Série : Afrique subsaharienne : la face cachée d’une success story (4e partie)

Croissance, pauvreté et chômage

31 juillet 2013 par Jean Nanga


Les performances économiques en Afrique subsaharienne, si elles réduisent le ralentissement de l’économie capitaliste mondiale, ne s’accompagnent pas d’une réduction effective de la pauvreté. Le dernier rapport, année 2013, du Programme des Nations Unies pour le développement (PNUD) affirme qu’une personne sur quatre vivant dans l’extrême pauvreté dans le monde est un-e Africain-e subsaharien-ne.

Les « objectifs du millénaire pour le développement », s’avèrent ainsi, à deux ans du terme, l’attrape-gogos qu’ils paraissaient dès le départ concernant, entre autres objectifs, l’élimination de « l’extrême pauvreté » et de la faim en Afrique comme dans le reste du monde [1]. Cette « extrême pauvreté » tend d’ailleurs à se développer dans les sociétés capitalistes développées, qui étaient exclues du programme onusien. Jusque dans le pays capitaliste qui est encore considéré comme le plus développé.
La quasi-totalité des pays africains se caractérisent par la coexistence d’une forte croissance du PIB PIB
Produit intérieur brut
Le PIB traduit la richesse totale produite sur un territoire donné, estimée par la somme des valeurs ajoutées.
Le Produit intérieur brut est un agrégat économique qui mesure la production totale sur un territoire donné, estimée par la somme des valeurs ajoutées. Cette mesure est notoirement incomplète ; elle ne tient pas compte, par exemple, de toutes les activités qui ne font pas l’objet d’un échange marchand. On appelle croissance économique la variation du PIB d’une période à l’autre.
avec un taux élevé de pauvreté. C’est d’ailleurs la même BAD qui a constaté la croissance des pauvres en Afrique subsaharienne [2].

Angola

Si en Angola, l’un des champions du monde de la croissance pendant la première décennie du XXIe siècle, l’oligarchie peut acquérir des parts majoritaires dans certaines banques principales et autres entreprises de l’ancienne métropole coloniale, d’aller à Lisbonne pour y faire ses courses (à consommer à Luanda), elle n’empêche pas qu’en même temps les indices du développement humain demeurent catastrophiques : environ 60 % de la population est classée comme pauvre et un peu plus d’un quart de la population active est au chômage. Ce qui ne peut s’expliquer uniquement par les effets de la longue guerre entre le gouvernement du MPLA et l’UNITA (1975-2002).

Nigéria

Les indicateurs, excepté le taux moins élevé de la croissance du PIB, sont presque les mêmes au Nigeria, premier producteur de pétrole de la sous-région, que certains analystes, à l’instar de ceux du National Intelligence Council états-unien, présentent comme une très prochaine puissance émergente et dont on ne pourrait pas reprocher à la population un manque de dynamisme en matière d’initiative économique. Dans ce pays — comme dans d’autres tels l’Ouganda, la Zambie, l’Éthiopie (10 % de croissance du PIB) — la pauvreté frappe autour de 80 % de jeunes. Une pauvreté qui sévit parmi des gens qui travaillent, en particulier en milieu rural, qui n’a cessé d’alimenter l’exode rural. Ce qui est aujourd’hui accru par l’accaparement des terres.

L’accaparement des terres

Des puissances émergentes dites du Sud que sont la Chine et le Brésil s’y illustrent : les capitaux chinois sont parmi les accapareurs dans une dizaine de pays africains alors que les capitaux brésiliens, peu répandus en la matière (quatre pays), ont déjà, dans le cadre du projet d’agro-business ProSavana (partagé avec des capitaux japonais), accaparé 10 millions d’hectares au Mozambique, soit plus de la moitié du potentiel local, en expulsant aussi des petit-e-s paysan-ne-s.
L’accaparement des terres est un phénomène producteur d’un prolétariat agricole surexploité aussi bien que facteur de la prolifération des bidonvilles où coexistent prolétariat et lumpenprolétariat.

