Coût humain du néolibéralisme

février 2000 par Nicolas Bénies


Le monde qui a pris naissance après la chute du Mur de Berlin fonctionne en l’absence de balises, de règles clairement déterminées. L’incertitude est le maître mot de ce nouveau monde. Personne ne peut dire quel sera l’avenir de nos enfants. La génération qui a trente ans aujourd’hui n’atteindra jamais - toutes choses étant égales par ailleurs, s’empressent d’ajouter les économistes - le niveau de vie de la génération du « baby-boom » - celle qui commence à la fin de la seconde guerre mondiale. Le monde de ce temps là était devenu plus « certain ». Aujourd’hui, l’absence de futur rend le passé décomposé et ouvre la voie à une réécriture dont l’extrême droite et les intégrismes de toute sorte s’abreuvent. C’est le temps des « micro-identités » fantasmées. Le néolibéralisme se diffuse, provoquant le « repli sur soi » dans un environnement où les grandes utopies de construction d’une autre société ont disparu ou sont marginalisées.

Les néolibéraux contestent la notion même de coût humain. Ils ne raisonnent que sur le modèle de l’entreprise. Tout ce qui est bon pour la firme est bon pour l’économie. Les conséquences sociales de cette logique sont ignorées. Le coût social lui-même a disparu. Le chômage coûte cher à la société ? Qu’importe, du moment que l’entreprise augmente ses profits ! Ce raisonnement n’est guère remis en cause, sinon par le mouvement social ayant pris naissance lors de la grande mobilisation contre l’OMC OMC
Organisation mondiale du commerce
Née le 1er janvier 1995, elle remplace le forum permanent de négociation qu’était l’Accord général sur les tarifs douaniers et le commerce (GATT) où les États avaient seulement le statut de « parties contractuelles ». Un des objectifs de l’OMC est le démantèlement, lorsqu’ils existent encore, des monopoles nationaux constitués en vertu d’une décision publique. C’est déjà le cas pour les télécommunications dont la décision a été prise dans le cadre de l’OMC en février 97. Mais il en reste d’autres comme les chemins de fer qui attirent la convoitise des grands groupes financiers.

Un autre objectif est la libéralisation totale des investissements. L’instrument utilisé a été le projet d’Accord multilatéral sur l’investissement (AMI). L’AMI dont l’élaboration avait été décidée lors de la réunion ministérielle de l’OCDE de mai 1995, vise l’ensemble des investissements : directs (industrie, services, ressources naturelles) et de portefeuille. Il prévoit des dispositifs de protection, notamment pour le rapatriement total des bénéfices. L’AMI a été comme tel abandonné en 1997 mais est réapparu sous la forme d’une multitude d’Accords bilatéraux sur l’investissement, ce sont les nouveaux « habits » de l’AMI.

L’OMC fonctionne selon le mode « un pays - une voix » mais les délégués des pays du Sud ne font pas le poids face aux tonnes de documents à étudier, à l’armée de fonctionnaires, avocats, etc. des pays du Nord. Les décisions se prennent entre puissants dans les « green rooms ». Toutefois, dans la lancée de l’épisode de Seattle en novembre 1999, la conférence de Cancun (Mexique) en septembre 2003 a été marquée par la résistance d’un groupe de 22 pays émergents du Sud, qui se sont alliés en la circonstance pour mener la conférence à l’échec, face à l’intransigeance des pays du Nord.
Site :
à Seattle (novembre 1999). Là s’est exprimé un autre contenu de la mondialisation Mondialisation (voir aussi Globalisation)
(extrait de F. Chesnais, 1997a)
Jusqu’à une date récente, il paraissait possible d’aborder l’analyse de la mondialisation en considérant celle-ci comme une étape nouvelle du processus d’internationalisation du capital, dont le grand groupe industriel transnational a été à la fois l’expression et l’un des agents les plus actifs.
Aujourd’hui, il n’est manifestement plus possible de s’en tenir là. La « mondialisation de l’économie » (Adda, 1996) ou, plus précisément la « mondialisation du capital » (Chesnais, 1994), doit être comprise comme étant plus - ou même tout autre chose - qu’une phase supplémentaire dans le processus d’internationalisation du capital engagé depuis plus d’un siècle. C’est à un mode de fonctionnement spécifique - et à plusieurs égards important, nouveau - du capitalisme mondial que nous avons affaire, dont il faudrait chercher à comprendre les ressorts et l’orientation, de façon à en faire la caractérisation.

Les points d’inflexion par rapport aux évolutions des principales économies, internes ou externes à l’OCDE, exigent d’être abordés comme un tout, en partant de l’hypothèse que vraisemblablement, ils font « système ». Pour ma part, j’estime qu’ils traduisent le fait qu’il y a eu - en se référant à la théorie de l’impérialisme qui fut élaborée au sein de l’aile gauche de la Deuxième Internationale voici bientôt un siècle -, passage dans le cadre du stade impérialiste à une phase différant fortement de celle qui a prédominé entre la fin de Seconde Guerre mondiale et le début des années 80. Je désigne celui-ci pour l’instant (avec l’espoir qu’on m’aidera à en trouver un meilleur au travers de la discussion et au besoin de la polémique) du nom un peu compliqué de « régime d’accumulation mondial à dominante financière ».

