Damnés de la mer, damnés du capitalisme : Réflexion sur le phénomène Lampedusa

26 mai 2015 par Ndongo Samba Sylla


Le problème de la « mondialisation » actuelle est que, autant elle favorise la libre circulation des biens et des capitaux, autant elle pénalise lourdement la libre circulation de la main-d’œuvre des pays pauvres. Ce dont les dirigeants européens ne se rendent pas compte, c’est à quel point ces flux sont marginaux eu égard à l’ampleur qu’ils pourraient avoir.

En avril 2015, la Méditerranée a englouti près d’un millier de migrants qui tentaient de rejoindre désespérément l’Europe. L’Organisation internationale pour les migrations a parlé à juste titre de « mois le plus cruel en Méditerranée ». Malheureusement, ce spectacle macabre dure depuis plus de vingt ans. Selon l’Ong United, l’aventure méditerranéenne a occasionné plus de 20 000 morts entre 1993 et 2014. Selon certaines sources, ce chiffre pourrait avoir été sous-estimé de 50%.

Bien que ces horribles événements aient commencé à être couverts par les médias dominants, il faut déplorer l’absence de réflexion véritable sur la racine du « phénomène Lampedusa », c’est à dire le pari économique suicidaire via la Méditerranée. En vérité, ce phénomène est illustratif du caractère non-soutenable du système capitaliste. Raison pour laquelle il est appelé à prendre de l’ampleur en l’absence de mesures radicales.

Dans son livre « The haves and the have-nots », l’un des meilleurs livres écrits sur la question des inégalités, l’économiste Branko Milanovic met en relief deux caractéristiques majeures du système-monde capitaliste. La première est qu’il a conduit à une polarisation sans précédent qui se traduit par une extrême concentration des revenus et des patrimoines à l’échelle globale et par un accroissement des écarts de niveau de vie entre les pays du centre et les pays de la périphérie.

En 1820, le revenu moyen de la Grande-Bretagne et des Pays Bas, les deux pays les plus riches à l’époque, était trois fois supérieur à celui de la Chine et de l’Inde, les deux pays parmi les plus pauvres à l’époque. De nos jours, le revenu moyen du pays le plus riche est 100 fois supérieur à celui du pays le plus pauvre. Malgré la croissance économique spectaculaire de la Chine, le fait est que l’écart de revenu moyen avec le Royaume-Uni s’est aggravé entretemps : le revenu moyen d’un britannique est actuellement six fois supérieur à celui d’un chinois. Or, la mauvaise nouvelle est que le « rattrapage » économique reste une illusion. Pour maintenir constants les écarts absolus de niveau de vie vis-à-vis des Etats-Unis, l’Inde a besoin d’un taux de croissance de son Pib PIB
Produit intérieur brut
Le PIB traduit la richesse totale produite sur un territoire donné, estimée par la somme des valeurs ajoutées.
Le Produit intérieur brut est un agrégat économique qui mesure la production totale sur un territoire donné, estimée par la somme des valeurs ajoutées. Cette mesure est notoirement incomplète ; elle ne tient pas compte, par exemple, de toutes les activités qui ne font pas l’objet d’un échange marchand. On appelle croissance économique la variation du PIB d’une période à l’autre.
par habitant de 17% et la Chine de 8,6%, dans l’hypothèse où le Pib par habitant des Etats-Unis croît de 1%.

La seconde caractéristique majeure est que les pays du centre, les pays riches, sont devenus des « aristocraties » de fait. Personne ne choisit ses parents ni son lieu de naissance. Pourtant, à l’échelle globale, ces deux facteurs « arbitraires » expliquent 80% des inégalités de revenus entre les citoyens du monde. A l’échelle du système-monde capitaliste, il existe donc une prime de classe et une prime résidentielle. Ceux qui sont nés de parents éduqués/riches et dans les pays riches bénéficient à la naissance d’un gros bonus de départ. Nous ne naissons donc pas égaux, malgré les nombreuses proclamations contraires.

