Presse internationale

Copinage et corruption : Wolfowitz à la Banque mondiale

24 mars 2006 par Mohamed Hakki

Dans un article au sujet de la bonne fortune déclinante des néo-conservateurs dans le cadre de la politique étrangère de Bush, le Wall Street Journal a indiqué que : « Au cours de l’année écoulée, les positions des néo-conservateurs au sein de l’administration, eux qui façonnèrent la réponse américaine aux attentats du 11 septembre, ont été réduites et leur influence a faibli ». Cet article fait référence au départ de certains des plus éminents administrateurs néo-conservateurs de postes clefs pour la définition des orientations politiques. Certains d’entre eux sont partis en pleine disgrâce, d’autres ont quitté leur poste pour d’autres nominations décidées par Bush. Le plus intéressant de ces changements de carrière est sans doute celui de Paul Wolfowitz, secrétaire d’Etat à la défense, qui a été promu président de la Banque mondiale Banque mondiale
BM
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD) a été créée en juillet 1944 à Bretton Woods (États-Unis), à l’initiative de 45 pays réunis pour la première Conférence monétaire et financière des Nations unies. En 2011, 187 pays en étaient membres.

Créée en 1944 à Bretton Woods dans le cadre du nouveau système monétaire international, la Banque possède un capital apporté par les pays membres et surtout emprunte sur les marchés internationaux de capitaux. La Banque finance des projets sectoriels, publics ou privés, à destination des pays du Tiers Monde et de l’ex-bloc soviétique. Elle se compose des cinq filiales suivantes :
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD, 184 membres en 2003) octroie des prêts concernant de grands secteurs d’activité (agriculture et énergie), essentiellement aux pays à revenus intermédiaires.
L’Association internationale pour le développement (AID, ou IDA selon son appellation anglophone, 164 membres en 2003) s’est spécialisée dans l’octroi à très long terme (35 à 40 ans, dont 10 de grâce) de prêts à taux d’intérêt nuls ou très faibles à destination des pays les moins avancés (PMA).
La Société financière internationale (SFI) est la filiale de la Banque qui a en charge le financement d’entreprises ou d’institutions privées du Tiers Monde.
Enfin, le Centre international de règlements des différends relatifs aux investissements (CIRDI) gère les conflits d’intérêts tandis que l’Agence multilatérale de garantie des investissements (AMGI) cherche à favoriser l’investissement dans les PED. Avec l’accroissement de l’endettement, la Banque mondiale a, en accord avec le FMI, développé ses interventions dans une perspective macro-économique. Ainsi la Banque impose-t-elle de plus en plus la mise en place de politiques d’ajustement destinées à équilibrer la balance des paiements des pays lourdement endettés. La Banque ne se prive pas de « conseiller » les pays soumis à la thérapeutique du FMI sur la meilleure façon de réduire les déficits budgétaires, de mobiliser l’épargne interne, d’inciter les investisseurs étrangers à s’installer sur place, de libéraliser les changes et les prix. Enfin, la Banque participe financièrement à ces programmes en accordant aux pays qui suivent cette politique, des prêts d’ajustement structurel depuis 1982.

TYPES DE PRETS ACCORDES PAR LA BM :
1) Les prêts-projets : prêts classiques pour des centrales thermiques, le secteur pétrolier, les industries forestières, les projets agricoles, barrages, routes, distribution et assainissement de l’eau, etc.
2) Les prêts d’ajustement sectoriel qui s’adressent à un secteur entier d’une économie nationale : énergie, agriculture, industrie, etc.
3) Les prêts à des institutions qui servent à orienter les politiques de certaines institutions vers le commerce extérieur et à ouvrir la voie aux transnationales. Ils financent aussi la privatisation des services publics.
4) Les prêts d’ajustement structurel, censés atténuer la crise de la dette, qui favorisent invariablement une politique néo-libérale.
5) Les prêts pour lutter contre la pauvreté.
Site : http://www.banquemondiale.org
pour le rôle qu’il a joué lors de la guerre en Irak.