La différenciation et la hiérarchisation de l’économie-monde contemporaine de dimension planétaire résultent tant des opérations du capital concentré que des rapports de domination et de dépendance politiques entre États, dont le rôle ne s’est nullement réduit, même si la configuration et les mécanismes de cette domination se sont modifiés. La genèse du régime d’accumulation mondialisé à dominante financière relève autant de la politique que de l’économie. Ce n’est que dans la vulgate néo-libérale que l’État est « extérieur » au « marché ». Le triomphe actuel du « marché » n’aurait pu se faire sans les interventions politiques répétées des instances politiques des États capitalistes les plus puissants (en premier lieu, les membres du G7). Cette liberté que le capital industriel et plus encore le capital financier se valorisant sous la forme argent, ont retrouvée pour se déployer mondialement comme ils n’avaient pu le faire depuis 1914, tient bien sûr aussi de la force qu’il a recouvrée grâce à la longue période d’accumulation ininterrompue des « trente glorieuses » (l’une sinon la plus longue de toute l’histoire du capitalisme). Mais le capital n’aurait pas pu parvenir à ses fins sans le succès de la « révolution conservatrice » de la fin de la décennie 1970.
, celui des citoyennes et citoyens se battant pour une société plus juste et plus « humaine ». C’est un tournant.

Le retour du social ?

Pour les néolibéraux, le terrain social - et même citoyen - n’a pas de réalité. Il n’existe que des effets d’éviction du marché, qu’ils soient temporaires ou permanents. En découle le concept à la mode d’« employabilité » . Si un salarié ne trouve pas d’emploi, c’est de sa faute. Il est inemployable. Il n’a pas les qualifications ou, plus vague, les compétences requises. La charge de la preuve lui appartient. Il doit démontrer qu’il possède les capacités nécessaires pour occuper le poste de travail. Les responsabilités des patrons et des gouvernements s’estompent. Ils ne sont ni responsables, ni coupables.

Les sociologues américains sont allés le plus loin dans cette voie. Dans « The Bell Curve » - la courbe de Gauss, en cloche - les auteurs, Charles Murray et Richard Herrnstein, veulent démontrer que les pauvres sont pauvres parce qu’ils le veulent bien et parce que les politiques de lutte contre la pauvreté les maintiennent dans cet état. Au bout de quelque 800 pages, ils effectuent une corrélation entre la pauvreté et l’imbécillité, mesurée par le quotient intellectuel, le QI. La pauvreté, la division de la société en classe et en « races » - faux concept par excellence - aux Etats-Unis s’explique par l’absence d’intelligence. Il est donc vain, c’est leur conclusion, de vouloir lutter contre la pauvreté.

Cette école sociologique américaine n’a pas fini de faire des ravages. On en trouve des traces en Grande-Bretagne, dans la manière dont Tony Blair traite la question du chômage, en ne proposant d’allocation-chômage qu’aux chômeurs ayant déjà travaillé. Dans le même temps, il propose de supprimer en Europe les réglementations sociales qu’il juge destructrices d’emplois. Le Financial Times, une fois n’est pas coutume, a répondu en défenseur de la protection sociale, en critiquant la Commission européenne qui ne se préoccupe que des performances économiques.

En France, le MEDEF (nouveau nom du CNPF, organisation du grand patronat français) fait les propositions les plus extrêmes : il veut la fin du droit au travail, du droit à la Sécurité Sociale et en revenir au seul contrat de travail sans intervention de l’Etat, manière de présenter une absence totale de règles du jeu pour justifier le « toujours plus » patronal, toujours plus d’intensification du travail et toujours moins de protection du salarié.

Pourquoi parler de « coût humain » ?

Parler du coût humain du néolibéralisme, c’est donc déjà une prise de position théorique et pratique. C’est ne pas partager la croyance dans les vertus magiques des mécanismes du marché pour réaliser l’équilibre général. C’est considérer que le rôle des formes de la solidarité collective est plus important que l’augmentation du profit. Que la société fonctionne sur la base de valeurs collectives et non pas sur celle d’un individualisme niant l’individu en ne reconnaissant que le pouvoir de l’argent. Cette diffusion du néolibéralisme pervertissant tous les rapports humains explique la montée continue de la corruption qui pollue toute la sphère politique. Elle explique aussi la crise politique - il faudrait presque dire culturelle, dans le sens d’une crise de références - qui touche tous les gouvernements mettant en place des politiques d’austérité s’attaquant au plus grand nombre pour l’enrichissement d’une minorité.

