DSK : Debt Serial Killer ?

24 septembre 2011 par Pauline Imbach


Au détour de certaines déclarations apparaissent parfois les dessous d’un système cynique et mortifère. Le 18 septembre 2011, interrogé sur l’opportunité de passer l’éponge sur la dette grecque, il a répondu : « C’est un peu l’idée ». Étonnant pour l’ancien patron d’un Fonds monétaire international qui a largement contribué à l’aggravation de l’endettement de la Grèce...

Le FMI FMI
Fonds monétaire international
Le FMI a été créé en 1944 à Bretton Woods (avec la Banque mondiale, son institution jumelle). Son but était de stabiliser le système financier international en réglementant la circulation des capitaux.

À ce jour, 188 pays en sont membres (les mêmes qu’à la Banque mondiale).

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, débarqué très tôt dans la gestion de la dette Dette Dette multilatérale : Dette qui est due à la Banque mondiale, au FMI, aux banques de développement régionales comme la Banque Africaine de Développement, et à d’autres institutions multilatérales comme le Fonds Européen de Développement.
Dette privée : Emprunts contractés par des emprunteurs privés quel que soit le prêteur.
Dette publique : Ensemble des emprunts contractés par des emprunteurs publics.
grecque, a signé un accord avec Athènes le 9 mai 2010 pour un prêt « d’urgence » de 30 milliards d’euro sur 3 ans, l’Union européenne apportant un complément de 80 milliards d’euros. DSK explique à ce sujet : « Papandréou m’avait appelé très tôt, dès novembre-décembre 2009, en disant qu’il avait besoin d’aide. (…) Quand le FMI est venu, on a fait le travail en quinze jours » [1]. En échange de ce travail réalisé au profit des banques privées qui craignaient de ne pas être remboursées, la Grèce a entamé un marathon de réformes visant des coupes radicales dans les budgets sociaux. Par exemple, en février 2011, le FMI et l’UE exigent une réduction de 1,4 milliard d’euros dans les dépenses liées à la santé. Paul Thomson, alors chef de la mission du FMI, déclare : « nous sommes à un point crucial où nous avons besoin d’une accélération des réformes »[2], demandant alors à la Grèce de multiplier les privatisations de biens publics. Tout doit y passer : ports, aéroports, chemins de fer, électricité ou encore plages touristiques. Vendez, vendez tout. Depuis 2010, les plans d’austérité imposés à la Grèce par le FMI et l’UE ont violé les droits sociaux [2]

Quelques heures avant la déclaration de DSK du 18 septembre, le gouvernement grec venait de faire un pas de plus dans les réformes en promettant le gel des retraites d’ici à 2015. En effet, le secrétaire général à la politique financière de la comptabilité générale grecque, Ilias Pentazos, a envoyé à tous les ministres un courrier électronique énumérant une quinzaine de mesures réclamées par les créanciers d’Athènes. Parmi elles figurent l’instauration du chômage technique dans tous les organismes publics, le gel des retraites d’ici à 2015 et la fusion ou la fermeture d’une trentaine d’organismes publics.

Alors que le gouvernement grec obéit aux créanciers depuis plus d’un an, malgré de fortes contestations et mobilisations populaires, DSK semble d’un coup renoncer de croire aux remèdes qu’il avait prescrits. Il reproche aux Européens de ne pas « prendre la mesure de l’ampleur  » de la crise qui ébranle toute la zone euro : «  la boule de neige grossit et rend la difficulté de plus en plus grande et la croissance est de moins en moins là  ».

Depuis près de 30 ans, le FMI intervient dans les économies des pays du Sud en encourageant la création d’un cercle vicieux de l’endettement : pour rembourser en priorité les créanciers privés, le FMI propose de nouveaux prêts soumis à de fortes conditionnalités. Dans de nombreux pays, c’est plus du tiers du budget national qui sert au remboursement de la dette. La logique est aujourd’hui la même en Grèce et dans nombre d’autres pays européens, qui tombent les uns après les autres dans la nasse du FMI [3]. Pour DSK, la solution serait alors dans l’annulation pure et simple de la dette de la Grèce.

Mais ne nous trompons pas, DSK n’envisage en rien cette solution dans l’objectif de rendre une souveraineté politique et économique aux peuples, il ne l’envisage pas non plus dans un souci de justice sociale, là où la dette renforce les inégalités et la pauvreté, là où la dette est un outil impérialiste, capitaliste au service des puissants, là où la dette est largement odieuse et illégitime. Car pour DSK et ses amis du FMI, quand la dette menace la croissance européenne, il faut l’effacer, mais quand la dette affame les peuples, il faut la payer...