En Afrique, prolifèrent les emplois dit vulnérables ou non décents

L’Afrique subsaharienne demeure une sous-région où prolifèrent les emplois dit vulnérables ou non décents, surtout pour la main-d’œuvre féminine [3]. Ce qui, compte tenu de l’enracinement de la culture de l’inégalité des genres, est souvent considéré comme un fait normal. Cette pauvreté des travailleuses/travailleurs s’explique non seulement par la place qu’occupe le secteur informel, mais aussi par la violation permanente des droits des salariés quand ils n’ont pas été réduits quasiment à néant par les législations néolibérales — les dites réformes des années 1980-1990 — plus préoccupées par l’attraction des investissements étrangers que par la protection sociale des petit-e-s salarié-e-s. De nombreux législateurs locaux, chargés d’entériner les instructions de la technocratie internationale en la matière, étant par ailleurs des employeurs de main-d’œuvre servile ou en ayant le projet.

L’avenir promet une croissance de ce type d’emplois, eu égard aux projets de zones franches économiques que de nombreux gouvernements déclarent avoir au programme de leur coopération avec les investisseurs étrangers. Quand des technocrates déplorent la quasi-absence de création d’emplois par l’actuelle croissance, c’est pour miser sur la délocalisation éventuelle de certaines unités de production asiatiques vers l’Afrique [4]. Une délocalisation qui fera plaisir à ceux qui reprochent au capital chinois de ne presque pas réaliser de la valeur ajoutée sur le continent. Peu importe les conditions de réalisation de celle-ci, ainsi que l’instrumentalisation de tel prolétariat contre tel autre : le coût de la main-d’œuvre africaine étant en moyenne inférieur à la chinoise, tant pis pour les prolétaires chinois-e-s qui sont considérés comme dépourvu-e-s de réalisme en revendiquant trop. Les dévaluations monétaires des années 1980-1990 et l’existence d’importantes armées de réserve dans presque toutes ces sociétés africaines favorisent les faibles prix de la force de travail. Des réserves de main-d’œuvre composées en grande partie de jeunes, dont une forte proportion est détentrice d’un diplôme, qui, le plus souvent, ne sera pas pris en compte par les employeurs. Par exemple, dans une dite « success story » comme l’Ile Maurice, ce n’est pas moins d’un-e jeune sur cinq qui est au chômage, alors qu’au Swaziland 52 % de jeunes sont au chômage. Mais l’essentiel pour les gouvernants — dont certains ont ou auront des intérêts privés dans ces « pôles de croissance » — c’est l’amélioration des statistiques du chômage, voire la fidélisation d’une clientèle électorale, même si elle sera oubliée, abandonnée en matière de protection sociale et de conditions de travail décentes. Au moins, certain-e-s de leurs gouverné-e-s seront passé-e-s de « l’extrême pauvreté » à la pauvreté — un grand mérite pour les « décideurs » politiques.

Ladite croissance s’accompagne presque partout de l’aggravation des inégalités, des injustices sociales. L’Afrique du Sud et l’Angola font partie des pires cas mondiaux, mais d’autres pays tels que la Zambie, le Nigeria, le Rwanda, le Kenya, le Mozambique, le Ghana, l’Ouganda, la Côte d’Ivoire, le Sénégal, figurent dans le palmarès de la croissance des inégalités.

Milliardaires africains versus peuple paupérisé

D’un côté, il y a un peu plus d’Africain-e-s dans le palmarès du magazine « Forbes » [5] ainsi que celles et ceux qui sont encore insuffisamment riches pour y figurer, mais qui font partie des 4,84 % de riches détenant près de 20 % des revenus en 2009 (l’Afrique avait alors 8 milliardaires, 20 en 2012). Il s’agit seulement de revenus déclarés : « Forbes » ne prend pas en compte, dans son classement, les kleptocrates de longue durée des pays du Golfe de Guinée et des autres économies extractivistes de la sous-région, qui sont presque partout les plus riches, les plus capitalistes du pays. La mauvaise conscience, concernant leurs modalités d’accumulation, contraint les kleptocrates à brouiller aussi les pistes de leurs différents placements à l’extérieur.