Refuser de parler de coût humain conduit à réduire le monde à un champ d’affrontements économiques ne visant que le gain de parts de marché et, pour ce faire, la baisse du coût du travail et l’augmentation de la compétitivité des firmes. Ce nouveau modèle économique donne naissance à une nouvelle forme d’entreprise, l’entreprise néo-libérale dont les intérêts envahissent tous les domaines de la société. Les intérêts sociaux s’évanouissent. Le traité avorté de l’AMI (Accord Multilatéral sur les Investissements), discuté dans le plus grand secret au sein de l’OCDE OCDE
Organisation de coopération et de développement économiques
Créée en 1960 et basée au Château de la Muette à Paris, l’OCDE regroupe les quinze membres de l’Union européenne auxquels s’ajoutent la Suisse, la Norvège, l’Islande ; en Amérique du Nord, les États-Unis et le Canada ; en Asie-Pacifique, le Japon, l’Australie et la Nouvelle-Zélande. Entre 1994 et 1996, trois pays du Tiers-Monde ont fait leur entrée : la Turquie, candidate à entrer également dans l’Union européenne ; le Mexique qui forme l’ALENA avec ses deux voisins du Nord ; la Corée du Sud. Depuis 1995, se sont ajoutés trois pays de l’ex-bloc soviétique : la République tchèque, la Pologne et la Hongrie. En 2000, la République slovaque est devenue le trentième membre.

Liste des pays membres de l’OCDE par ordre alphabétique : Allemagne, Australie, Autriche, Belgique, Canada, Corée du Sud, Danemark, Espagne, États-Unis, Finlande, France, Grèce, Hongrie, Irlande, Islande, Italie, Japon, Luxembourg, Mexique, Norvège, Nouvelle-Zélande, Pays-Bas, Pologne, Portugal, République slovaque, République tchèque, Royaume-Uni, Suède, Suisse, Turquie.
Site :
(Organisation de Coopération et de Développement Economique réunissant les 29 pays les plus riches du monde), est là pour montrer le chemin que ces différents gouvernements veulent emprunter - et imposer aux autres pays - vers des formes ultimes de déréglementation. Avec ce traité, les gouvernements décidaient de donner tous les pouvoirs aux entreprises transnationales, en légitimant le profit comme seul critère opposable à toute loi ou décret. Ainsi, les transnationales pouvaient attaquer devant les juridictions un Etat coupable de réglementations défendant, par exemple, la santé publique, mais ayant comme conséquence des pertes pour une firme donnée.

Ce projet de traité a été dévoilé par les organisations citoyennes américaines, qui l’ont diffusé sur Internet et ainsi provoqué une réaction massive - citoyenne - devant ce déni de justice sociale et de volonté du secret. Mettre en pleine lumière ces clauses a suffit pour faire reculer, sous la pression des mobilisations, les gouvernements, notamment le gouvernement français. Ce besoin de secret est concomitant à l’ensemble de ces décisions, comme celles prises au sein de l’OMC. Aucun gouvernement ne veut rendre de compte à ses citoyens, ne veut se justifier de ses décisions posant à la fois des questions économiques, sociales et citoyennes. L’AMI n’est qu’endormi et se réveille dans le cadre de l’OMC. Les gouvernements y trouvent un intérêt paradoxal : se décharger de leurs responsabilités. Faut-il dès lors s’étonner du recul du politique ? De la désaffection des citoyens ? De la montée de l’abstentionnisme ? De la crise politique ? Pour le moment, les effets de Seattle ont provoqué une onde de choc obligeant l’ensemble des dirigeants du monde à s’intéresser aux citoyens, au moins en parole. Même Michael Moore, le secrétaire général de l’OMC, a reproché au FMI FMI
Fonds monétaire international
Le FMI a été créé en 1944 à Bretton Woods (avec la Banque mondiale, son institution jumelle). Son but était de stabiliser le système financier international en réglementant la circulation des capitaux.

À ce jour, 188 pays en sont membres (les mêmes qu’à la Banque mondiale).

Cliquez pour plus.
de refuser de considérer les conséquences sociales des politiques d’ajustement structurel Ajustement structurel Les Plans d’ajustement structurel ont été imposés par les IFI en contrepartie de l’octroi de nouveaux prêts ou de l’échelonnement d’anciens prêts, projets financés par la Banque mondiale, conditionnalités du FMI, etc.
Les Plans d’austérité, appliqués depuis aux pays endettés du Nord, sont des copiés/collés des Plans d’ajustement structurel subits par les pays du Sud depuis 30 ans.
.

Combattre la pauvreté ? Ou l’exclusion ?

La pauvreté est devenue un thème à la mode. Il n’est officiellement pas question de la combattre - les pauvres sont jugés trop nombreux et la pauvreté multiforme -, mais de l’accompagner pour que les pauvres acceptent leur situation. C’est le sens de toutes les lois contre l’exclusion - terme chewing gum, comme le souligne justement Serge Paugam dans « L’exclusion, état des savoirs » - consistant à créer un filet de sécurité minimum et à donner aux pauvres l’accès minimum aux services vitaux, comme l’eau, l’électricité ou le téléphone. Derrière se profile l’éclatement des services publics. Il est question de les ouvrir à la concurrence ou de faire pénétrer sur une grande échelle les critères du privé : privatisation ouverte - l’ouverture directe au marché - ou privatisation rampante - par une baisse des dépenses publiques obligeant les services publics à fonctionner sur des modalités de gestion contraire à leurs objectifs. Cette logique, en bafouant les droits de toutes et tous pour se limiter à des exceptions envers les plus pauvres, oblige à définir des seuils de revenus pour avoir droit à ces services. Or, ces « effets de seuil » sont facteurs de chaos social : ils peuvent se traduire par des choix de refus d’emploi, par peur de perdre le bénéfice de ces services gratuits. Le discours néolibéral se trouve ainsi en contradiction avec les faits.

