Un coup d’œil dans le rétroviseur pour comprendre le présent (6/6)

De Friedman et Hayek à Greenspan en passant par le duo Banque mondiale-FMI : Les dogmes néo-libéraux

13 juin 2009 par Eric Toussaint


(6e et dernière partie) [1]

Les dogmes néo-libéraux

Le courant néo-libéral fait de l’Université de Chicago un de ses bastions (outre Friedman qui y réalisa toute sa carrière, il faut signaler que Hayek y a enseigné de 1950 à 1961), au point que l’on parlera plus tard de l’Ecole de Chicago et des Chicago Boys de Friedman. Celui-ci déclare, à partir de 1970, avoir fait triompher la “ contre-révolution dans la théorie monétaire ” qu’il caractérise par “ l’accent renouvelé mis sur le rôle de la quantité de monnaie  [2]. Friedman affirme que toute variation de la masse monétaire est suivie d’une variation dans le même sens des prix, de la production et des revenus. Il ajoute qu’il s’agit d’une loi observée depuis des siècles et qu’elle est assimilable aux lois dégagées par les sciences naturelles. Il en déduit que l’Etat ne peut relancer la demande en émettant de la monnaie sous peine d’augmenter dans les mêmes proportions le taux d’inflation Inflation Hausse cumulative de l’ensemble des prix (par exemple, une hausse du prix du pétrole, entraînant à terme un réajustement des salaires à la hausse, puis la hausse d’autres prix, etc.). L’inflation implique une perte de valeur de l’argent puisqu’au fil du temps, il faut un montant supérieur pour se procurer une marchandise donnée. Les politiques néolibérales cherchent en priorité à combattre l’inflation pour cette raison. . Il propose dès lors un amendement à la Constitution impliquant que la masse monétaire doit varier à taux constant, égal au taux de croissance à long terme de la production nationale [3].

Pour Friedman (comme pour J. B. Say), le fonctionnement libre du marché suffit pour assurer une allocation optimale des ressources et le plein emploi des capacités de production. Cette vision est contredite par la réalité, mais cela n’empêche pas qu’elle soit diffusée systématiquement et acceptée comme une évidence.

Friedman s’est engagé clairement sur le plan politique : il s’est placé du côté réactionnaire. En 1964, il a été conseiller économique du candidat républicain à la présidence, Barry Goldwater. Il occupa la même fonction pour Richard Nixon en 1968 et pour Ronald Reagan en 1980.

Après le renversement du gouvernement de Salvador Allende par le général Pinochet, il a prodigué ses conseils à ce dernier. Friedman appuya la répression et poussa à des mesures antisociales extrêmes. Michel Beaud et Gilles Dostaler ajoutent : «  En 1977, Milton Friedman publie un ouvrage intitulé Contre Galbraith , issu de conférences prononcées en Grande-Bretagne. Dans l’une de celles-ci, il propose à la Grande-Bretagne, pour sortir de ses maux, une thérapie de choc s’inspirant en partie de celle qui a été mise en œuvre au Chili  » [4]. De son côté, Hayek indiqua également sa préférence pour les méthodes dictatoriales sanglantes du général Pinochet. “Un dictateur peut gouverner de manière libérale, comme il est possible à une démocratie de gouverner sans le moindre libéralisme. Ma préférence personnelle va à une dictature libérale et non à un gouvernement démocratique d’où tout libéralisme est absent”, répondit-il à un journaliste chilien en 1981 [5]. Après dix ans d’application de ses recettes économiques, le Chili passa par une récession Récession Croissance négative de l’activité économique dans un pays ou une branche pendant au moins deux trimestres consécutifs. qui fit chuter le PIB PIB
Produit intérieur brut
Le PIB traduit la richesse totale produite sur un territoire donné, estimée par la somme des valeurs ajoutées.
Le Produit intérieur brut est un agrégat économique qui mesure la production totale sur un territoire donné, estimée par la somme des valeurs ajoutées. Cette mesure est notoirement incomplète ; elle ne tient pas compte, par exemple, de toutes les activités qui ne font pas l’objet d’un échange marchand. On appelle croissance économique la variation du PIB d’une période à l’autre.
de 15% en 1982-1983 à un moment où le taux de chômage atteignait 30% [6]. D’ailleurs, si le Chili a connu dans les années 1990, un certain succès économique, c’est en rompant clairement avec les recettes des Chicago Boys .

