sont membres (les mêmes qu’à la Banque mondiale).

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datant de 2010 qui annonce en deux pages l’étendue des dégâts à venir : coupes dans les salaires et les retraites, chute du PIB PIB
Produit intérieur brut
Le PIB traduit la richesse totale produite sur un territoire donné, estimée par la somme des valeurs ajoutées.
Le Produit intérieur brut est un agrégat économique qui mesure la production totale sur un territoire donné, estimée par la somme des valeurs ajoutées. Cette mesure est notoirement incomplète ; elle ne tient pas compte, par exemple, de toutes les activités qui ne font pas l’objet d’un échange marchand. On appelle croissance économique la variation du PIB d’une période à l’autre.
, augmentation de la dette. Comme le résume Éric Toussaint : « Le FMI savait parfaitement que les mesures allaient avoir un coût social et économique terrible. »

Mais les faux discours et les fausses promesses ne se sont pas arrêtés là. En 2012, les grands médias et les dirigeants politiques ont enjoint aux peuples d’Europe de les croire : en participant à la restructuration de la dette, non seulement le secteur privé allait mettre la main à la poche, mais en plus, il allait permettre à la Grèce d’alléger son fardeau et de soulager le peuple ! L’examen approfondi de ce « haircut » montre une autre réalité. Tous les créanciers n’ont pas été logés à la même enseigne. En effet, cette restructuration tardive a laissé le temps aux grandes banques systémiques Banque systémique
Banques systémiques
Les banques systémiques sont les banques aux actifs jugés tellement importants que leur chute aurait des conséquences sur le système financier et économique dans son ensemble, ce sont les banques qui constituent un « risque systémique » (too big to fail, trop grandes pour tomber).
de se dégager du « risque grec ». De plus, on a protégé les plus grands créanciers privés en les faisant bénéficier d’un mécanisme privilégié qui leur a permis d’amortir le coût de l’opération. En revanche, pour les fonds de pension Fonds de pension Fonds d’investissement, appelé aussi fonds de retraite, qui a pour vocation de gérer un régime de retraite par capitalisation. Un fonds de pension est alimenté par l’épargne des salariés d’une ou plusieurs entreprises, épargne souvent complétée par l’entreprise ; il a pour mission de verser des pensions aux salariés adhérents du fonds. Les fonds de pension gèrent des capitaux très importants, qui sont généralement investis sur les marchés boursiers et financiers. et les caisses de retraite des salariés, point de salut : ils ont enregistré une perte de plus de 50% de leurs actifs Actif
Actifs
En général, le terme « actif » fait référence à un bien qui possède une valeur réalisable, ou qui peut générer des revenus. Dans le cas contraire, on parle de « passif », c’est-à-dire la partie du bilan composé des ressources dont dispose une entreprise (les capitaux propres apportés par les associés, les provisions pour risques et charges ainsi que les dettes).
qui avaient été investis dans les titres grecs, sans qu’ils n’aient été consultés. Parmi les autres victimes : les travailleurs licenciés d’Olympic airways (l’ancienne ligne aérienne publique démantelée) qui avaient reçu des titres grecs comme indemnités de licenciement. Il faut y ajouter les 15 000 petits porteurs de titres grecs.

Eric Toussaint

Par ailleurs, dans le contexte des négociations actuelles entre la Grèce et ses créanciers, pour obtenir les financements nécessaires au remboursement de 7,2 milliards au FMI et à la BCE BCE
Banque centrale européenne
La Banque centrale européenne est une institution européenne basée à Francfort, créée en 1998. Les pays de la zone euro lui ont transféré leurs compétences en matières monétaires et son rôle officiel est d’assurer la stabilité des prix (lutter contre l’inflation) dans la dite zone.
Ses trois organes de décision (le conseil des gouverneurs, le directoire et le conseil général) sont tous composés de gouverneurs de banques centrales des pays membres et/ou de spécialistes « reconnus ». Ses statuts la veulent « indépendante » politiquement mais elle est directement influencée par le monde financier.
, il a semblé essentiel au politologue belge de rappeler la nature des remboursements à venir : « L’argent que la BCE va réclamer en juillet et en août à la Grèce, ce sont des titres de 2011 qu’elle a achetés avec une décote sur le marché secondaire, et dont elle demande le remboursement à 100%. La BCE, qui a refusé de participer à la restructuration de 2012 et qui demande aujourd’hui de nouvelles mesures à la Grèce, profite de manière abusive de sa situation. »

Avant de passer la parole aux différents membres de la Commission afin qu’ils exposent en détail les premières conclusions de leur travaux, Eric Toussaint concluait en ces termes : « Je suis persuadé qu’au cours de ces deux journées, nous allons tous apprendre beaucoup d’éléments qui vont donner des arguments au gouvernement et au Parlement grecs, ainsi qu’à tous les journalistes sincères qui veulent réellement informer l’opinion publique, pour que la vérité sur la dette grecque soit faite. »

Maria-Lucia Fatorelli

Se sont ensuite succédés à la tribune les membres de la Commission d’audit, parmi lesquels Cephas Lumina, ancien expert indépendant de l’ONU sur la dette et les droits humains, Diego Borja Cornejo, ancien Ministre des politiques économiques et ex-président de la Banque centrale Banque centrale La banque centrale d’un pays gère la politique monétaire et détient le monopole de l’émission de la monnaie nationale. C’est auprès d’elle que les banques commerciales sont contraintes de s’approvisionner en monnaie, selon un prix d’approvisionnement déterminé par les taux directeurs de la banque centrale. d’Équateur, ou encore Maria-Lucia Fatorelli, membre de la Commission d’audit en Équateur. Ils ont présenté de façon aussi pédagogique que rigoureuse les analyses reprises dans le rapport préliminaire, qui sera disponible en anglais et en grec à partir du 18 juin.

Cette journée a également permis à une série d’invités internationaux [2] d’afficher leur soutien à l’initiative d’audit. Ainsi, Eric Calcagno, Président de la Commission d’audit de la dette argentine, Claudio Lozano, député argentin, Mikel Noval, leader du syndicat basque ELA, Raoul Hedebouw, député belge, et Fathi Chamki, député tunisien, ont pu non seulement exprimer leur solidarité avec le peuple grec en lutte contre l’austérité, mais aussi rappeler, comme l’a très bien fait M. Calcagno, que ce que subit la Grèce s’inscrit dans une attaque globale et systémique contre les peuples du monde : « Ils sont comme les médecins de Molière : il faut purger le malade, quel qu’il soit et quels que soient ses maux. Et ils appliquent toujours les mêmes recettes, qui donnent toujours les mêmes résultats. L’ajustement n’ajuste rien. Non seulement il bafoue la dignité de nos peuples, mais par son inefficacité il insulte notre intelligence. »

La deuxième journée de présentation du rapport, ainsi que la conférence de presse qui s’en suivra et officialisera sa publication et sa diffusion, seront de nouveau l’occasion de rétablir, au sein de la Vouli, la dignité et l’intelligence volées au peuple grec.



Notes

[1La liste des ministres grecs, des ambassadeurs, des représentants des administrations grecques et des représentants des mouvements sociaux présents au cours de ces deux journées sera transmise ultérieurement sur ce site.

[2D’autres invités rejoindront la délégation étrangère pour la deuxième journée de présentation.

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