DSK ou le continuum entre les violences masculines et les violences néolibérales

13 mai par Jules Falquet

Grâce à la plainte pour viol d’une travailleuse migrante guinéenne, Nafissatou Diallo, appuyée par la direction de l’hôtel, le syndicat local, la police et la justice états-uniennes, Dominique Strauss Kahn a été stoppé dans son ascension vers les sommets du pouvoir. Loin d’être l’histoire anodine d’un « troussage de domestique », ces faits dévoile les logiques d’un pouvoir politico-financier sordide.

Nous l’avons échappé belle : Dominique Strauss Kahn, ancien directeur du Fond monétaire international (FMI FMI
Fonds monétaire international
Le FMI a été créé en 1944 à Bretton Woods (avec la Banque mondiale, son institution jumelle). Son but était de stabiliser le système financier international en réglementant la circulation des capitaux.

À ce jour, 188 pays en sont membres (les mêmes qu’à la Banque mondiale).

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), a failli présider la France. Or grâce au courage d’une travailleuse migrante guinéenne, Nafissatou Diallo, appuyée par la direction de l’hôtel, le syndicat local, la police et la justice états-uniennes, l’homme a été stoppé dans son ascension vers les sommets du pouvoir. L’accusation de séquestration et de viol portée par Nafissatou Diallo a conduit en quelques mois à mettre à jour non seulement les pratiques délictueuses répétées d’un individu (convaincu désormais de plusieurs agressions sexuelles), mais aussi un très vaste réseau de complicités et de corruption économico-sexuelle au cœur même du système, dévoilant les logiques d’un pouvoir politico-financier sordide.

Il ne s’agit pas ici de s’acharner sur un homme à terre, mais de revenir sur les logiques du pouvoir et de l’impunité qui semblent dominer aujourd’hui, dans le monde néolibéral. Dominique Strauss Kahn n’est pas un simple agresseur sexuel : il était aussi un économiste influent dont les décisions ont directement contribué à placer un nombre croissant de personnes dans une position de grande fragilité économique et sociale. Il illustre particulièrement bien les liens entre les violences sexuelles contre les femmes et les violences économiques qu’exerce le FMI, à la tête des institutions du capitalisme néolibéral mondial. Face à ce continuum de violences, soit nous parvenons à briser l’impunité, soit nous devons nous attendre au pire, comme le montrent notamment les féminicides qui se répandent dans toute l’Amérique latine et les Caraïbes.


Une « simple » obsession sexuelle ?

Rappelons d’abord que la séquestration et le viol dont Nafissatou Diallo a accusé Dominique Strauss Kahn, ne sont pas la seule accusation de violence sexuelle que la justice ait eu à connaître à son sujet. En 2008, sa collègue économiste au FMI, Piroska Nagy, avait fait reconnaître que c’est en tant que son directeur qu’il lui avait extorqué des relations sexuelles. Et si la plainte de Tristane Banon a finalement été classée sans suite, c’est uniquement parce que la justice a minimisé la « tentative de viol » en la requalifiant de simple « agression sexuelle » et en faisant valoir qu’il y avait prescription.

Les révélations qui se sont succédées depuis sur la vie sexuelle, affairiste et politique de Dominique Strauss Kahn, en lien avec un réseau international de prostitution entre Lille, la Belgique et les Etats-Unis, rajoutent un éclairage supplémentaire sur comment vivent une partie des élites masculines. Il ne s’agit certes pas de condamner la liberté sexuelle de qui que ce soit, ni d’exposer sa vie privée, mais de réfléchir sur les continuités profondes qui apparaissent entre un ensemble de comportements de pouvoir qui mêlent argent légal et illégal, relations consenties et forcées, et course cynique vers le pouvoir, sur fond d’une saisissante impunité. C’est à celle-ci qu’il est urgent de mettre fin, si nous ne voulons pas que la démocratie pourrisse de l’intérieur.

La justice états-unienne n’a pas encore jugé ce qui s’est réellement produit dans la suite du Sofitel new-yorkais. Interviewé par Claire Chazal sur TF1 fin septembre et malgré plus de trois mois pour méditer les faits, Dominique Strauss Kahn lui-même n’a pas été capable d’expliquer en termes simples et clairs ce qui s’y était passé. Cependant, tout le monde s’accorde sur le fait qu’il y a bel et bien eu des rapports sexuels entre lui et Nafissatou Diallo. Et à défaut de pouvoir trancher avec certitude sur leur nature, nous pouvons au moins chercher à comprendre ce qui se jouait lors de ce bref huis clos entre un homme blanc, riche, soixantenaire, français, économiste et directeur du FMI, et une femme noire, pauvre, trentenaire, guinéenne et employée de ménage.