Si R. Reagan a été inspiré par Friedman, M. Thatcher a revendiqué quant à elle l’influence de Hayek : “ Ce ne fut qu’au milieu des années 1970, quand les œuvres de Hayek figurèrent en haut des lectures que me donna Keith Joseph (conseiller économique de M. Thatcher ayant participé aux réunions de la Société du Mont-Pèlerin) , que je saisis réellement les idées qu’il avançait. C’est alors seulement que j’ai considéré ses arguments du point de vue du type d’Etat cher aux conservateurs (un gouvernement limité sous le règne de la loi), plutôt que du point de vue du type d’Etat à éviter (un Etat socialiste où les bureaucrates gouvernent sans frein)”  [7]

Si l’on y regarde bien, le Chili à partir du 11 septembre 1973 a constitué dans l’hémisphère sud un laboratoire dans lequel a été mis en pratique, d’une manière particulièrement violente et brutale, le projet néolibéral. Après l’expérimentation chilienne de la dictature du général Augusto Pinochet, le projet néolibéral a été généralisé à l’hémisphère nord en commençant par la Grande-Bretagne et les Etats-Unis. Certes les méthodes ont différé mais le fond de l’orientation sociale et économique était identique. Les références idéologiques étaient les mêmes.

Robert Lucas et la négation du chômage involontaire

La contre-révolution néolibérale va très loin dans une perspective réactionnaire.

Selon Robert Lucas (1937) qui se caractérise lui-même comme partisan de la “nouvelle macro-économie classique”, le chômage involontaire n’existe pas. Pour Keynes, l’existence d’un chômage involontaire était une évidence. Par contre, selon Lucas, le chômage est provoqué par le choix qu’opère le travailleur entre le loisir et le travail. Toujours selon Lucas, l’économiste qui veut comprendre l’évolution du marché du travaildoit postuler que les travailleurs ont un comportement rationnel de maximisation dans l’arbitrage qu’ils opèrent entre le temps de travail et le temps de loisir. En d’autres termes, un travailleur au chômage est une personne qui a fait le choix d’augmenter son temps de loisir, même si cela représente une chute ou une perte totale de revenu.

Le FMI FMI
Fonds monétaire international
Le FMI a été créé en 1944 à Bretton Woods (avec la Banque mondiale, son institution jumelle). Son but était de stabiliser le système financier international en réglementant la circulation des capitaux.

À ce jour, 188 pays en sont membres (les mêmes qu’à la Banque mondiale).

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et l’inexistence du chômage involontaire
Selon Joseph Stiglitz, prix Nobel d’économie en 2001, le dogme de l’inexistence du chômage involontaire est fortement ancré au sein du FMI : “ Dans certaines universités au sein desquelles le FMI recrute régulièrement, le programme central porte sur des modèles où le chômage est inexistant. Dans le modèle standard de la concurrence – celui qui sous-tend le fanatisme du libre marché cher au FMI -, la demande est toujours égale à l’offre. Si la demande de travail est égale à l’offre, il n’y a jamais de chômage involontaire. Celui qui ne travaille pas a, de toute évidence, choisi de ne pas travailler. Vu sous cet angle, le chômage de la grande crise des années trente, quand une personne sur quatre était sans emploi, a dû résulter d’un désir irrépressible de loisirs. (…) Si ces modèles surannés peuvent encore amuser un peu au sein du monde académique, ils sont tout à fait inadaptés pour comprendre les problèmes d’un pays comme l’Afrique du sud, accablé d’un taux de chômage de plus de 25% depuis le démantèlement de l’apartheid. Les économistes du FMI ne pouvaient évidemment pas ignorer l’existence du chômage. Mais puisque, du point de vue du fanatisme du marché (…) , il ne peut y avoir de chômage, c’est que le problème ne peut pas venir des marchés. Il doit donc venir d’ailleurs, de l’interférence de syndicats cupides et de politiciens dans les mécanismes du libre marché : ils demandent et obtiennent des salaires bien trop élevés. D’où une évidente conclusion pratique : s’il y a du chômage, il faut réduire les salaires  [8]

