D’Istanbul à Thessalonique : tissons les mailles d’un réseau d’entreprises autogérées !

16 juin par Chiara Filoni

La soirée d’inauguration d’Özgür Kazova

Compte-rendu de la soirée « De Thessalonique à Istanbul : face à l’exploitation, AUTOGESTION », organisée par le CADTM et l’Initiative de solidarité avec la Grèce qui résiste en partenariat avec Bruxelles Laïque, LCR, MOC-CIEP.

« Nous sommes ceux qui pétrissent
et nous n’avons pourtant pas de pain,
nous sommes ceux qui extraient le charbon
et nous avons pourtant froid.
Nous sommes ceux qui ne possèdent rien
et nous arrivons pour prendre le monde »
Tassos Livaditis (poète grec, 1922-1988) |1|

Les origines des expériences d’autogestion d’hier et d’aujourd’hui ont beaucoup en commun : un patron qui durcit les conditions de travail de ses employé-e-s (journée de travail allongée, travail le week-end, pas de congés, pas de salaires garantis, etc.) au nom de la compétitivité ; une menace de départ si les travailleurs-euses ne respectent pas ses exigences ; l’abandon ou la revente de l’usine sans perspective pour ses employé-e-s.

Cette histoire, vécue par tant d’ouvriers au cours de l’histoire, c’est aussi celle des travailleurs-euses de Vio.Me en Grèce et d’Özgür Kazova en Turquie que nous avons invité-e-s ce 14 juin à Bruxelles dans le cadre de nos Comptoirs de la dette Dette Dette multilatérale : Dette qui est due à la Banque mondiale, au FMI, aux banques de développement régionales comme la Banque Africaine de Développement, et à d’autres institutions multilatérales comme le Fonds Européen de Développement.
Dette privée : Emprunts contractés par des emprunteurs privés quel que soit le prêteur.
Dette publique : Ensemble des emprunts contractés par des emprunteurs publics.
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Aynur Aydemir est l’une des 4 travailleurs-euses de l’usine textile autogérée Özgür Kazova.

Son histoire de lutte aux côtés de ses collègues commence en 2012. À l’époque, 100 ouvriers et ouvrières travaillaient dans l’usine. « Nos droits n’étaient pas respectés : parfois on était obligé de travailler 40 heures d’affilée et pendant une période de 5 ans nous n’avons pratiquement pas eu de congé. Notre patron nous disait que c’était une période de crise et que si l’on voulait la surmonter il fallait faire des sacrifices », affirme Aynur.

Mais après une période de 4 mois sans salaire, les travailleurs se trouvent un matin face à une porte close. La colère explose : « À l’époque, on organisait trois marches par semaine, mais pendant ce temps le patron réquisitionnait tous les biens récupérables de l’usine. On a alors décidé de camper devant l’usine. On était 11 au début », continue Aynur.

Ces événements se déroulent au même moment que les mobilisations sur la place Taksim. L’occupation du parc Gezi donne un nouvel élan aux travailleurs-euses de Kazova. « Pour nous c’était le signe que la résistance n’était pas terminée. On avait besoin de soutien, et heureusement nous n’étions pas trop loin de la place. »

Avec l’aide des militant-e-s de la place Taksim, les travailleurs-euses de Kazova réussissent à briser les dernières chaînes de l’usine et à l’occuper.
La réaction du patron ne se fait pas attendre. À ce stade, il demande trois mois pour tout remettre en ordre, ce que les travailleurs-euses refusent évidemment. La réponse des ouvriers et ouvrières selon les mots d’Aynur : « Tu as 24h pour payer nos salaires et nous rendre tout l’argent que tu nous dois, autrement on réquisitionne toutes les machines ».

Le lendemain matin, les travailleurs-euses sortent toutes les machines de l’usine au vu et au su de tout le monde : « Nous tenions à le faire en plein jour car nous ne sommes pas des voleurs, pas comme notre patron », explique Aynur. C’est à ce moment qu’arrive la police accompagnée de la brigade antiterroriste : « Si vous faites un peu de recherches, vous verrez qu’en Turquie nos noms sont associés au terrorisme ».

Les travailleurs décident alors de s’enfermer dans l’usine. « Cela restera une expérience unique dans ma vie. On ne savait pas ce qui pouvait nous arriver, on ne savait même pas si on pourrait revoir nos familles et nos amis, on savait juste une chose : qu’on n’allait pas se rendre, qu’on préférait rester enfermé et brûler dans l’usine avec nos machines plutôt que d’aller en prison. » La voix d’Aynur tremble.

Au même moment, le patron en profite pour revendre l’usine à un entrepreneur de la région qui, sans hésiter un instant, déclare que l’usine lui appartient désormais et que les travailleurs-euses sont invité-e-s à recommencer la production pour lui.

Les ouvriers et ouvrières refusent cette proposition du nouveau patron et, encouragé-e-s et soutenu-e-s par les forums créés à l’initiative des occupant-e-s du parc Gezi |2|, entament leur production autogérée.

Les travailleurs-euses trouvent un nouveau local, rachètent toutes les machines et les pièces manquantes lors d’une vente aux enchères et arrivent à récolter 10000 euros grâce à un appel sur Facebook pour payer toutes les taxes liées à la détention de ces machines. L’usine Kazova devient donc Özgür Kazova : l’usine libre de Kazova !