Leur rencontre détonnante dans une suite d’hôtel new-yorkaise illustre d’une manière frappante un certain état du monde actuel.


Réalités diverses du monde du travail

Premier élément : il s’agissait de deux personnes gagnant leur vie en dehors de leur pays d’origine, comme tant de personnes sont aujourd’hui amenées à le faire du fait de la mondialisation Mondialisation (voir aussi Globalisation)
(extrait de F. Chesnais, 1997a)
Jusqu’à une date récente, il paraissait possible d’aborder l’analyse de la mondialisation en considérant celle-ci comme une étape nouvelle du processus d’internationalisation du capital, dont le grand groupe industriel transnational a été à la fois l’expression et l’un des agents les plus actifs.
Aujourd’hui, il n’est manifestement plus possible de s’en tenir là. La « mondialisation de l’économie » (Adda, 1996) ou, plus précisément la « mondialisation du capital » (Chesnais, 1994), doit être comprise comme étant plus - ou même tout autre chose - qu’une phase supplémentaire dans le processus d’internationalisation du capital engagé depuis plus d’un siècle. C’est à un mode de fonctionnement spécifique - et à plusieurs égards important, nouveau - du capitalisme mondial que nous avons affaire, dont il faudrait chercher à comprendre les ressorts et l’orientation, de façon à en faire la caractérisation.

Les points d’inflexion par rapport aux évolutions des principales économies, internes ou externes à l’OCDE, exigent d’être abordés comme un tout, en partant de l’hypothèse que vraisemblablement, ils font « système ». Pour ma part, j’estime qu’ils traduisent le fait qu’il y a eu - en se référant à la théorie de l’impérialisme qui fut élaborée au sein de l’aile gauche de la Deuxième Internationale voici bientôt un siècle -, passage dans le cadre du stade impérialiste à une phase différant fortement de celle qui a prédominé entre la fin de Seconde Guerre mondiale et le début des années 80. Je désigne celui-ci pour l’instant (avec l’espoir qu’on m’aidera à en trouver un meilleur au travers de la discussion et au besoin de la polémique) du nom un peu compliqué de « régime d’accumulation mondial à dominante financière ».

La différenciation et la hiérarchisation de l’économie-monde contemporaine de dimension planétaire résultent tant des opérations du capital concentré que des rapports de domination et de dépendance politiques entre États, dont le rôle ne s’est nullement réduit, même si la configuration et les mécanismes de cette domination se sont modifiés. La genèse du régime d’accumulation mondialisé à dominante financière relève autant de la politique que de l’économie. Ce n’est que dans la vulgate néo-libérale que l’État est « extérieur » au « marché ». Le triomphe actuel du « marché » n’aurait pu se faire sans les interventions politiques répétées des instances politiques des États capitalistes les plus puissants (en premier lieu, les membres du G7). Cette liberté que le capital industriel et plus encore le capital financier se valorisant sous la forme argent, ont retrouvée pour se déployer mondialement comme ils n’avaient pu le faire depuis 1914, tient bien sûr aussi de la force qu’il a recouvrée grâce à la longue période d’accumulation ininterrompue des « trente glorieuses » (l’une sinon la plus longue de toute l’histoire du capitalisme). Mais le capital n’aurait pas pu parvenir à ses fins sans le succès de la « révolution conservatrice » de la fin de la décennie 1970.
. L’un, en voyage de travail, dépensait 3000 dollars par nuit pour louer une chambre d’hôtel. L’autre, ayant non sans difficultés réussi à obtenir des papiers pour avoir le droit de vivre et de travailler légalement aux Etats-unis, gagnait peut-être 5 ou 10 dollars à nettoyer la chambre du premier.