Or, si la prime résidentielle a pu être opérante jusque-là, c’est parce que les pays riches ont réussi à mettre en place des barrières extraordinaires qui ont pu dissuader l’émigration des citoyens des pays pauvres. En effet, avec les taux d’émigration actuellement observables, il faudrait deux siècles pour relocaliser dans les pays riches 10% de la population globale des pauvres. Sans ces politiques migratoires restrictives, on aurait du mal à comprendre pourquoi un chauffeur de bus en Suède devrait gagner un salaire horaire 50 fois supérieur, au taux de change en vigueur, à celui de son homologue indien (exemple donné par Ha-Joon Chang dans son « 23 things they don’t tell you about capitalism »). De telles inégalités ne peuvent persister que dans un monde où la main d’œuvre ne circule pas librement. Et c’est là le problème de la « mondialisation Mondialisation (voir aussi Globalisation)
(extrait de F. Chesnais, 1997a)
Jusqu’à une date récente, il paraissait possible d’aborder l’analyse de la mondialisation en considérant celle-ci comme une étape nouvelle du processus d’internationalisation du capital, dont le grand groupe industriel transnational a été à la fois l’expression et l’un des agents les plus actifs.
Aujourd’hui, il n’est manifestement plus possible de s’en tenir là. La « mondialisation de l’économie » (Adda, 1996) ou, plus précisément la « mondialisation du capital » (Chesnais, 1994), doit être comprise comme étant plus - ou même tout autre chose - qu’une phase supplémentaire dans le processus d’internationalisation du capital engagé depuis plus d’un siècle. C’est à un mode de fonctionnement spécifique - et à plusieurs égards important, nouveau - du capitalisme mondial que nous avons affaire, dont il faudrait chercher à comprendre les ressorts et l’orientation, de façon à en faire la caractérisation.

Les points d’inflexion par rapport aux évolutions des principales économies, internes ou externes à l’OCDE, exigent d’être abordés comme un tout, en partant de l’hypothèse que vraisemblablement, ils font « système ». Pour ma part, j’estime qu’ils traduisent le fait qu’il y a eu - en se référant à la théorie de l’impérialisme qui fut élaborée au sein de l’aile gauche de la Deuxième Internationale voici bientôt un siècle -, passage dans le cadre du stade impérialiste à une phase différant fortement de celle qui a prédominé entre la fin de Seconde Guerre mondiale et le début des années 80. Je désigne celui-ci pour l’instant (avec l’espoir qu’on m’aidera à en trouver un meilleur au travers de la discussion et au besoin de la polémique) du nom un peu compliqué de « régime d’accumulation mondial à dominante financière ».

La différenciation et la hiérarchisation de l’économie-monde contemporaine de dimension planétaire résultent tant des opérations du capital concentré que des rapports de domination et de dépendance politiques entre États, dont le rôle ne s’est nullement réduit, même si la configuration et les mécanismes de cette domination se sont modifiés. La genèse du régime d’accumulation mondialisé à dominante financière relève autant de la politique que de l’économie. Ce n’est que dans la vulgate néo-libérale que l’État est « extérieur » au « marché ». Le triomphe actuel du « marché » n’aurait pu se faire sans les interventions politiques répétées des instances politiques des États capitalistes les plus puissants (en premier lieu, les membres du G7). Cette liberté que le capital industriel et plus encore le capital financier se valorisant sous la forme argent, ont retrouvée pour se déployer mondialement comme ils n’avaient pu le faire depuis 1914, tient bien sûr aussi de la force qu’il a recouvrée grâce à la longue période d’accumulation ininterrompue des « trente glorieuses » (l’une sinon la plus longue de toute l’histoire du capitalisme). Mais le capital n’aurait pas pu parvenir à ses fins sans le succès de la « révolution conservatrice » de la fin de la décennie 1970.
 » actuelle : autant elle favorise la libre circulation des biens et des capitaux, autant elle pénalise lourdement la libre circulation de la main-d’œuvre des pays pauvres.