Par ailleurs, Robert Lucas affirme, dans le cadre de l’orthodoxie classique qu’avait combattue tant Marx que Keynes, qu’il y a un taux naturel de chômage qu’il ne faut pas chercher à influencer par des politiques de relance de l’emploi parce que celles-ci sont contre-productives.

Lucas est professeur à l’Université de Chicago et son apport à l’offensive néo-libérale a été récompensé en 1995 par l’obtention du prix Nobel d’économie.

Lucas et ses collègues ont procédé à une critique radicale de la politique de Reagan parce qu’elle n’était pas cohérente par rapport aux postulats monétaristes (en cela, ils avaient raison). Ils ont approuvé la volonté de Reagan de mener une politique monétariste visant la réduction de la masse monétaire mais ont déclaré que celle-ci était incompatible avec une baisse des impôts à laquelle s’ajoutait une augmentation des dépenses militaires, ce qui ne pouvait qu’aggraver le déficit public. Ils approuvèrent la réduction des dépenses sociales mais refusèrent l’augmentation des dépenses militaires.

Leur refus, qui n’avait rien d’éthique, montre clairement l’incohérence réelle entre le discours monétariste de Reagan et sa politique pratique qui impliqua une augmentation du déficit public. Il appliqua partiellement une recette keynésiennne pour sortir les Etats-Unis de la récession en relançant les dépenses publiques. Il le fit d’une manière réactionnaire en destinant l’augmentation des dépenses publiques à l’armement (et à la recherche spatiale pour le projet de guerre des étoiles). Du point de vue des intérêts de l’impérialisme nord-américain, son choix critiqué par les dogmatiques néo-libéraux ou néo-classiques, aura eu des résultats plutôt positifs.

Mais le coût social est énorme.

Un postulat clé de la vague néolibérale : le marché libre assure l’allocation optimum des ressources

“  Pour que la main demeure invisible, il faut bien que l’œil soit aveugle   [9]

Evidemment, on peut rétorquer qu’il n’y a aucun exemple de fonctionnement sans entrave du marché. Cela vaut non seulement dans des pays où les pouvoirs publics et les travailleurs organisés refusent le dogme néolibéral et réussissent à défendre leur système de sécurité sociale, une certaine stabilité de l’emploi, certains services publics... Mais c’est aussi le cas dans toutes les économies où les politiques néolibérales ont été mises en pratique avec le plus d’agressivité. Les néolibéraux au pouvoir aux Etats-Unis depuis 1980 ont certes réduit ce qu’ils dénoncent comme des entraves au libre fonctionnement du marché (par exemple, en diminuant la force du mouvement syndical, en réduisant les mécanismes de protection sociale) mais ils en ont renforcé d’autres : concentration plus grande des entreprises qui mène à une situation d’oligopole Oligopole La situation d’oligopole tient à l’interdépendance entre firmes qu’il comporte, « les firmes ne réagissant plus à des forces impersonnelles en provenance du marché, mais personnellement et directement à leurs rivales » (Pickering, 1974). L’oligopole mondial est un « espace de rivalité », délimité par les rapports de dépendance mutuelle de marché reliant le petit nombre de grands groupes qui parviennent, dans une industrie (ou dans un complexe d’industries à technologie générique commune), à acquérir et à conserver le statut de concurrent effectif au plan mondial. L’oligopole est un lieu de concurrence féroce, mais aussi de collaboration entre groupes (Chesnais, 1996). dans certains secteurs ; maintien du protectionnisme à l’égard de leurs concurrents étrangers (barrières douanières et autres mécanismes de limitation du libre échange, subventions à leurs exportateurs) ; renforcement du pouvoir des acteurs financiers évoluant vers la “tyrannie des marchés Tyrannie des marchés « Elle ne signifie rien d’autre que le droit de ceux qui centralisent le capital-argent, après l’avoir créé et démultiplié, à s’arroger une part démesurée des richesses créées dans le procès de production » (Serfati, in Chesnais, 1996). ” ; barrage à la libre circulation de la force de travail ; multiplication des actes de délinquance financière qui entravent le fonctionnement libre du marché (voir les multiples scandales depuis l’affaire Enron jusqu’au schéma pyramidal Ponzi de Bernard Madoff).