L’augmentation progressive de la pauvreté s’explique par la permanence d’un chômage de masse qui oblige les salariés à accepter des conditions de travail, d’emploi et de salaires de plus en plus dégradées. Avec comme résultat un accroissement continu de la précarité. Cette précarité a d’abord touché les femmes, qui en sont encore les premières victimes. Mais plus seulement. Le temps partiel est par exemple passé en France de 7% de la population active (dont 86% de femmes) dans les années 80 à 15% (dont 80% de femmes) dans les années 90. C’est dire que la précarité touche plus les femmes, en chiffres absolus, mais que les hommes connaissent aussi le temps partiel. Le mouvement ouvrier, politique comme syndical, n’a pas su prendre en charge la défense des droits des femmes. C’est pourtant une question essentielle. Les droits des femmes dessinent les contours d’une autre société. Ce n’est pas par hasard si les intégrismes de tout poil centrent leurs attaques sur les femmes. Il est temps de comprendre la place centrale que doit prendre dans tout combat d’émancipation la défense et l’élargissement des droits des femmes.

Le temps partiel subi s’élargit, conduisant à la diffusion de la pauvreté. Désormais, en France comme dans les pays anglo-saxons, il est possible d’être pauvre en ayant un emploi. Les chiffres de la pauvreté sont utilisés pour diffuser une angoisse sociale vécue de manière individuelle par tous les salariés, qu’ils aient ou non un emploi. Cette angoisse a des effets économiques et sociaux. D’abord, elle explique la très forte consommation des médicaments divers et variés permettant de survivre dans ce type de société. Ensuite, elle se traduit par des contraintes de l’entreprise intériorisées par les salariés : il faut respecter les délais, il faut que l’entreprise soit compétitive, etc. La souffrance au travail en résulte. Toutes les études récentes réalisées en France soulignent cette nouvelle donne. Les salariés vont au travail même malades. Le ’juste à temps’ qui sévit dans la plupart des entreprises transforme le client en contremaître. Il faut satisfaire le client dans les temps, sinon l’entreprise perdra le marché. Si un salarié est absent, ce sont les autres qui verront leur charge de travail augmenter. Ainsi, le « taylorisme » reste l’organisation du travail dominante, malgré la troisième révolution technologique, permettant d’intensifier le travail. Cette intensification du travail, dans un contexte de guerre économique et de faible augmentation du marché final (la consommation) - ou même de diminution pour certains marchés - conduit à une spirale descendante, en ouvrant la porte à de nouvelles restructurations et à de nouvelles suppressions d’emplois, qui elles-mêmes se traduiront par une intensification renforcée pour les salariés restants. Ainsi, les conditions générales d’emploi et de travail se dégradent pour les salariés conservant un emploi, alors que le chômage de masse, le sous-emploi qu’est le travail à temps partiel et les emplois précaires se répandent. La violence dans les rapports de travail en découle.

Les mobilisations actuelles en France sur la réduction du temps de travail expriment ce refus de l’intensification. Elles peuvent être à l’origine d’un changement de la part des employeurs, prenant conscience qu’ils sont allés trop loin. De plus en plus, les cadres se trouvent entre le marteau de la direction et l’enclume des salariés et tombent malades eux aussi, de cette maladie sociale liée à la volonté continue de baisser le coût du travail.

Néolibéralisme liberticide

Dans le même temps, les restructurations continuelles, partant des Etats-Unis et se diffusant désormais à l’ensemble des pays capitalistes développés - les exemples français et italiens sont les plus récents -, se traduisent par des suppressions d’emplois, facteurs à leur tour d’angoisse sociale tuant dans l’œuf toute contestation ou revendication. La concentration du capital résulte de ces restructurations diffusant les politiques de baisse du coût du travail. Il est nécessaire pour toutes les firmes de satisfaire leurs actionnaires pour les conserver. D’autant que ces actionnaires sont de plus en plus des fonds de pension Fonds de pension Fonds d’investissement, appelé aussi fonds de retraite, qui a pour vocation de gérer un régime de retraite par capitalisation. Un fonds de pension est alimenté par l’épargne des salariés d’une ou plusieurs entreprises, épargne souvent complétée par l’entreprise ; il a pour mission de verser des pensions aux salariés adhérents du fonds. Les fonds de pension gèrent des capitaux très importants, qui sont généralement investis sur les marchés boursiers et financiers. qui ne raisonnent que par rapport à leurs bénéfices à court terme. Sinon ils désertent, provoquant soit la baisse des cours d’une entreprise à la Bourse Bourse La Bourse est l’endroit où sont émises les obligations et les actions. Une obligation est un titre d’emprunt (l’émetteur la vend à l’acheteur qui doit la rembourser à un taux et une échéance déterminés) et une action est un titre de propriété d’une entreprise. Les actions et les obligations peuvent être revendues et rachetées à souhait sur le marché secondaire de la Bourse (le marché primaire est l’endroit où les nouveaux titres sont émis pour la première fois). , soit, pour un pays, la chute de ses marchés financiers Marchés financiers
Marché financier
Marché des capitaux à long terme. Il comprend un marché primaire, celui des émissions et un marché secondaire, celui de la revente. À côté des marchés réglementés, on trouve les marchés de gré à gré qui ne sont pas tenus de satisfaire à des conditions minimales.
et la diffusion de la récession Récession Croissance négative de l’activité économique dans un pays ou une branche pendant au moins deux trimestres. comme seule réponse possible à ce départ massif de capitaux.