De l’autre côté, tout en bas de l’échelle sociale, c’est la croissance de la mendicité pour ceux et celles qui ne sont pas sûr-e-s d’avoir l’équivalent de 1,5 $ pendant la journée afin de ne pas être obligé-e-s de voler pour acheter un morceau de pain ou quelques bananes et des cacahuètes ; c’est la déscolarisation massive des jeunes filles dictée par la phallocratie des familles incapables d’assurer les charges scolaires ; ce sont les enfants qui meurent de maladies bénignes dans les dispensaires ruraux dépourvus de presque tout, ou d’épidémies récurrentes, par exemple de choléra, dues à l’insalubrité des villes gérées par des kleptocrates ; ce sont les masses de jeunes chômeurs dans les bidonvilles où les fractions politiciennes néocoloniales arrivent à recruter, entre autres, des victimes de l’exode rural qui serviront de main-d’œuvre milicienne pour les guerres civiles motivées par l’accumulation, mais revêtues d’identité ethnique, régionale ou religieuse. Ce sont ces prolétaires aux salaires de misère et s’essayant, parfois, en même temps dans le petit commerce informel dans l’espoir de joindre les deux bouts.

Première partie
Deuxième partie
Troisième partie



Jean Nanga est militant du CADTM en Afrique, il collabore régulièrement à la revue Inprecor qui a publié cette étude dans son n° 592/593 de mars-avril-mai 2013. La version présentée sur le site du CADTM est une version légèrement différente de celle publiée par Inprecor. Le titre de la série et le découpage de l’étude écrite par Jean Nanga sont dus à Éric Toussaint.

Notes

[1Cf., par exemple, la critique qui en a été faite par le président équatorien Rafael Correa à l’Assemblée générale des Nations Unies à New York le 26 septembre 2007 : « Les objectifs du millénaire limitent les aspirations de changement social » (traduction en français par Denise Comanne, Cécile Lemarque et Éric Toussaint), http://cadtm.org/Les-objectifs-du-millenaire

[2Groupe de la Banque africaine de développement, Notes d’information pour la Stratégie à long terme de la Banque, note d’information 5 : « Inégalité des revenus en Afrique », 7 mars 2012. Les chiffres qui suivent sont ceux des Notes pays des « Perspectives économiques africaines 2012 » co-publiées par la BAD, l’OCDE, le PNUD, la CEA, disponibles sur http://www.africaneconomicoutlook.org/fr/pays/

[3Cf. le dernier rapport de l’International Labour Organisation, « Global Employment Trends 2013. Recovering from a second jobs dip », Genève, 2013. Cf. aussi les chiffres indiqués dans J. Nanga « Afrique subsaharienne : après cinquante ans d’indépendance ».

[4Cf. par exemple, le nouveau vice-président de la Banque mondiale pour l’Afrique, Makhtar Diop, dans son entretien avec Stéphane Ballong : « Makhtar Diop : “la croissance n’a pas été créatrice d’emplois nouveaux” »,« Jeune Afrique », 04 juin 2012, http://economie.jeuneafrique.com/regions/afrique-subsaharienne/10744-makhtar-diop-qla-croissance-na-pas-ete-creatrice-demplois-nouveauxq.html

[5Une édition africaine francophone a été lancée au Congo — pétrolier avec au moins 50 % de la population vivant sous le seuil de pauvreté — en juillet 2012, après l’édition africaine anglophone lancée en 2011, en Afrique du Sud, cf. « L’édition africaine de Forbes lancée au Congo », « Libération », 25 juillet 2012, http://www.liberation.fr/monde/2012/07/25/l-edition-africaine-de-forbes-lancee-au-congo_835489

Jean Nanga

est militant du CADTM en Afrique, il collabore régulièrement à la revue Inprecor.