Pour nos deux personnages comme pour tant de gens aujourd’hui, se maintenir sur le marché du travail n’a pas été chose aisée : il a fallu faire quelques entorses à la légalité. Nafissatou Diallo aurait un peu déformé la vérité pour émouvoir le cœur endurci des autorités migratoires et se voir autorisée à rester travailler sur le sol nord-américain. Dominique Strauss Kahn lui aussi, pour continuer de gagner sa vie en politique, aurait plusieurs fois flirté avec l’illégalité. Ainsi, en 1999, il a été mis en examen dans le cadre de l’affaire de la MNEF (Mutuelle nationale des étudiants de France), où il a reconnu avoir reçu un chèque de 603’000 francs contre une facture antidatée par ses soins (accusé de faux et usage de faux, il est ensuite relaxé). En 2000, c’est pour emploi fictif au profit de sa secrétaire, rémunérée par Elf à hauteur de 192’000 francs, qu’il est mis en examen pour recel d’abus de bien sociaux (non-lieu). En 2001, ce chaud partisan de la rigueur budgétaire reconnaît avoir accordé une remise fiscale de 160 millions de francs (ça fait beaucoup de chambres d’hôtel à nettoyer), lorsqu’il était ministre de l’économie, au couturier Karl Lagerfeld, en échange d’une cassette contenant des déclarations compromettantes du financier secret du RPR (Rassemblement pour la République, ancien parti de Jacques Chirac), Jean-Claude Méry. On sait aussi qu’il devrait être bientôt entendu dans l’affaire du Carlton de Lille, où pour l’instant il est simplement soupçonné d’avoir bénéficié des réseaux prostitutionnels de certains de ses contacts dans le monde politique et des affaires.


Antécédents : un peu d’histoire économique et (post)coloniale

La Guinée, dont est originaire Nafissatou Diallo, est un pays fort riche : elle possède notamment de fabuleux gisements de bauxite, exploités avec l’appui de la Banque mondiale Banque mondiale
BM
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD) a été créée en juillet 1944 à Bretton Woods (États-Unis), à l’initiative de 45 pays réunis pour la première Conférence monétaire et financière des Nations unies. En 2011, 187 pays en étaient membres.

Créée en 1944 à Bretton Woods dans le cadre du nouveau système monétaire international, la Banque possède un capital apporté par les pays membres et surtout emprunte sur les marchés internationaux de capitaux. La Banque finance des projets sectoriels, publics ou privés, à destination des pays du Tiers Monde et de l’ex-bloc soviétique. Elle se compose des cinq filiales suivantes :
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD, 184 membres en 2003) octroie des prêts concernant de grands secteurs d’activité (agriculture et énergie), essentiellement aux pays à revenus intermédiaires.
L’Association internationale pour le développement (AID, ou IDA selon son appellation anglophone, 164 membres en 2003) s’est spécialisée dans l’octroi à très long terme (35 à 40 ans, dont 10 de grâce) de prêts à taux d’intérêt nuls ou très faibles à destination des pays les moins avancés (PMA).
La Société financière internationale (SFI) est la filiale de la Banque qui a en charge le financement d’entreprises ou d’institutions privées du Tiers Monde.
Enfin, le Centre international de règlements des différends relatifs aux investissements (CIRDI) gère les conflits d’intérêts tandis que l’Agence multilatérale de garantie des investissements (AMGI) cherche à favoriser l’investissement dans les PED. Avec l’accroissement de l’endettement, la Banque mondiale a, en accord avec le FMI, développé ses interventions dans une perspective macro-économique. Ainsi la Banque impose-t-elle de plus en plus la mise en place de politiques d’ajustement destinées à équilibrer la balance des paiements des pays lourdement endettés. La Banque ne se prive pas de « conseiller » les pays soumis à la thérapeutique du FMI sur la meilleure façon de réduire les déficits budgétaires, de mobiliser l’épargne interne, d’inciter les investisseurs étrangers à s’installer sur place, de libéraliser les changes et les prix. Enfin, la Banque participe financièrement à ces programmes en accordant aux pays qui suivent cette politique, des prêts d’ajustement structurel depuis 1982.

TYPES DE PRETS ACCORDES PAR LA BM :
1) Les prêts-projets : prêts classiques pour des centrales thermiques, le secteur pétrolier, les industries forestières, les projets agricoles, barrages, routes, distribution et assainissement de l’eau, etc.
2) Les prêts d’ajustement sectoriel qui s’adressent à un secteur entier d’une économie nationale : énergie, agriculture, industrie, etc.
3) Les prêts à des institutions qui servent à orienter les politiques de certaines institutions vers le commerce extérieur et à ouvrir la voie aux transnationales. Ils financent aussi la privatisation des services publics.
4) Les prêts d’ajustement structurel, censés atténuer la crise de la dette, qui favorisent invariablement une politique néo-libérale.
5) Les prêts pour lutter contre la pauvreté.
Site : http://www.banquemondiale.org
, du fer, de l’or, des diamants, du pétrole et de l’uranium, ainsi qu’un grand potentiel hydraulique. Pourquoi peine-t-elle donc tant à se développer ? Est-ce parce qu’en 1958, quand elle acquit son indépendance, cette ancienne colonie française refusa avec impudence « l’association » avec l’ancienne métropole ? Est-ce à cause de la longue dictature de Sékou Touré qui a suivi, jusqu’en 1984 ? Ou de l’incurie de Lansana Conté, trois fois réélu ensuite avec l’appui indéfectible de la Françafrique, de 1984 à 2008, alors même qu’il était internationalement accusé de fraude ?