Les causes de ce chômage de masse, et donc de cette pauvreté et de cette précarité qui se répandent dans tous les pays capitalistes développés, sont occultées. Le néolibéralisme est théoriquement et pratiquement - c’est un coût humain énorme - liberticide. Tous les modèles sociaux disparaissent du paysage :

- Le modèle social japonais de l’emploi à vie pour une partie des salariés - permettant une solidarité familiale - est remis en cause. Par exemple, le PDG de Sony, Nobuyuki Idéï, a non seulement annoncé début mars 1999 la fermeture d’une quinzaine d’usines dans le monde et la suppression de 17 000 emplois en quatre ans, mais aussi une métamorphose dans le modèle social avec l’abandon de l’emploi à vie et l’adoption du modèle néolibéral impliquant une « tyrannie de l’actionnaire ».

- Le modèle social allemand (le fameux « modèle rhénan » opposé au « modèle anglo-saxon » ), qui servait de référence à l’Union européenne, est en train de brûler de ses derniers feux. Oskar Lafontaine, l’ex-ministre des finances qui a démissionné le 11 mars 1999, semblait être l’un des derniers à le défendre en justifiant les revendications salariales des syndicalistes allemands. Ses références se trouvaient plus du côté de Keynes, qui a toujours pensé l’économie comme liée au social, que du côté des libéraux. La BCE BCE
Banque centrale européenne
La Banque centrale européenne est une institution européenne basée à Francfort, créée en 1998. Les pays de la zone euro lui ont transféré leurs compétences en matières monétaires et son rôle officiel est d’assurer la stabilité des prix (lutter contre l’inflation) dans la dite zone.
Ses trois organes de décision (le conseil des gouverneurs, le directoire et le conseil général) sont tous composés de gouverneurs de banques centrales des pays membres et/ou de spécialistes « reconnus ». Ses statuts la veulent « indépendante » politiquement mais elle est directement influencée par le monde financier.
- la banque centrale Banque centrale La banque centrale d’un pays gère la politique monétaire et détient le monopole de l’émission de la monnaie nationale. C’est auprès d’elle que les banques commerciales sont contraintes de s’approvisionner en monnaie, selon un prix d’approvisionnement déterminé par les taux directeurs de la banque centrale. européenne -, répondant aux impératifs des marchés financiers, a fait pression pour s’en débarrasser et imposer au gouvernement Schröder une politique néolibérale classique. La guerre en Serbie est arrivée au bon moment pour permettre à Schröder de devenir président du SPD et d’imposer cette politique rompant avec son programme électoral. Celui-ci consistait à privilégier le partage des « fruits de la croissance » pour assurer le consensus social, ce qui passait par la satisfaction des revendications des salariés concernant à la fois la réduction du temps de travail et l’augmentation des salaires. Désormais, le discours et la pratique ont changé. Les patrons allemands veulent, comme tous les autres, diminuer drastiquement le coût du travail pour augmenter la compétitivité et gagner des parts de marché sur les concurrents, dans un environnement fortement marqué par la surproduction et donc la baisse des prix.

Ces « modèles sociaux » déstructurés ne sont pas remplacés. Le néolibéralisme n’en construit pas. Il détruit. C’est une des raisons du retour en force du passé mythifié pour remplir un présent qui manque d’avenir. Le « no future » dont tout le monde parle provient directement de ce néolibéralisme ambiant, incapable de construire un avenir. Pour oser une formule, notre présent n’est fait que d’un passé dépassé et fantasmé. Là encore, les partis d’extrême droite et les intégrismes s’installent sur ce créneau pour proposer le retour à un « âge d’or »... qui n’a jamais existé ! Ils sont les seuls à proposer du rêve... même s’il se transformera en cauchemar. Les autres partis n’osent plus. C’est une erreur. Les utopies sont structurantes des collectivités et jouent un rôle de prise de conscience des réalités, en donnant une chance d’y échapper.