Dans le même temps, aux Etats-Unis, les inégalités ont augmenté, la pauvreté touche une partie plus importante de la population ; une grande partie des emplois créés sont des emplois précaires mal payés ; le nombre de personnes emprisonnées est passé de 250 000 en 1975, à 744 000 en 1985, pour atteindre 2,3 millions en juin 2008 (dont environ la moitié sont des Afro-américains et un quart sont des Latinos) ; l’aspect criminel d’une grande partie des activités économiques réalisées par les hauts responsables des entreprises privées et de l’Etat n’a jamais été aussi élevé car il a été encouragé par les mesures de dérégulation financière.

L’ultime argument des néolibéraux pour défendre leur bilan, c’est de dire qu’il n’y a toujours pas d’allocation optimum des ressources parce que nulle part, il n’y a de fonctionnement sans entrave du marché. Il s’agirait donc de lutter contre les entraves dans la perspective lointaine d’une prospérité générale.

En réalité, il s’agit, au nom de la quête du marché libre (la terre promise des néolibéraux), de détruire les conquêtes des travailleurs et des opprimés en général en présentant celles-ci comme autant de rigidités réactionnaires.

Tour de passe-passe des néo-libéraux : présenter l’opprimé(e) comme étant l’oppresseur

En fait, cet argument n’est pas nouveau : il s’agit de désigner le mouvement syndical et les législations qui protègent les travailleurs comme des instruments d’oppression mis en place par les privilégiés qui ont un travail bien payé à l’encontre de ceux qui ont le courage d’accepter le travail précaire qu’on leur « offre ».

Von Hayek écrivait déjà en 1944 dans La Route de la servitude  : “  Jamais une classe ne fut exploitée d’une façon plus cruelle que ne le sont les couches les plus faibles de la classe ouvrière par leurs frères privilégiés, exploitation rendue possible par la “réglementation” de la concurrence. Peu de slogans ont fait autant de mal que celui de “stabilisation” des prix et des salaires : en assurant les revenus des uns, on rend la situation des autres de plus en plus précaire  ” [10].

Cinquante plus tard, dans son rapport de 1995 intitulé Le Monde du travail dans une économie sans frontières , la Banque mondiale Banque mondiale
BM
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD) a été créée en juillet 1944 à Bretton Woods (États-Unis), à l’initiative de 45 pays réunis pour la première Conférence monétaire et financière des Nations unies. En 2011, 187 pays en étaient membres.