D’abord professeur d’économie, puis co-fondateur d’un cabinet d’avocats et homme politique, Dominique Strauss Kahn devient dans les années 80 l’économiste fétiche du PS. Il y représente une tendance bien peu à gauche : c’est lui, par exemple, qui a mis en œuvre la privatisation de France Télécom et a procédé à des privatisations massives lorsqu’il était ministre de l’économie et des finances. On le connaît aussi pour avoir enterré la Taxe Tobin Taxe Tobin Taxe sur les transactions de change (toutes les conversions de monnaie), proposée à l’origine en 1972 par l’économiste américain James Tobin pour stabiliser le système financier international. L’idée a été reprise par l’association ATTAC et par d’autres mouvements altermondialistes dont le CADTM, dans le but de diminuer la spéculation financière (de l’ordre de 1.200 milliards de dollars par jour en 2002) et de redistribuer le bénéfice de cette taxe aux plus démunis. Les spéculateurs internationaux qui passent leur temps à changer des dollars en yens, puis en euros, puis en dollars, etc., parce qu’ils estiment que telle monnaie va s’apprécier et telle autre se déprécier, devront payer une taxe minime, entre 0,1 % et 1 %, sur chaque transaction. Selon ATTAC, elle pourrait rapporter au moins 100 milliards de dollars à l’échelle mondiale. Qualifiée d’irréaliste par les classes dirigeantes pour justifier leur refus de la mettre en place, l’analyse méticuleuse de la finance mondialisée menée par ATTAC et d’autres a au contraire prouvé la simplicité et la pertinence de cette taxe. ou avoir souhaité sans ambages la privatisation de l’université — il déclarait le 19 septembre 2006 dans Libération « Pour moi, il n’y aurait pas de scandale à ce que la chaire de physique nucléaire de Paris-VI soit financée par EDF (Electricité de France), si EDF trouve que c’est bon pour son image. » En 2007, avec l’appui décidé de Nicolas Sarkozy, il devient directeur du FMI. C’est sous sa direction que le FMI publie, en 2009, un rapport concernant la France, qui préconise notamment de continuer à modérer la hausse du salaire minimum et de relever l’âge légal de la retraite.

Pour sa part, Nafissatou Diallo a quitté un pays exsangue et en crise, marqué par la violence, il y a plus d’une dizaine d’années. Aujourd’hui, le FMI que dirigeait Dominique Strauss Kahn continue d’imposer à la Guinée les recettes drastiques des Pays pauvres très endettés PPTE
Pays pauvres très endettés
(En anglais : HIPC).
L’initiative PPTE, mise en place en 1996 et renforcée en septembre 1999, est destinée à alléger la dette des pays très pauvres et très endettés, avec le modeste objectif de la rendre juste soutenable.

Elle se déroule en 4 étapes particulièrement exigeantes et complexes.
Tout d’abord, le pays qui sollicite une aide au titre de cette initiative doit mener docilement, en général pendant 3 ans, des politiques économiques approuvées par le FMI et la Banque mondiale, sous forme de programmes d’ajustement. Il continue alors à recevoir l’aide classique de tous les bailleurs de fonds concernés. Pendant ce temps, il doit adopter un document de stratégie de réduction de la pauvreté (DSRP), parfois juste sous une forme intérimaire, et avoir obtenu des résultats dans l’application de cette stratégie pendant au moins un an.