Dès le premier jour, tous les vice-présidents, directeurs et employés de la Banque mondiale étaient inquiets, à cause de sa réputation de « grand prêtre des faucons » ou des « volcans », surnoms donnés au groupe de conseillers politiques de Bush, tous étroitement liés les uns aux autres, architectes de la guerre en Irak et force idéologique motrice à l’origine de la décision d’envahir l’Irak. Ils s’interrogeaient aussi sur sa façon arrogante de faire fi de tous les doutes qui entouraient cette guerre. Ils se rappelaient ses prévisions prometteuses, ses prédictions selon lesquelles les Irakiens allaient accueillir les soldats américains comme des libérateurs, à bras ouverts, et son rejet désinvolte des avertissements d’Eric Shimseki, ancien chef d’état major états-unien, qui annonçait que les Etats-Unis auraient besoin d’envoyer plusieurs centaines de milliers de soldats en Irak (et qui fut contraint de démissionner pour avoir osé donner son opinion d’expert). Ils se souvenaient très bien de son affirmation selon laquelle « les revenus du pétrole irakien au cours des deux ou trois prochaines années allaient apporter 50 à 100 milliards de dollars, qui viendraient rembourser la propre reconstruction du pays et plus encore ». Mais, pour être honnête, ils avaient tous envie de lui laisser le bénéfice du doute en dépit du profond cas de conscience contre lequel ils sont chacun en train de se débattre : travailler pour un homme qui est moralement et politiquement responsable d’une guerre horrible qui a versé le sang de milliers de victimes innocentes en Irak.

Désormais, la lune de miel semble terminée. Au vu du coût de la guerre en Irak, il est de plus en plus évident que les prédictions de Wolfowitz sont, au mieux, une blague frôlant le ridicule, ou, au pire, des mensonges intentionnels purs et simples. Quand le conseiller économique de la Maison Blanche, Lawrence Lindsay, estima (en septembre 2002) le coût de la guerre en Irak au montant, plus élevé, de l00 à 200 milliards de dollars, l’administration rejeta son analyse, « sûrement très très haute » selon elle, et le licencia rapidement (une autre personne qui perdit son emploi parce qu’elle l’avait exercé avec une véritable conscience professionnelle). Il apparaît maintenant que même ses chiffres étaient largement en-dessous de la réalité. D’après Joseph Stiglitz, professeur à l’Université de Columbia et Prix Nobel d’économie, et Linda Blimes, expert budgétaire à Harvard, la guerre en Irak va probablement coûter plus de 2 000 milliards de dollars. Le magasine American Conservative indique que : « Ce qui est certain c’est que, avant qu’il ne soit nommé à la tête de la Banque mondiale, quelqu’un aurait dû rappeler que Paul Wolfowitz prévoyait que l’Irak allait financer l’opération de reconstruction lui-même. » Des personnes normales, dans des circonstances normales, auraient été licenciées, mais pas « Wolfie » !

Néanmoins, même en ayant cette sombre histoire en tête, qui risque, ils en ont peur, d’avoir un impact sur leur capacité à répondre aux besoins de leurs clients internationaux et à remplir leur mission de s’attaquer à la pauvreté dans le monde, le personnel de la Banque mondiale doit faire face à des soucis encore plus immédiats. Ce que tout le monde perçoit le plus facilement est la fracture grandissante entre Wolfowitz ainsi que son groupe de proches conseillers et le personnel dans son ensemble. Ce problème est en train de se manifester à différents niveaux.

Au cours des derniers mois, on a assisté à un exode massif de talents de haut niveau depuis la Banque mondiale. Le haut responsable sur l’éthique de la Banque mondiale est parti. Sont aussi sur la liste des départs le vice-président pour l’Asie de l’Est et le Pacifique, le conseiller juridique en chef, le vice-président pour un développement écologiquement et socialement durable, le directeur des ressources humaines de la Banque, le directeur de l’intégrité internationale (qui contrôle la corruption interne et externe), et le chef du groupe des solutions pour l’information.
Steve Clemons indique dans le Washington Note que : « On dirait que Wolfowitz s’efforce de faire fuir les équipes les plus talentueuses de la Banque, et le moral s’effondre. Un grand nombre de personnes de qualité sont en train de partir ».

Qu’a bien pu faire Wolfowitz pour déclencher cette vague inquiétante de sentiments négatifs ? Il a nommé Kevin Kellems, ancien directeur de la communication et porte-parole du Vice-Président Cheney, au poste nouvellement créé de directeur de la stratégie de la communication en plus de sa position de conseiller du président, mettant ainsi de côté le vice-président pour la communication, les affaires externes et les relations avec les Nations Unies de la Banque. Alors que l’on pourrait s’interroger sur la capacité professionnelle de Kellem et rappeler son poste précédent et la désinformation qui se dégageait du bureau de Cheney année après année, la première difficulté pour le personnel de la Banque mondiale provient du fait qu’il a été imposé à la suite d’un coup de force du président Wolfowitz. Wolfowitz, en effet, a imposé une nomination politique au niveau de la direction, chose plutôt rare, en particulier depuis que les postes de direction sont moins élevés dans la hiérarchie administrative et sont traditionnellement pourvus à la suite d’un processus de sélection transparent et basé sur le mérite, non par choix politique.