L’aventure est lancée |3|, mais maintenant la solidarité internationale devient fondamentale, comme l’explique bien Ezgi Bakcay, membre du comité de soutien d’ Özgür Kazova. « Nous avons besoin d’un réseau de solidarité européen et international et de personnes expertes qui puissent coordonner tout cela. Des personnes qui nous aident dans la vente de ces produits, afin de rester debout et de continuer à travailler sans patron », affirme Ezgi. Elle continue sans cacher ses émotions : « L’esprit de Gezi continue encore dans Kazova », et il est important de continuer à le faire vivre !

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Un pull en laine pour femmes d’Özgür Kazova . Chaque pull porte le nom d’un/e travailleur/euse de l’usine. Dans l’image un des pulls « Aynur »

Vio.Me (Viomihaniki Metalleytiki), filiale de la Philkeram-Johnson, leader dans la production de céramique, a été jusqu’en 2011 une usine de fabrication de matériel pour le secteur du bâtiment. Du solvant et du collant chimiques, des charnières, etc. Jusqu’à ce que le patron décide de l’abandonner en laissant des dizaines de travailleurs-euses sans emploi, des dettes à payer et un million et demi d’euros de salaires non versés.
L’usine de Vio.Me fonctionne depuis quasiment trois ans sous contrôle ouvrier en autogestion par l’assemblée des travailleurs-euses.

En octobre 2011, par le biais d’une proposition officielle, ils ont revendiqué la constitution d’une coopérative ouvrière, demandant une reconnaissance légale pour leur propre coopérative ainsi que pour celles qui suivront.
Comme l’explique Spyros Sgouras : « Nous avons trouvé un moyen pour survivre et ne pas devenir les proies d’un chômage permanent ! Nous avons construit un réseau de solidarité dans la ville et employé des chômeurs pour leur garantir un salaire décent et un minimum de couverture sanitaire ».

L’équipe compte aujourd’hui 25 ouvriers et ouvrières et arrive à confectionner des produits vendus en Grèce comme dans le reste de l’Europe de manière tout à fait légale. Les seuls problèmes sont que l’État essaye de vendre l’usine aux enchères depuis la faillite de l’entreprise (mais jusqu’à maintenant sans succès !) et que l’accès à l’eau et à l’électricité n’est pas encore légalisé.

De plus, ces travailleurs-euses ont converti leur production en produits ménagers naturels (savon, liquide vaisselle, lessive, etc.) : cela répond mieux aux besoins de la société (et particulièrement des classes populaires car les prix de ces produits sont abordables) et aux besoins de l’environnement.

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Les savons Vio.Me/CC-anarcomedia.wordpress.com

Malheureusement, le plan qu’ils ont établi a rencontré l’indifférence de l’État et des bureaucraties syndicales. Il a toutefois suscité l’enthousiasme au sein des mouvements sociaux nationaux et internationaux qui font de leur mieux pour répandre le message de Vio.Me.

À Thessalonique comme dans beaucoup d’autres villes, l’« Initiative of Solidarity » met en place des initiatives de solidarité avec Vio.Me. Mais le soutien vient aussi des autres pays européens nous dit Spyros « Surtout à partir de l’été dernier, des pays comme la France ou la Belgique se sont beaucoup mobilisés pour nous aider ».

« Nous tissons des relations avec beaucoup de réseaux et d’usines autogérées en Italie, en France, en Catalogne, mais aussi avec des firmes en Argentine, au Brésil, etc. Nous voulons faire parler toutes ces expériences, discuter des prises de décisions à l’intérieur des usines autogérées, renforcer encore plus les relations qui nous unissent et débattre de l’économie des travailleurs.

C’est pour cela que nous allons nous réunir du 28 au 30 octobre prochain à Thessalonique |4|. Nous avons déjà organisé un meeting à Marseille l’année dernière sur ces thématiques, mais le travail pour construire un réseau des usines autogérées qui se soutiennent les unes par rapport aux autres doit continuer et grandir à partir de nous, des travailleurs. »

Voilà les réponses de travailleurs-euses à la crise qui laisse des millions d’individus dans la pauvreté et le chômage. Ces réponses sont la fin de l’exploitation et l’émancipation du travail, la liberté de décider quoi, comment et pour qui produire, la solidarité entre les peuples, en un mot : l’autogestion. Et si pour ces travailleurs-euses, cette réponse relève de la nécessité de survivre, pour nous tou-te-s elle devient une base pour débattre du type d’économie et de mode de production alternatif au capitalisme que nous voulons. Le chemin est long mais la volonté est là !

Relecture : Emilie Paumard, Nathan Legrand et Yorgos Vassalos


Notes

|1| http://www.viome.org/p/francais.html

|2| Les militants du parc Gezi s’engagent en effet à se constituer en comité de soutien et à organiser la vente des produits ainsi que les relations internationales

|3| http://ozgurkazova.org/fr/

|4| http://euromedworkerseconomy.net/

Auteur.e

Chiara Filoni

Permanente au CADTM Belgique