À la fin de ces 3 années, arrive le point de décision : le FMI analyse le caractère soutenable ou non de l’endettement du pays candidat. Si la valeur nette du ratio stock de la dette extérieure / exportations est supérieure à 150 % après application des mécanismes traditionnels d’allègement de la dette, le pays peut être déclaré éligible. Cependant, les pays à niveau d’exportations élevé (ratio exportations/PIB supérieur à 30 %) sont pénalisés par le choix de ce critère, et on privilégie alors leurs recettes budgétaires plutôt que leurs exportations. Donc si leur endettement est manifestement très élevé malgré un bon recouvrement de l’impôt (recettes budgétaires supérieures à 15 % du PIB, afin d’éviter tout laxisme dans ce domaine), l’objectif retenu est un ratio valeur nette du stock de la dette / recettes budgétaires supérieur à 250 %.
Troisième temps, si le pays est déclaré admissible, il bénéficie de premiers allègements de la part des États créanciers et des banques privées, et doit poursuivre avec les politiques agréées par le FMI et la Banque mondiale. La durée de cette période est déterminée par la mise en œuvre satisfaisante des réformes clés convenues au point de décision, dans un souci de maintien de la stabilité macroéconomique.

A l’issue, arrive le point d’achèvement. Le reste de allègement est alors fourni, pour permettre au pays de revenir à des critères de soutenabilité (exposés ci-dessus) jugés satisfaisants.
Le coût de cette initiative est estimé à 54 milliards de dollars, soit environ 2,6% de la dette extérieure du Tiers Monde.
Les PPTE sont au nombre de 42 seulement, dont 34 en Afrique subsaharienne, auxquels il convient d’ajouter le Honduras, le Nicaragua, la Bolivie, la Guyana, le Laos, le Vietnam et Myanmar.
Au 30 septembre 2003, 27 pays ont atteint le point de décision, et seulement 8 sont parvenus au point d’achèvement : l’Ouganda, la Bolivie, le Mozambique, la Tanzanie, le Burkina Faso, la Mauritanie, le Mali et le Bénin.
(PPTE), sans que l’on puisse constater de véritable amélioration de la situation du pays. Les recettes de ce même FMI dirigé par ce même Dominique Strauss Kahn, en Irlande, en Grèce, en Italie, ne semblent pas avoir donné les résultats macroéconomiques escomptés. Par contre, au niveau micro, c’est réussi : des dizaines de milliers de personnes descendues dans la rue, protestant avec la dernière des énergies contre l’appauvrissement brutal qui leur est imposé, les coupes dans les budgets publics de la santé et de l’éducation, l’obligation de travailler de longues années supplémentaires et/ou le chômage ou les petits boulots pour seul horizon.

Dans le monde entier, c’est le FMI qui a aggravé la pauvreté et la misère par l’imposition de ses « plans d’ajustement structurels ». Dirigé jusqu’à cet été exclusivement par des hommes occidentaux, blancs et riches, le FMI a développé des politiques qui ont jeté des centaines de milliers de personnes sur les routes de la migration, obligées d’accepter n’importe quelle activité précaire, mal rémunérée et mal considérée, pour survivre. Pour beaucoup de femmes, le seul choix s’est résumé à (1) l’usine dans une zone franche ou dans l’agro-industrie exportatrice ; (2) le ménage ou le travail de care ; (3) le marché du sexe. De fait, Dominique Strauss Kahn l’économiste a vivement encouragé l’ouverture de zones franches à Sarcelles et dans les banlieues françaises, il est désormais public qu’il a recours à la prostitution, et il est désormais évident qu’il connaît bien les nombreux problèmes occasionnés par l’emploi de domestiques.


Le huis-clos de la suite 2806 : vertige de l’amour ou choc des inégalités ?

Ainsi, dans la suite du Sofitel, il y avait malheureusement bien plus que deux personnes égales en droits et en libertés : il y avait une longue histoire de colonisation, décolonisation et re-colonisation, dont l’un des aboutissements est l’actuelle phase néolibérale. Un néolibéralisme qui a fabuleusement enrichi les uns, pour la « détente » desquels on fait voyager des femmes de Bruxelles ou de Lille jusqu’aux Etats-Unis, et qui a drastiquement appauvri les autres, les obligeant à raconter avec force détails des viols réels ou imaginaires aux fonctionnaires de l’immigration de pays étrangers, pour pouvoir résider dans la plus célèbre démocratie du monde.

Alors, est-ce un sentiment de toute-puissance du directeur du FMI, sur le point de rencontrer Angela Merkel pour continuer à deviser des mesures économiques particulièrement brutales à l’égard de la population grecque, qui l’a grisé au point de se laisser aller à des actes sexuels précipités avec une inconnue, apparemment sans même se demander si cette femme consentait ou non, et si oui pourquoi, à ces actes ?