Créée en 1944 à Bretton Woods dans le cadre du nouveau système monétaire international, la Banque possède un capital apporté par les pays membres et surtout emprunte sur les marchés internationaux de capitaux. La Banque finance des projets sectoriels, publics ou privés, à destination des pays du Tiers Monde et de l’ex-bloc soviétique. Elle se compose des cinq filiales suivantes :
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD, 189 membres en 2017) octroie des prêts concernant de grands secteurs d’activité (agriculture et énergie), essentiellement aux pays à revenus intermédiaires.
L’Association internationale pour le développement (AID, ou IDA selon son appellation anglophone, 164 membres en 2003) s’est spécialisée dans l’octroi à très long terme (35 à 40 ans, dont 10 de grâce) de prêts à taux d’intérêt nuls ou très faibles à destination des pays les moins avancés (PMA).
La Société financière internationale (SFI) est la filiale de la Banque qui a en charge le financement d’entreprises ou d’institutions privées du Tiers Monde.
Enfin, le Centre international de règlements des différends relatifs aux investissements (CIRDI) gère les conflits d’intérêts tandis que l’Agence multilatérale de garantie des investissements (AMGI) cherche à favoriser l’investissement dans les PED. Avec l’accroissement de l’endettement, la Banque mondiale a, en accord avec le FMI, développé ses interventions dans une perspective macro-économique. Ainsi la Banque impose-t-elle de plus en plus la mise en place de politiques d’ajustement destinées à équilibrer la balance des paiements des pays lourdement endettés. La Banque ne se prive pas de « conseiller » les pays soumis à la thérapeutique du FMI sur la meilleure façon de réduire les déficits budgétaires, de mobiliser l’épargne interne, d’inciter les investisseurs étrangers à s’installer sur place, de libéraliser les changes et les prix. Enfin, la Banque participe financièrement à ces programmes en accordant aux pays qui suivent cette politique, des prêts d’ajustement structurel depuis 1982.

TYPES DE PRÊTS ACCORDÉS PAR LA BM :

1) Les prêts-projets : prêts classiques pour des centrales thermiques, le secteur pétrolier, les industries forestières, les projets agricoles, barrages, routes, distribution et assainissement de l’eau, etc.
2) Les prêts d’ajustement sectoriel qui s’adressent à un secteur entier d’une économie nationale : énergie, agriculture, industrie, etc.
3) Les prêts à des institutions qui servent à orienter les politiques de certaines institutions vers le commerce extérieur et à ouvrir la voie aux transnationales. Ils financent aussi la privatisation des services publics.
4) Les prêts d’ajustement structurel, censés atténuer la crise de la dette, qui favorisent invariablement une politique néo-libérale.
5) Les prêts pour lutter contre la pauvreté.
Site :
déclare grosso modo la même chose que Hayek. En voici quelques extraits :

Par les obstacles qu’elle met à la création d’emplois, une réglementation de sécurité de l’emploi trop contraignante risque de protéger ceux qui ont un emploi salarié, aux dépens des exclus, des chômeurs et des travailleurs du secteur informel ainsi que du secteur rural  [11]. Haro sur la protection de l’emploi car elle existe aux dépens des opprimés !

Il y a fort à craindre que ceux qui seront les premiers bénéficiaires de l’assurance sociale - généralement les travailleurs de condition aisée - le soient aux dépens des autres travailleurs  [12]. Haro sur la sécurité sociale !

Il ne fait pas de doute que les syndicats agissent souvent en monopoleurs obtenant des améliorations dans les conditions de salaire et de travail de leurs adhérents aux dépens des détenteurs de capitaux, des consommateurs et de la main d’œuvre non syndiquée inorganisée  [13]. Haro sur les syndicats !