Un autre exemple scandaleux de coup de force présidentiel est celui de la nomination de la nouvelle tsarine anti-corruption de la Banque, Suzanne Rich Folsom, en tant que nouvelle directrice de « l’intégrité institutionnelle ». Qu’elle soit catapultée de la sorte a poussé Alison Cave, la courageuse et très respectée présidente de l’Association du Personnel de la Banque, à adresser à tout le personnel une lettre ouverte de protestation. Mme Rich, épouse d’un puissant dirigeant républicain et elle-même puissante lobbyiste républicaine, a aussi été nommée au mépris d’un processus de compétition transparent et ouvert. Elle porte en outre le titre de « Conseillère du Président ». Un conflit d’intérêts évident, ou alors il ne pourra jamais y en avoir.

Un autre exemple concerne la nomination au poste de conseiller du président de Karl Jackson, ami de longue date de Wolfowitz qu’il a côtoyé à l’université Johns Hopkins tout comme au gouvernement, et qui a apparemment géré le portefeuille d’activités de la Société Financière Internationale, la branche de soutien au secteur privé de la Banque.

Mais l’exemple sans doute le plus choquant du copinage de Wolfowitz, et de son absence totale de considération pour les principes de l’institution qu’il a été chargé de diriger, sans parler des manifestations évidentes de conflits d’intérêt, implique le rôle toujours plus important donné à sa conseillère en chef, Robin Cleveland. Mme Cleveland a quitté l’administration Bush dans des circonstances mouvementées, après que fut mise au grand jour sa tentative d’utiliser ses relations pour faire entrer un membre de sa famille dans une grande entreprise d’armement, tandis qu’elle négociait avec cette entreprise un contrat pour le compte du gouvernement des Etats-Unis. Néanmoins, même cela ne semble pas avoir terni son image dans le carnet d’adresses des néo-conservateurs, tout le monde s’accordant pour dire que c’est en réalité Mme Cleveland qui dirige aujourd’hui la Banque mondiale.

Tous ces exemples ne font qu’alimenter les doutes grandissants du personnel de la Banque au sujet de la gestion de Wolfowitz. Un cadre parle d’« effronterie absolue ». Un autre employé de la Banque, ancien de la maison, indique que « le combat contre la pauvreté généralisée est avant tout une cause morale ; si nous perdons ce fondement moral, en dédaignant la transparence, la compétence et l’intégrité au sein même de notre institution, il ne reste plus rien d’autre. »

D’autres disent qu’il nomme des mercenaires politiques à des postes qui devraient être occupés par des professionnels hautement qualifiés, au terme d’un processus compétitif et transparent. De cadres de la Banque mondiale voient Wolfowitz s’éloigner des hauts fonctionnaires professionnels de la Banque et s’appuyer, au contraire, sur un groupe d’exécutants politiques, de zélotes et d’idéologues. La confusion et l’inquiétude actuelles du personnel de la Banque à propos de la direction de cette institution internationale apparaît au plus clair à travers les résultats du sondage réalisé par l’institution elle-même auprès de son personnel, et rendu public la semaine dernière seulement. A la question : « Avez-vous une bonne compréhension de la direction dans laquelle l’administration de la Banque mondiale entraîne l’institution ? », seulement 48% des sondés ont répondu favorablement, contre 67% de réponses positives lors du précédent sondage réalisé en 2003.

Plus personne aujourd’hui ne compare Wolfowitz à l’un des anciens présidents de la Banque. Tout le monde dit qu’il est en train de se construire son groupe de soutiens aux plus hauts niveaux de l’institution, confirmant ainsi leurs craintes les plus terribles de voir l’agenda de l’administration Bush être imposé à la première agence de développement du monde. Pendant ce temps, le Bureau des Gouverneurs, qui représente les 184 pays membres de la Banque mondiale, demeure scandaleusement silencieux. Quel dommage !*

* en français dans le texte

Mohamed Hakki est un ancien membre du personnel de la Banque mondiale. Cet article a été publié initialement dans Al-Ahram.


Source : www.counterpunch.org, 3 mars 2006

Traduction : Aurélie Vitry (CADTM Orléans)