Il est troublant de constater qu’à l’instant décisif de leur rencontre, le directeur du FMI recueillait précisément un des fruits de son travail : il avait devant lui une de ces personnes dont le pays est appauvri par les plans d’ajustement structurels, rendue Noire par la migration, une travailleuse rendue inférieure par l’exercice d’une profession déconsidérée, probablement harassée par la dureté physique de son travail et ne souhaitant en aucun manière menacer la sécurité de son emploi. Si l’on est romantique, on peut souhaiter rencontrer une personne sous un meilleur jour. Mais si l’on est opportuniste et pressé, on peut se féliciter d’avoir contribué à créer une « proie » aussi idéale. Pour couronner le tout et mettre les points sur les i, l’agression sexuelle transforme le violeur en « vrai » homme et l’agressée en « rien qu’une femme ».


Le continuum des violences masculines contre les femmes (le « privé » est politique et économique !)

On comprend mieux, maintenant, pourquoi Dominique Strauss Kahn provoque plus que d’autres une juste indignation, et concentre sur sa personne une colère qui gronde depuis bien longtemps. Parce que c’était lui, parce que c’est de chacune de nous qu’il s’agit : les sept minutes mystérieuses dans la suite du Sofitel font déborder le vase.

La plainte de Nafissatou Diallo met en évidence et fait remonter à la surface une longue série d’outrages et de violences de différentes sortes. Intimement liée aux violences sexuelles dont il a été accusé, c’est la logique globale de la carrière professionnelle d’économiste et de politicien néolibéral de Dominique Strauss Kahn qui affecte gravement des millions de femmes —et d’hommes. Car ce sont bien les politiques néolibérales qui font qu’il y a toujours plus de travail précaire, de femmes de chambres (à trousser), de subordonnées (à séduire), de jeunes pigistes (à plaquer au sol). Et bien entendu, de femmes appauvries qui exercent la prostitution pour le compte de différents business men et d’hommes enrichis. L’affaire du Carlton de Lille illustre bien certaines logiques du monde politico-affairiste, où amitiés, complicités et alliances entre hommes se nouent autour de la consommation sexuelle de jeunes femmes. La précarité de l’emploi s’oppose directement à l’égalité professionnelle. En plus de transformer la prostitution en une certaine forme d’alternative pour une partie des femmes appauvries, la précarité de l’emploi facilite l’exercice du harcèlement sexuel par les supérieurs, et en retour, le harcèlement sexuel des supérieurs précarise la position des travailleuses. Les pratiques de Dominique Strauss Kahn montrent bien comment le harcèlement sexuel écarte les économistes trop douées, peut faire perdre aux femmes de chambre leur emploi à l’hôtel ou rater leur reportage aux journalistes en début de carrière.

Dominique Strauss Kahn mérite qu’on s’arrête sur son cas, car illustre mieux que quiconque le continuum des violences sexistes, racistes, classistes, économiques et politiques, que certains hommes exercent sur les femmes. Plus précisément, il concentre un ensemble de positions de pouvoir qui l’ont mis en situation de renforcer graduellement sa propre situation, tout en affaiblissant celles des autres. Il n’a cessé d’agir,dans le cadre de sa profession et de sa vie politique, d’une manière qui a renforcé les inégalités de sexe, de « race », de nationalité et de classe. Et les conséquences de cette violence masculine néolibérale se font sentir bien au-delà de la suite 2806.


Les féminicides et l’impunité des violences sexuelles masculines

Le phénomène des féminicides de Ciudad Juárez, ville-frontière du nord du Mexique emblématique des résultats des politiques néolibérales, à la fois usine de montage et vaste bordel pour les hommes des deux côtés de la frontière, montre bien, sous un autre angle, les liens profonds entre violences sexuelles et violences économiques.

Pour rappel, suite à l’application de la « révolution verte » puis des plans d’ajustement structurels, le nord du Mexique a vu affluer depuis plusieurs décennies une forte population migrante chassée des campagnes, dont de très nombreuses femmes. Pour survivre, ces femmes ont le « choix » entre l’emploi dans les usines d’assemblage des zones franches, le service domestique ou le travail sur le marché du sexe. Depuis 1993, à Ciudad Juárez, des centaines de ces femmes ont été enlevées, sauvagement violées et torturées, puis assassinées. Les assassins jettent ensuite leurs cadavres dans des terrains vagues, nues et une nouvelle fois humiliées et déshumanisées. Des femmes. Appauvries. Brunies par la migration. Des travailleuses de ces fameuses zones franches tant vantées comme symbole de l’emploi néolibéral, des travailleuses de l’industrie du sexe, tant vantée au nom de la « liberté sexuelle », des femmes de ménage, tant vantées au nom de l’éthique du care. Pourtant, en presque 20 ans, les autorités mexicaines n’ont pas réussi à identifier et moins encore à punir un seul coupable vraisemblable.