Von Hayek et Friedman ont fait des émules à l’Est. Vaclav Klaus, élu président de la République tchèque en 2003, déclarait au début des années 1990 à l’hebdomadaire britannique The Economist : “Le système social de l’Europe occidentale est beaucoup trop prisonnier de règles et de contrôles excessifs. L’Etat-providence, avec tous ses transferts de paiements généreux non conditionnés par des critères ou par l’effort et les mérites des personnes concernées, détruit les fondements moraux du travail et le sentiment de responsabilité individuelle. Les fonctionnaires sont trop protégés. Il faut dire que la révolution thatchériennne, c’est-à-dire antikeynésienne et libérale, se trouve au milieu du gué en Europe occidentale. Il est nécessaire de la conduire sur l’autre rive”.  [14]

Dans un autre document rédigé spécialement par la Banque mondiale pour apporter sa contribution au Sommet mondial sur le Développement Social, organisé par l’ONU en mars 1995 à Copenhague, elle déclare purement et simplement que pour les pays du Tiers Monde : “  Salaire minimum, assurance chômage, indemnités de licenciement et législation sur la sécurité de l’emploi ne sont d’aucune utilité aux travailleurs des campagnes et du secteur informel qui constituent l’essentiel des pauvres des pays en développement  ” [15].

Ce type de déclaration colle parfaitement avec celle d’un autre tenant du néolibéralisme, George Gilder, pour qui : “ La sécurité sociale érode maintenant le travail et la famille et maintient ainsi les pauvres dans la pauvreté  [16]. Il peut être utile de préciser que Gilder prône ce discours pour l’ensemble de la planète, y compris les pays industrialisés ! Ces déclarations de Gilder et de la Banque mondiale ne sont pas sans rappeler cette affirmation de Thomas-Robert Malthus : “ En définitive, les lois sur les pauvres peuvent être considérées comme affaiblissant à la fois le goût et la faculté de s’élever chez les gens du commun ; elles affaiblissent ainsi un des plus puissants motifs de travail ”.

Alan Greenspan emboîte les pas de Malthus, de Gilder, de Hayek et de la Banque mondiale et écrit : « les systèmes de Sécurité sociale existent virtuellement partout, plus ou moins développés. Par leur nature, ils inhibent le plein exercice du laisser-faire, principalement par des lois sur le travail et la redistribution du revenu. »  [17]

D’ailleurs, Greenspan ne voit pas pourquoi on fixerait légalement des limites aux rémunérations des chefs d’entreprise : «  Même en tenant compte des failles de la gouvernance d’entreprise, les salaires des dirigeants sont, en dernier recours, assumés par les actionnaires et, on l’espère, volontairement. Je l’ai dit plus haut : le gouvernement n’a pas de rôle à jouer dans cette transaction. Le contrôle des salaires, comme celui des prix, mène à des distorsions inattendues et graves. »

Il ajoute en guise de cerise sur le gâteau néolibéral : «  Le paradigme du PDG autocratique semble être la seule solution qui assure le bon fonctionnement d’une entreprise. Nous ne pouvons contourner l’impératif autoritaire de la structure actuelle de l’entreprise.  » [18].

La capacité visionnaire de ce grand néolibéral d’Alan Greenspan doit être révélée. A l’heure où s’effondrait l’échafaudage financier qu’il a contribué à créer, Greenspan écrivait : « Pour faciliter le financement, les garanties Garanties Acte procurant à un créancier une sûreté en complément de l’engagement du débiteur. On distingue les garanties réelles (droit de rétention, nantissement, gage, hypothèque, privilège) et les garanties personnelles (cautionnement, aval, lettre d’intention, garantie autonome). et l’instantanéité de tout ce commerce, le volume des transactions financières devait, lui, croître encore plus vite que le commerce lui-même. Il fallait inventer des formes entièrement nouvelles de finance, développer des dérivés de crédit Dérivé de crédit
Dérivés de crédit
Dérivé de crédit : Produit financier dont le sous-jacent est une créance* ou un titre représentatif d’une créance (obligation). Le but du dérivé de crédit est de transférer les risques relatifs au crédit, sans transférer l’actif lui-même, dans un but de couverture. Une des formes les plus courantes de dérivé de crédit est le Credit Default Swap.
, des titres garantis, des achats de pétrole à terme et autres, qui font que le système commercial mondial fonctionne beaucoup plus efficacement. A maints égards, l’apparente stabilité de notre commerce et de notre système financier mondiaux réaffirment le principe, énoncé par Adam Smith en 1776, simple et vérifié par l’Histoire : le libre commerce d’individus travaillant pour leur intérêt conduit à une économie croissante et stable. »
 [19]