Partant de ces éléments, Branko Milanovic parle d’un « trilemme de la mondialisation », un terme que Dani Rodrik avait utilisé dans un autre contexte. De son point de vue, la mondialisation capitaliste (i) ne peut se poursuivre avec le maintien de différences énormes et croissantes de revenus moyens entre les pays riches et les pays pauvres (ii) et une mobilité limitée de la main-d’œuvre (iii). Seuls deux de ces trois éléments peuvent être maintenus ensemble, mais pas les trois ensemble.

« Si les écarts énormes de revenus entre les pays persistent et si les pays riches limitent ou empêchent en même temps l’immigration, la mondialisation devra être tenue en laisse. L’interdépendance de ces trois principaux développements récents n’est pas suffisamment prise en compte. Les options sont cependant relativement simples et non équivoques : si l’intégration toujours plus étroite des économies et des peuples doit se poursuivre, soit les revenus des personnes pauvres doivent être augmentés dans les pays où elles vivent actuellement, soit elles viendront, en nombre toujours plus grand, dans le monde riche. »

Dans le contexte actuel, si les pays pauvres ne se développent pas, il va falloir que leurs citoyens se déplacent massivement vers les pays riches. Mais comme le système capitaliste ne permet pas aux pays pauvres de rattraper les pays riches, et comme la « mondialisation » a eu pour effet jusque-là de renforcer les inégalités de revenus moyens entre les pays riches et les pauvres, il s’ensuit que l’émigration des travailleurs des pays pauvres vers les pays riches devient la seule « option » vraiment réaliste. Et cela d’autant plus que beaucoup de pays pauvres ont dépassé leur « population optimale ». Dans plusieurs pays africains, seule l’émigration peut empêcher une baisse permanente des revenus moyens du travail.

Ces réalités élémentaires les dirigeants européens ne les ont toujours pas comprises, eux qui croient toujours pouvoir juguler les flux migratoires en provenance des pays pauvres par des mesures répressives et par l’aide au développement. Ce dont ils ne se rendent pas compte, c’est à quel point ces flux sont marginaux eu égard à l’ampleur qu’ils pourraient avoir. Si les dirigeants européens veulent maintenir leurs politiques migratoires restrictives, ils doivent, s’ils sont conséquents, accepter de sortir de la logique capitaliste. Un suicide qu’il est cependant vain d’attendre de leur part.

A ces facteurs structurels s’ajoutent deux éléments aggravants. Le premier est la diplomatie désastreuse de l’Europe au Moyen-Orient, en Afrique du Nord et au Mali. Les guerres impérialistes en Libye et en Syrie ont déstabilisé la région, démantelant au passage les mécanismes existants de gestion des flux migratoires vers l’Europe. En éliminant Kadhafi, l’Europe s’est passée d’un de ses principaux alliés sur cette question. Les exactions contre les migrants dans les prisons libyennes du temps de Kadhafi ont été amplement documentées par les organisations de défense des droits de l’homme.

Le second facteur aggravant est constitué par la mise en œuvre des options néolibérales recommandées par l’Europe, les Etats-Unis et les institutions financières internationales. Le capital, comme dit le philosophe politique Michael Walzer, est la « forme première de l’immigration illégale ». Dans les pays pauvres, le capital international n’a plus de limites, a franchi toutes les frontières et démantelé toutes les barrières. En monopolisant et en concentrant de plus en plus l’essentiel des ressources et opportunités économiques, le capital international est en train de fabriquer une classe globale de surnuméraires à qui est refusé les conditions d’une vie digne. Au Sénégal, beaucoup de candidats à l’aventure méditerranéenne sont des pêcheurs. Ils font ce pari suicidaire parce qu’il n’y a plus rien à pêcher : les gros chalutiers de l’Europe prennent tout.