Comment comprendre cette impunité, depuis presque vingt ans ? Comment ne pas la lire comme un blanc-seing aux violeurs et à la violence la plus brutale contre les femmes appauvries, comme une complicité tacite de la part des pouvoirs publics et de la justice mexicaine ? Les assassins-violeurs semblent à la fois vouloir « jouir » de leurs victimes en les violant-torturant-assassinant, et terroriser l’ensemble des femmes par leurs mises en scène horrifiantes et leurs menaces contre les groupes de femmes qui dénoncent la situation. A qui profite le crime ? A qui profite l’impunité ? Ce que l’on constate en tout cas, c’est que les féminicides sont en train de se répandre sur le continent comme une traînée de poudre.


Que les violences sexuelles ne cachent pas les violences économiques

Tout comme le courage dont Nafissatou Diallo, Piroska Nagy et Tristane Banon ont fait preuve en osant porter plainte, les luttes les plus récentes des mouvements féministes d’Amérique latine et des Caraïbes contre les féminicides peuvent nous aider à comprendre les logiques du continuum de la violence néolibérale contre les femmes. En effet, leurs analyses montrent bien le cercle vicieux de ces violences impunies :

- l’appauvrissement des femmes et l’enrichissement des hommes favorisent les violences et leur impunité
- l’impunité permet de nouvelles violences sexuelles, toujours plus atroces
- les violences sexuelles de plus en plus atroces permettent de terroriser les femmes, retardant leurs luttes (notamment contre l’enrichissement des hommes à leurs dépends).

Terroriser les femmes, terroriser les travailleuses pauvres, peut ainsi être analysé comme une manière de les démoraliser et de les plonger dans des luttes défensives et immédiates (retrouver des corps, soutenir des familles endeuillées et encore appauvries) au lieu de construire des syndicats (généralement interdits) ou des organisations politiques alternatives.

De plus, en monopolisant l’attention publique et en visibilisant presque exclusivement la dimension sexuelle de ces assassinats, le traitement médiatique des féminicides peut avoir tendance à faire oublier les violences économiques, à les reléguer à l’arrière plan, au rôle de toile de fond. Alors qu’au contraire, comme on vient de le voir, la violence économique est une des conditions de l’exercice des violences sexuelles, tout comme la violence sexuelle est l’un des piliers du renforcement des inégalités économiques.

Au moment où les femmes (de classe moyenne et supérieure, des métropoles, du Nord) croient avoir avancé, tout se passe comme si le système (de genre, de classe, de race) n’hésitait pas à sacrifier une fraction de la main-d’œuvre extrêmement rentable de l’industrie et des « services » —ces femmes brunes, prolétaires, migrantes, qui permettent d’accumuler tant de plus-value Plus-value La plus-value est la différence entre la valeur nouvellement produite par la force de travail et la valeur propre de cette force de travail, c’est-à-dire la différence entre la valeur nouvellement produite par le travailleur ou la travailleuse et les coûts de reproduction de la force de travail.
La plus-value, c’est-à-dire la somme totale des revenus de la classe possédante (profits + intérêts + rente foncière) est donc une déduction (un résidu) du produit social, une fois assurée la reproduction de la force de travail, une fois couverts ses frais d’entretien. Elle n’est donc rien d’autre que la forme monétaire du surproduit social, qui constitue la part des classes possédantes dans la répartition du produit social de toute société de classe : les revenus des maîtres d’esclaves dans une société esclavagiste ; la rente foncière féodale dans une société féodale ; le tribut dans le mode de production tributaire, etc.

Le salarié et la salariée, le prolétaire et la prolétaire, ne vendent pas « du travail », mais leur force de travail, leur capacité de production. C’est cette force de travail que la société bourgeoise transforme en marchandise. Elle a donc sa valeur propre, donnée objective comme la valeur de toute autre marchandise : ses propres coûts de production, ses propres frais de reproduction. Comme toute marchandise, elle a une utilité (valeur d’usage) pour son acheteur, utilité qui est la pré-condition de sa vente, mais qui ne détermine point le prix (la valeur) de la marchandise vendue.