Mais qu’attend la Banque centrale Banque centrale La banque centrale d’un pays gère la politique monétaire et détient le monopole de l’émission de la monnaie nationale. C’est auprès d’elle que les banques commerciales sont contraintes de s’approvisionner en monnaie, selon un prix d’approvisionnement déterminé par les taux directeurs de la banque centrale. de Suède pour lui attribuer le prix Nobel d’économie ? [20]

Bibliographie

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Bensaïd, Daniel. 1995b. La Discordance des temps , La Passion, Paris, 301 p.

Chesnais, François. 1997c. La Mondialisation Mondialisation (voir aussi Globalisation)
(extrait de F. Chesnais, 1997a)
Jusqu’à une date récente, il paraissait possible d’aborder l’analyse de la mondialisation en considérant celle-ci comme une étape nouvelle du processus d’internationalisation du capital, dont le grand groupe industriel transnational a été à la fois l’expression et l’un des agents les plus actifs.
Aujourd’hui, il n’est manifestement plus possible de s’en tenir là. La « mondialisation de l’économie » (Adda, 1996) ou, plus précisément la « mondialisation du capital » (Chesnais, 1994), doit être comprise comme étant plus - ou même tout autre chose - qu’une phase supplémentaire dans le processus d’internationalisation du capital engagé depuis plus d’un siècle. C’est à un mode de fonctionnement spécifique - et à plusieurs égards important, nouveau - du capitalisme mondial que nous avons affaire, dont il faudrait chercher à comprendre les ressorts et l’orientation, de façon à en faire la caractérisation.

Les points d’inflexion par rapport aux évolutions des principales économies, internes ou externes à l’OCDE, exigent d’être abordés comme un tout, en partant de l’hypothèse que vraisemblablement, ils font « système ». Pour ma part, j’estime qu’ils traduisent le fait qu’il y a eu - en se référant à la théorie de l’impérialisme qui fut élaborée au sein de l’aile gauche de la Deuxième Internationale voici bientôt un siècle -, passage dans le cadre du stade impérialiste à une phase différant fortement de celle qui a prédominé entre la fin de Seconde Guerre mondiale et le début des années 80. Je désigne celui-ci pour l’instant (avec l’espoir qu’on m’aidera à en trouver un meilleur au travers de la discussion et au besoin de la polémique) du nom un peu compliqué de « régime d’accumulation mondial à dominante financière ».

La différenciation et la hiérarchisation de l’économie-monde contemporaine de dimension planétaire résultent tant des opérations du capital concentré que des rapports de domination et de dépendance politiques entre États, dont le rôle ne s’est nullement réduit, même si la configuration et les mécanismes de cette domination se sont modifiés. La genèse du régime d’accumulation mondialisé à dominante financière relève autant de la politique que de l’économie. Ce n’est que dans la vulgate néo-libérale que l’État est « extérieur » au « marché ». Le triomphe actuel du « marché » n’aurait pu se faire sans les interventions politiques répétées des instances politiques des États capitalistes les plus puissants (en premier lieu, les membres du G7). Cette liberté que le capital industriel et plus encore le capital financier se valorisant sous la forme argent, ont retrouvée pour se déployer mondialement comme ils n’avaient pu le faire depuis 1914, tient bien sûr aussi de la force qu’il a recouvrée grâce à la longue période d’accumulation ininterrompue des « trente glorieuses » (l’une sinon la plus longue de toute l’histoire du capitalisme). Mais le capital n’aurait pas pu parvenir à ses fins sans le succès de la « révolution conservatrice » de la fin de la décennie 1970.
du capital
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Chesnais, François, Duménil, Gérard, Lévy, Dominique et Wallerstein, Immanuel. 2001. Une Nouvelle phase du capitalisme ?, Syllepse, Paris, 123 p.