Ce que DSK n’a pas présenté à la télévision, c’est la nature de la dette grecque. La dette de la Grèce est largement odieuse [4] et illégitime, elle est en partie héritée de la dictature des colonels avant que les gouvernements grecs ne s’endettent d’avantage pour combler le trou créé dans les finances publiques par la réduction de l’impôt sur les sociétés et sur les revenus élevés, ou encore pour financer l’achat d’armes ou organiser les Jeux olympiques en 2004... De plus, à partir de 2010, les prêts « imposés » à la Grèce par le FMI et les plans d’austérité qui les accompagnent violent les droits sociaux de la population. Ainsi, la dette de la Grèce est largement odieuse et illégitime et les Grecs ne devraient pas en payer la facture.

Ce n’est pas tout, la Grèce est face à un nouveau scandale, et pas des moindres. Zoé Georganta, professeur de l’Université de Macédoine et membre du Conseil d’administration de l’Autorité statistique grecque, a déclaré qu’en 2009-2010 le gouvernement grec, l’UE et le FMI ont manipulé les statistiques sur la dette du pays. Le déficit budgétaire de 2009 avait été gonflé à 15,4% pour justifier et « rendre obligatoires » les mesures antipopulaires qui ont été appliquées. DSK, pour qui l’ampleur de la dette grecque semble tout à fait préoccupante, a oublié d’expliquer les méthodes des créanciers pour créer de tels déficits et ainsi imposer des plans d’austérité aux populations.

Selon DSK, il est nécessaire « de reconnaître qu’il faut prendre sa perte » et « tout le monde doit la prendre, les États et les banques ». Mais cette perte n’est pas celle des peuples ! Les gouvernements qui ont contribué à l’endettement du pays ont une part de responsabilité, ce n’est pas l’État qui est en jeu car cela revient à faire payer la note aux populations. Les banques doivent en effet supporter le coût de leur avidité meurtrière. Et les institutions financières ? DSK semble oublier qu’elles ont joué un rôle prédominant dans cette histoire, alors qu’il se vantait d’avoir « fait le travail en quinze jours »... Les dirigeants de ces institutions doivent répondre de leurs responsabilités face à l’endettement, l’appauvrissement et les ravages humains causés par les politiques qu’ils ont imposées.

Oui, il faut suspendre immédiatement le remboursement de la dette et avancer vers son annulation. Mais il est important que les peuples soient associés à ce processus et qu’ils récupèrent leur souveraineté politique et économique. Laisser ces mécanismes aux mains des créanciers qui se sont enrichis en créant de l’endettement reviendrait une fois de plus à se laisser plumer.

Des outils, des plateformes, des convergences existent. Tant au Sud qu’au Nord, il est nécessaire de renforcer les initiatives d’audit de la dette afin de clarifier le passé et de comprendre les enchaînements qui ont conduit à l’impasse actuelle. « Qu’est devenu l’argent de tel emprunt, à quelles conditions cet emprunt a-t-il été conclu ? Combien d’intérêts ont été payés, à quel taux, quelle part du principal a déjà été remboursée ? Comment la dette a-t-elle enflé sans que cela profite au peuple ? Quels chemins ont suivi les capitaux ? A quoi ont-ils servi ? Quelle part a été détournée, par qui et comment ? (...) Il suffit d’avoir en tête ces interrogations pour comprendre combien énorme est le champ d’action Action
Actions
Valeur mobilière émise par une société par actions. Ce titre représente une fraction du capital social. Il donne au titulaire (l’actionnaire) le droit notamment de recevoir une part des bénéfices distribués (le dividende) et de participer aux assemblées générales.
d’un audit de la dette publique. Ce n’est pas du tout un hasard si les partisans des audits argumentent en faveur de leur nécessaire réalisation en invoquant toujours deux besoins fondamentaux de la société : la transparence et le contrôle démocratique de l’Etat et des gouvernants par les citoyens.
 » [5]

L’annulation de la dette doit constituer un pas déterminant des peuples vers un changement radical de modèle. Il s’agit de mettre fin au diktat des financiers et d’avancer vers la création d’un système juste, équitable, solidaire dont la finalité est le respect des droits humains fondamentaux et des droits de la nature.



Notes

[1Renaud Lambert, La dette, les peuples et Dominique Strauss-Kahn, le Monde diplomatique, mai 2011 http://www.monde-diplomatique.fr/carnet/2011-05-09-La-dette-les-peuples-et-DSK

[3Voir Damien Millet et Eric Toussaint (coordi.),La dette ou la vie, ADEN-CADTM, 2011, chapitre 3.

[4Selon le droit international, la dette odieuse est une dette contractée par un régime despotique pour des objectifs étrangers aux intérêts de la Nation, aux intérêts des citoyens.

cadtm.org

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