Les critères du traité de Maastricht, repris dans le « Pacte de Stabilité et de Croissance » d’Amsterdam, conduisent à la fois à une politique d’austérité structurelle et à un possible éclatement de l’Union européenne. Les riches risquent de ne plus vouloir payer pour les pauvres. Ces critères, comme le démontre l’équipe d’économistes réunie autour de Jean-Paul Fitoussi dans leur premier « Rapport sur l’Etat de l’Union européenne », ne sont absolument pas coopératifs. Au contraire, ils représentent des forces centrifuges. Ce diagnostic est corroboré par Jacques Mazier dans « Les grandes économies européennes ». Il semble nécessaire d’avancer d’un pas dans la construction européenne, avec l’établissement d’un fédéralisme fiscal et d’une harmonisation sociale « par le haut » - c’est-à-dire pas au rabais et permettant l’émergence d’une réelle cohésion sociale européenne. Sinon, le lancement de l’euro ne se traduira pas par une avancée de la construction européenne, mais par de possibles crises provenant d’un sentiment national qui est loin d’avoir disparu. Les crises de l’Europe trouveront là, si rien n’est fait, une alimentation permanente, comme l’a indiqué le sommet du premier trimestre 1999 qui a failli achopper sur la baisse de la contribution allemande et sur la remise en cause de la PAC - la Politique Agricole Commune. Ce débat se poursuivra, puisqu’il est question de diminuer les fonds structurels vis-à-vis de l’Espagne et du Portugal, au profit des pays de l’Europe de l’Est. Ils étaient pourtant contreparties nécessaires à la politique d’austérité suivie par ces pays pour faire partie du premier cercle de la monnaie unique.

Toutes ces politiques d’austérité, de privatisations et de déréglementations sont justifiées par la mondialisation de l’économie et par la globalisation Globalisation (voir aussi Mondialisation) (extrait de Chesnais, 1997a)

Origine et sens de ce terme anglo-saxon. En anglais, le mot « global » se réfère aussi bien à des phénomènes intéressant la (ou les) société(s) humaine(s) au niveau du globe comme tel (c’est le cas de l’expression global warming désignant l’effet de serre) qu’à des processus dont le propre est d’être « global » uniquement dans la perspective stratégique d’un « agent économique » ou d’un « acteur social » précis. En l’occurrence, le terme « globalisation » est né dans les Business Schools américaines et a revêtu le second sens. Il se réfère aux paramètres pertinents de l’action stratégique du très grand groupe industriel. Il en va de même dans la sphère financière. A la capacité stratégique du grand groupe d’adopter une approche et conduite « globales » portant sur les marchés à demande solvable, ses sources d’approvisionnement, les stratégies des principaux rivaux oligopolistiques, font pièce ici les opérations effectuées par les investisseurs financiers, ainsi que la composition de leurs portefeuilles. C’est en raison du sens que le terme global a pour le grand groupe industriel ou le grand investisseur financier que le terme « mondialisation du capital » plutôt que « mondialisation de l’économie » m’a toujours paru - indépendamment de la filiation théorique française de l’internationalisation dont je reconnais toujours l’héritage - la traduction la plus fidèle du terme anglo-saxon. C’est l’équivalence la plus proche de l’expression « globalisation » dans la seule acceptation tant soit peu scientifique que ce terme peut avoir.
Dans un débat public, le patron d’un des plus grands groupes européens a expliqué en substance que la « globalisation » représentait « la liberté pour son groupe de s’implanter où il le veut, le temps qu’il veut, pour produire ce qu’il veut, en s’approvisionnant et en vendant où il veut, et en ayant à supporter le moins de contraintes possible en matière de droit du travail et de conventions sociales »
des marchés financiers. En bref, par la guerre économique.

La mondialisation ?

La mondialisation n’est pas aussi simple que son imagerie néolibérale le laisse penser. Le monde, celui de l’après guerre froide et de la coexistence pacifique, est un monde économiquement partagé en trois :

Les Etats-Unis dominent les deux Amériques - par le biais notamment de l’ALENA, l’Accord de Libre Echange Nord Américain signé avec le Canada et le Mexique - et construisent leur région. Ils ont tendance à se lancer à la conquête du monde, voulant démontrer qu’ils sont les seuls à pouvoir construire un nouvel ordre mondial - d’où les guerre du Golfe et de Serbie faisant passer l’Union européenne pour un nain politique. D’où également le refus américain de voir naître une défense européenne indépendante.

L’Allemagne s’installe comme puissance dominante en Europe, construisant sa propre zone incluant à la fois l’Europe de l’Ouest et celle de l’Est. Elle a tendance à se présenter comme la puissance économique et politique, faisant passer la France au second plan. Il n’est pas certain que la classe dirigeante française l’accepte facilement. Les crises européennes peuvent aussi se développer à partir de ce processus remettant en cause le partage des tâches du traité de Rome - à l’Allemagne revenait la puissance industrielle, à la France la place politique prépondérante. L’enjeu d’une plus grande intégration politique en Europe n’en est que décuplé.