C’est à ce point précis que l’on entrevoit l’inconséquence de l’extrême droite européenne et de la bureaucratie de l’UE. Elles veulent la liberté de circulation du capital et refusent la liberté de circulation de la main-d’œuvre des pays pauvres. De même, alors qu’elles ne soucient pas des dégâts causés ailleurs par les guerres qu’elles mènent et par la licence accordée au capital international, elles s’émeuvent que les victimes lointaines du « développement » économique européen tapent aux portes de la forteresse Europe. Si elles veulent arrêter ces flux migratoires, elles doivent réfléchir à restreindre l’immigration illégale du capital. L’Europe pourra de moins en moins externaliser les coûts de son « modèle social » et de ses guerres impérialistes. Sa politique de « noyades assistées » est myope, contreproductive et contraire à tout humanisme.

Comme ce sont les pays du centre qui ont récolté jusque-là les « bénéfices » du système capitaliste, il est temps qu’ils en assument les coûts : tel est l’enseignement majeur que l’Europe doit tirer du « phénomène Lampedusa ». Un second enseignement est qu’« à long terme la bataille contre l’immigration ne peut être gagnée » tant que la mondialisation capitaliste continue, pour citer Milanovic.

Les dirigeants des pays africains, habitués au silence quand il s’agit des questions vitales engageant le continent, n’ont pas compris non plus que le « phénomène Lampedusa » est le signe le plus patent de l’échec de leurs politiques néolibérales. En acceptant de promouvoir la libéralisation du commerce, de la finance, de l’investissement et des services, sans une contrepartie en termes de circulation internationale de leur main-d’œuvre, ils ont accepté du même coup de faire de leurs populations les variables d’ajustement du « développement » des pays du centre. Cette option suicidaire les Chinois l’ont refusée. En 1979, lors de la visite de Deng Xiaoping aux Etats-Unis, le président Carter avait souhaité que la Chine s’ouvrît davantage à l’économie mondiale. Son hôte lui rétorqua : « certainement, combien de millions de chinois voudriez-vous accueillir (en contrepartie) ? ».

Le plus triste est de constater que ceux qui tentent l’aventure méditerranéenne ne sont pas les plus démunis en règle générale. C’est ceux qui ont pu accumuler une épargne et ceux qui ont accès à des sources de financement qui entreprennent le voyage. Ce constat doit inciter à méditer les limites de l’idéologie Doing Business à laquelle les gouvernements africains ont été récemment convertis. Quel sens y a-t-il à se féliciter d’avoir progressé au classement doing business quand vos propres citoyens préfèrent investir leur épargne loin de chez eux dans un pari suicidaire ? Quel sens y a-t-il à s’honorer d’avoir levé les barrières gênantes pour le capital international quand ce type de choix vous conduit à priver la majorité de vos citoyens de toute opportunité de s’en sortir économiquement ?

Face à la tragédie méditerranéenne, il a été tentant pour certains de rejeter la responsabilité sur les candidats à l’émigration clandestine - qui seraient « aliénés » sur le plan culturel ou qui ne seraient pas suffisamment « éduqués » - et sur les odieux « passeurs », ces trafiquants de personnes, ces « esclavagistes ». C’est là se donner bonne conscience. Les candidats à l’émigration clandestine réagissent simplement aux « signaux économiques » alors que les « passeurs » profitent d’une situation qu’ils n’ont pas créée.

Nous sommes dans un monde d’une violence extrême. Les opprimés et les exploités répondent parfois à cette violence par des comportements désespérés : le suicide, la corruption des mœurs, la criminalité, les paris économiques suicidaires, le fondamentalisme, le terrorisme, etc.

Les vrais coupables de ce génocide qui ne dit pas son nom sont ceux qui sont à l’origine de la misère sociale globale et qui la nourrissent quotidiennement à travers leurs décisions et leurs politiques : les dirigeants du monde d’aujourd’hui et les capitalistes qu’ils s’occupent d’enrichir. Ne nous y trompons pas.




Ndongo Samba Sylla

est économiste à la Fondation Rosa Luxemburg.

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