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Notes

[1La 1re partie de cette série « Un coup d’œil dans le rétroviseur pour comprendre le présent » est parue le 3 juin 2009 sur le site cadtm.org sous le titre « Adam Smith est plus proche de Karl Marx que de ceux qui l’encensent aujourd’hui » ; la 2e partie, le 5 juin sous le titre : « L’idéologie néolibérale a la peau dure » ;la 3e partie, le 7 juin : « L’éclipse libérale des années 1930 aux années 1970 » ; la 4e partie intitulée : « Le retour en force de l’idéologie libérale dans les années 1970 » le 9 juin ; la 5e partie intitulée : « Révolution keynésienne et contre-révolution néo-libérale » le 11 juin ; la 6e partie et dernière intitulée : « De Friedman et Hayek à Greenspan en passant par le duo Banque mondiale-FMI : Les dogmes néo-libéraux » le 13 juin 2009.

[2M. Friedman, 1970, p. 7.

[3Voir M. Beaud et G. Dostaler, 1993, p. 274-275.

[4Voir M. Beaud et G. Dostaler, 1993, p. 188.

[5Voir P. Salama et J. Valier, 1994, p. 149.

[6Voir Ominami in Urriola, 1996, p. 42.

[7Margaret Thatcher, Les chemins du pouvoir, t.2, Albin Michel, 1995, p.55-56, cité par Udry, 1996.

[8J. Stiglitz, 2002, p. 64-65.

[9D. Bensaïd, 1995, p. 178.

[10F. von Hayek, 1944, p. 96 de l’édition en français.

[11Banque mondiale, 1995a, p. 104.

[12Banque mondiale, 1995a, p. 104.

[13Banque mondiale, 1995a, p. 95.

[14Cité par P. Anderson, 1996, p. 27.

[15Banque mondiale, 1995b, p. 35

[16G. Gilder, 1981, p. 127

[17A. Greenspan, 2007, p. 639.

[18A. Greenspan, 2007, p. 554

[19A. Greenspan, 2007, p. 472

[20Pour rappel, Myron Scholes et Robert Morton ont reçu en 1997 le « prix Nobel » d’économie pour leur modèle mathématique d’évaluation des options. LTCM, le fonds spéculatif qu’ils conseillaient, s’est retouvé au bord de la faillite en 1998. C’est Alan Greenspan qui a été un des principaux artisans du sauvetage de LTCM en septembre 1998.

Eric Toussaint

docteur en sciences politiques des universités de Liège et de Paris VIII, porte-parole du CADTM international et membre du Conseil scientifique d’ATTAC France.
Il est l’auteur des livres, Capitulation entre adultes : Grèce 2015, une alternative était possible, Syllepse, 2020, Le Système Dette. Histoire des dettes souveraines et de leur répudiation, Les liens qui libèrent, 2017 ; Bancocratie, ADEN, Bruxelles, 2014 ; Procès d’un homme exemplaire, Éditions Al Dante, Marseille, 2013 ; Un coup d’œil dans le rétroviseur. L’idéologie néolibérale des origines jusqu’à aujourd’hui, Le Cerisier, Mons, 2010. Il est coauteur avec Damien Millet des livres AAA, Audit, Annulation, Autre politique, Le Seuil, Paris, 2012 ; La dette ou la vie, Aden/CADTM, Bruxelles, 2011. Ce dernier livre a reçu le Prix du livre politique octroyé par la Foire du livre politique de Liège.
Il a coordonné les travaux de la Commission pour la Vérité sur la dette publique de la Grèce créée le 4 avril 2015 par la présidente du Parlement grec. Cette commission a fonctionné sous les auspices du parlement entre avril et octobre 2015.