Le Japon, malgré la récession qui sévit presque sans discontinuer depuis 1993, essaie lui aussi de construire sa zone, qui est celle qui a subi le plus frontalement le développement de la spéculation Spéculation Opération consistant à prendre position sur un marché, souvent à contre-courant, dans l’espoir de dégager un profit.
Activité consistant à rechercher des gains sous forme de plus-value en pariant sur la valeur future des biens et des actifs financiers ou monétaires. La spéculation génère un divorce entre la sphère financière et la sphère productive. Les marchés des changes constituent le principal lieu de spéculation.
financière. Sa récession approfondit celle des autres pays de la zone, qui à leur tour empêchent le Japon de trouver des marchés extérieurs. La guerre économique s’exacerbe entre le Japon et les Etats-Unis. L’augmentation des exportations japonaises vers les Etats-Unis, grâce à la baisse du yen, accentuent le déficit de la balance commerciale Balance commerciale
Balance des biens et services
La balance commerciale d’un pays mesure la différence entre ses ventes de marchandises (exportations) et ses achats (importations). Le résultat est le solde commercial (déficitaire ou excédentaire). Si l’on tient compte également des opérations sur les services, comme les frais de transports, les commissions bancaires, les frais d’assurances, les achats et vente de brevets ou les versements de redevances, on obtient alors la balance des biens et services. Elle inclut aussi les dépenses des touristes, et les paiements de salaires, d’intérêt et de dividendes à des étrangers ou de la part d’étrangers.
américaine et se traduisent par un racisme anti-japonais important.

Chacune de ces trois zones pourrait s’« autonomiser » vis-à-vis des deux autres, la majorité des échanges d’un pays s’effectuant à l’intérieur de sa zone. C’est par exemple le cas pour les pays de l’Union européenne : chaque pays membre réalise les deux tiers de ses échanges avec les 14 autres, ce qui pourrait permettre - le conditionnel s’impose - des politiques de relance concertée, au lieu de ces politiques d’austérité minant un petit peu plus chaque jour la légitimité de la construction européenne elle-même, ouvrant ainsi la porte à des régressions d’importance.
Dans ce monde là, le dollar affirme sa prééminence contre le yen et l’euro, comme résultat de la force retrouvée de l’économie américaine. Dans ce nouveau monde, les Etats-Unis ont une place de gendarme international, désormais accepté par la quasi-totalité des gouvernements du monde entier. Le voyage - l’un des derniers de sa présidence - de Clinton en Inde et au Pakistan (mars 2000) le démontre : il est voulu par les deux parties comme l’arbitre de leur guerre larvée.
Les seuls marchés réellement internationalisés sont les marchés financiers, que tous les gouvernements ont successivement décidé de déréglementer. Ce fut, pour les pays de l’Europe de l’Ouest (de la CEE), le 1er juillet 1990, date où les marchés de capitaux ont été totalement libéralisés. Cette date a sonné le glas du contrôle des changes - contrôle des entrées et des sorties de devises - et marqué l’avènement de la convertibilité Convertibilité Désigne la possibilité légale de passer d’une monnaie à une autre ou d’une monnaie à l’étalon dans laquelle elle est officiellement définie. Dans le système actuel de taux de change libéralisés (c’est l’offre et la demande de devises qui détermine leurs cours respectifs - taux de change flottants), les monnaies flottent autour du dollar (étalon-dollar). extérieure des monnaies européennes. Tous les gouvernements du monde ont suivi - par le biais de la signature du traité de Marrakech - à quelques exceptions près, dont l’Inde rejointe récemment par la Malaisie. Cette déréglementation à peu près générale explique le développement des mouvements de capitaux à court terme se déplaçant d’une place financière à une autre, en fonction des possibilités de prise de bénéfice ou des craintes dans l’avenir économique d’un pays ou d’une firme. Les opérateurs financiers ont tous les mêmes indicateurs évoluant au gré des contextes. Mais ils sont tous issus de la pensée unique néolibérale. En découle un comportement moutonnier qui accentue les hausses comme les baisses.

Dans le même temps, cette internationalisation induit un renversement. Dans le fonctionnement classique du mode de production capitaliste, la finance est au service de l’industrie. Elle a toujours existé. Elle permet d’accélérer la rotation du capital et donc d’augmenter le profit. Mais durant la crise - ou la transition, c’est selon - du régime d’accumulation, les relations entre finance et industrie se sont inversées. Désormais, c’est la finance qui dicte sa loi à l’industrie. Les économistes parlent de « financiarisation ». Elle accélère les restructurations. Il faut continuellement augmenter la plus value totale pour permettre le fonctionnement de cette sphère financière. Les restructurations succèdent aux restructurations pour répondre à cet impératif. L’investissement productif est le grand laissé pour compte. Il suppose un raisonnement à moyen terme que la sphère financière ne connaît plus. Le taux d’accumulation a tendance à faiblir. Du coup, il s’agit pour les capitalistes d’augmenter la plus value sous sa forme absolue. Ainsi s’explique l’intensification du travail. Cette « financiarisation » est aussi l’indication d’une crise non résolue du régime d’accumulation, de la forme de la création des richesses. Comme le « fordisme » avait été le régime d’accumulation des « trente glorieuses », le mode de production néocapitaliste a besoin d’en définir un nouveau pour renouer avec la croissance continue. Il est donc nécessaire de faire naître une nouvelle combinaison d’une norme de production, d’une norme de consommation et d’une nouvelle forme d’Etat adaptée.