Or l’utilité, la valeur d’usage, de la force de travail pour son acheteur, le capitaliste, c’est justement celle de produire de la valeur, puisque, par définition, tout travail en société marchande ajoute de la valeur à la valeur des machines et des matières premières auxquelles il s’applique. Tout salarié produit donc de la « valeur ajoutée ». Mais comme le capitaliste paye un salaire à l’ouvrier et à l’ouvrière - le salaire qui représente le coût de reproduction de la force de travail -, il n’achètera cette force de travail que si « la valeur ajoutée » par l’ouvrier ou l’ouvrière dépasse la valeur de la force de travail elle-même. Cette fraction de la valeur nouvellement produite par le salarié, Marx l’appelle plus-value.

La découverte de la plus-value comme catégorie fondamentale de la société bourgeoise et de son mode de production, ainsi que l’explication de sa nature (résultat du surtravail, du travail non compensé, non rémunéré, fourni par le salarié) et de ses origines (obligation économique pour le ou la prolétaire de vendre sa force de travail comme marchandise au capitaliste) représente l’apport principal de Marx à la science économique et aux sciences sociales en général. Mais elle constitue elle-même l’application de la théorie perfectionnée de la valeur-travail d’Adam Smith et de David Ricardo au cas spécifique d’une marchandise particulière, la force de travail (Mandel, 1986, p. 14).
en dansant sur des tables ou en assemblant des téléphones portables— pour rappeler à toutes qu’il ne faut pas rêver (qu’on a atteint une certaine égalité) et qu’il faut, au contraire, travailler sans trêve et sous forte surveillance-protection (au lieu de condamner les violeurs, on recommande aux femmes de ménage d’avoir des dispositifs électroniques de sécurité sur elles).

Revenant à Dominique Strauss Kahn, on comprend mieux pourquoi il est d’une part important de lutter contre l’impunité des violences sexuelles, et, d’autre part, indispensable de resituer ces violences dans le continuum des violences masculines, incluant les violences économiques et l’exploitation, qui affectent les femmes. Certes, tous les hommes violents ne sont pas des économistes néolibéraux, et tous les tenant·e·s du néolibéralisme ne sont pas sexuellement violent·e·s. Mais il existe entre les deux un lien que Dominique Strauss Kahn illustre de manière particulièrement éclatante. Ses actions Action
Actions
Valeur mobilière émise par une société par actions. Ce titre représente une fraction du capital social. Il donne au titulaire (l’actionnaire) le droit notamment de recevoir une part des bénéfices distribués (le dividende) et de participer aux assemblées générales.
doivent être envisagées précisément à partir de la continuité entre ses positions publiques et « privées », à la fois comme directeur du FMI responsable de politiques économiques brutales et comme homme accusé à répétition de violences sexuelles en milieu professionnel tout autant qu’entre deux réunions politiques.

C’est pourquoi, pour finir, il faut absolument tordre le cou à l’argument des personnes qui voudraient remettre Dominique Strauss Kahn en selle et le faire revenir sur la scène politique, en prétendant que ses « écarts » en matière sexuelle n’affectent pas le reste de sa personne et sa qualité d’économiste. Précisément, ses « écarts » sexuels sont en réalité une violence pleinement et intimement articulée au reste de son action économique et politique. Non seulement les violences sexuelles affectent ses compétences, mais elles sont dans la continuité de ses autres « compétences », elles font système, elles sont le résultat et la mise en œuvre à la fois, du continuum de la violence masculine contre les femmes.


Alors, qu’est-ce qu’elle veulent encore ?

Notre message est clair : ¡ Ya basta ! Barakat ! Ca suffit !

Nous exigeons la fin de l’impunité. Nous exigeons la justice.

La justice pour toutes les femmes, pour toutes les personnes victimes de viol, de harcèlement sexuel, de mise à pied brutale, de migration forcée, privées d’accès à l’éducation, à la santé et à la retraite. L’impunité des économistes néolibéraux et l’impunité des violences sexuelles contre les femmes sont les deux faces d’une même monnaie. Une monnaie dont nous ne voulons plus. |1|


Source : Blog Mediapart Paru en 2012 in Nouvelles Questions Féministes, Vol. 31, n°1, pp 80-87.

Notes

|1| Cet article, écrit le 25 novembre 2011, doit beaucoup au travail collectif et aux commentaires de nombreuses participantes de l’AG féministe et lesbienne contre l’impunité des violences masculines (http://ag-feministe.tk/), dont je fais partie. Cependant, le contenu de ce texte n’engage que moi.

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