La norme de production commence à se mettre en place via l’élargissement de la nouvelle révolution scientifique et technique, celle de l’informatique et de l’électronique. La chute du Nasdaq Nasdaq Créé en 1971, le Nasdaq (National Association of securities dealers automated quotation) est la bourse électronique des valeurs américaines à forte croissance (celles de la ’nouvelle économie’ liées à l’Internet). (et des autres « Nouveaux Marchés »), où sont cotées les valeurs de la dite « Nouvelle Economie » (les entreprises liées directement à l’Internet), pourrait permettre la poursuite de l’élargissement de cette révolution à l’ensemble des entreprises et des branches de production. Dans le même temps, cette chute montre les possibilités de crise économique et de retournement du « cycle des affaires » - les évolutions de la conjoncture - contenues dans l’internationalisation sans régulation des marchés financiers. Par contre, la nouvelle organisation du travail qui devrait remplacer le « taylorisme » a du mal à percer. Beaucoup d’espoirs avaient été mis dans le « toyotisme », espoirs qui se sont effondrés avec la récession qui a touché l’économie japonaise, liée à l’éclatement de la « bulle financière ». Depuis, les entreprises sont revenues classiquement au taylorisme, qui s’élargit aux secteurs des services grâce à l’informatique, avec une remontée du travail à domicile.

Du côté de la norme de consommation, les questions s’accumulent. Il faudrait trouver les voies et les moyens d’une augmentation continue du marché de vente final. La « Nouvelle Economie » en a besoin comme l’ancienne. Or, les politiques économiques - budgétaire comme monétaire - et les politiques d’entreprise se traduisent par la baisse du coût du travail, que ce soit le salaire direct ou le salaire indirect. La tendance est à la surproduction. A un moment, la production se trouvera face à un marché final en régression, comme ce fut le cas en 1993 pour le Japon et pour l’Allemagne. Pour le moment, l’économie américaine a résisté au choc de la crise d’Asie du Sud-Est de 1997-98 grâce à la politique monétaire intelligente d’Alan Greenspan - le président de la Banque de Réserve Fédérale Américaine - et à la croissance du marché final, s’expliquant par un « effet de richesse » dû à une hausse des cours de la Bourse justifiant l’envolée de l’endettement des ménages américains à hauteur d’un an de revenu. Les craintes d’un retournement brutal - d’un « crash landing » - trouve là sa source. Si les cours de la Bourse baissent brutalement, les ménages stopperont leur endettement et le marché final des ventes risque de s’effondrer, ouvrant la porte à une nouvelle récession (retournement du cycle court). Cette conjoncture - comme celle qu’ont connu les pays d’Asie du Sud-Est - montre la possibilité de crise que font courir des marchés financiers non réglementés. Elle indique aussi que le régime d’accumulation n’est pas encore totalement stabilisé.
Enfin, la forme de l’Etat est profondément en crise, sans que de nouvelles formes apparaissent. L’Etat nation est remis en cause par la transformation de l’architecture du monde, qui appelle des modalités différentes de structuration. Cette crise se traduit par la crise de la politique devenue structurelle dans le capitalisme d’aujourd’hui. Le recul du droit - de la loi au profit du contrat - est à la fois un des symptômes et une des causes de cette crise. Comme l’écrit Alain Supiot, « Le trait commun de tous ces avatars du contrat est d’inscrire des personnes dans l’aire d’exercice du pouvoir d’autrui (...). L’essor de ces liens d’allégeance s’accompagne d’une transgression de notre distinction du public et du privé et d’une fragmentation de la figure du garant des pactes. Il faut donc se défaire des illusions du »tout contractuel« . Loin de désigner la victoire du contrat sur la loi, la »contractualisation de la société« est bien plutôt le symptôme de l’hybridation de la loi et du contrat et de la réactivation des manières féodales de tisser le lien social. » Et de conclure sur la nécessité de « maintenir solides les ficelles du droit, sans lesquelles ni l’Homme ni la société ne peuvent tenir debout. » Façon de dire que les politiques de recul du droit et de déréglementations sont grosses de retour vers un passé que l’on croyait dépassé.

La transition d’un régime d’accumulation à l’autre n’est pas terminée. Le capitalisme n’a pas encore trouvé de mode de régulation permettant de stabiliser sa forme de création de richesses. Pour le dire autrement, le monde de l’après guerre froide est encore à la recherche de règles du jeu. Cette crise du régime d’accumulation explique à la fois la place du néolibéralisme - selon lequel il faut détruire le régime ancien qui passe par la mise au rencard des modèles sociaux - et le développement du chômage de masse et de la pauvreté. Il faut comprendre ces mécanismes, ces lois de fonctionnement, pour déterminer les formes du combat à mener contre la pauvreté, contre le chômage et contre la précarité, véritable cancer déclaré au sein de nos démocraties dites « développées ».



cadtm.org