Débat sur les solutions à apporter à la crise liée au Coronavirus

15 avril par Eric Toussaint , Anne Eydoux , Paul de Grauwe , Isabelle Ferreras , André Sapir


(CC - Wikipedia - Guillaume Paumier)

Pour alimenter le débat sur la crise actuelle, le quotidien Le Soir a publié les opinions différentes de cinq invité-e-s : Anne Eydoux, membre des Economistes atterrés, Paul de Grauwe, professeur à la KU Leuven et ancien sénateur d’un parti de droite en Belgique (le VLD), Isabelle Ferreras, professeur à l’UC Louvain, André Sapir, professeur à l’ULB et Eric Toussaint, porte-parole du Comité pour l’abolition des dettes illégitimes (CADTM).

Le CADTM remercie les Economistes atterrés d’avoir mis à dispositions des internautes ce dossier complet en version pdf : http://atterres.org/sites/default/files/Le%20Soir%20debat%20des%20cinq.pdf

Voici quelques extraits :

« Il y a deux mois, la ministre de la Santé, Maggie De Block (Open VLD) présentait encore un plan d’économies, visant notamment à fermer des maternités, dont dix-sept en Wallonie », rappelle Eric Toussaint, porte-parole du CADTM, qui pointe, comme Paul de Grauwe, un choix idéologique.

Anne Eydoux, du Conservatoire National des Arts et Métiers, à Paris, renchérit : « Depuis des années, on nous a répété que les services publics devaient être rationalisés, gérés comme des entreprises privées, être efficaces, voire rentables. Or, que constate-t-on ? Que la rationalisation et le “juste-à-temps” – et tous ces impératifs dits de “bonne gestion” – empêchent d’être performant face à des situations d’urgence ou de catastrophe. Les systèmes de santé, l’hôpital en particulier, n’ont pas vocation à être rentables, mais à répondre aux enjeux de santé publique. En France, leur désarmement s’est accéléré. Lors de l’épidémie de grippe A (H1N1), la ministre française de la Santé, Roselyne Bachelot avait distribué des masques à l’ensemble des médecins généralistes. Cela avait été considéré après-coup comme un gaspillage, si bien que des mesures ont été prises pour empêcher que ça se reproduise. Elles ont joué un rôle dans l’impréparation actuelle du pays ».

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Remettre la réforme du système économique à demain ? C’est peu dire qu’Isabelle Ferreras, Anne Eydoux et Eric Toussaint ne partagent pas ce point de vue. Ils rappellent que face à la crise financière, les Etats sont venus au secours ses grandes institutions financières et des grandes entreprises, mais que, malgré les beaux discours, rien n’a fondamentalement changé. Si Eric Toussaint « remet en cause la légitimité de nouvelles dettes publiques contractées pour favoriser les grandes banques privées », Anne Eydoux rappelle qu’« on attend toujours la domestication de la finance », promise lors de la crise financière.

« La crise du coronavirus est le dernier rappel avant la crise ultime, celle du dérèglement climatique qui aura des conséquences bien plus massives », renchérit Isabelle Ferreras. Bref, c’est maintenant qu’il faut agir.

Anne Eydoux poursuit : « Nous voyons bien que nous ne sommes pas égaux devant le confinement, selon que l’on soit riche ou pauvre, homme ou femme, cadre d’entreprise ou caissière de supermarché, professeur.e d’université ou infirmière, bien ou mal logé… La crise agit comme un révélateur des inégalités. Nous devrions avoir compris qu’il faut renforcer la protection sociale. Or, que fait le gouvernement français ? Il poursuit les “réformes structurelles” d’inspiration néolibérale et assouplit toujours plus le droit du travail, en permettant par ordonnances l’augmentation de la durée du travail, en donnant plus de liberté aux employeurs pour moduler à leur guise les congés… Sous couvert de flexibilité, on précarise encore plus certaines catégories de travailleurs, en particulier celles qui sont les plus exposées à – et les moins protégées de – l’épidémie ».

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Eric Toussaint en appelle à une « révolution citoyenne » : « La crise que nous vivons doit être l’occasion de repenser de fond en comble, non seulement nos comportements individuels, mais aussi notre vision de la société et de l’économie – autrement dit : de la manière dont nous gérons collectivement les ressources : il faut repenser le mode de production, les rapports de propriété, les relations sociales et nos valeurs. L’enjeu, au fond, c’est de décider si nous choisissons l’égalité et la fraternité ; ou bien la liberté du 1 % des plus riches ».

« Nous devons demander l’installation d’un service national de santé et la réquisition des grandes entreprises pharmaceutiques. La recherche médicale est un enjeu de sécurité nationale. On ne peut pas laisser au Big Pharma le contrôle d’un secteur aussi vital pour l’ensemble de la société », explique-t-il citant l’exemple de Cuba, qui a dépêché 50 médecins en Italie.

Pour le porte-parole du CADTM, il s’agit, au-delà du secteur de la santé, de « mettre sous contrôle citoyen, toute une partie du système économique, notamment en socialisant le secteur financier » ; mais aussi de « relocaliser une partie de la production agricole et industrielle ».

Pour en savoir plus, lire le dossier complet



Eric Toussaint

docteur en sciences politiques des universités de Liège et de Paris VIII, porte-parole du CADTM international et membre du Conseil scientifique d’ATTAC France.
Il est l’auteur des livres, Capitulation entre adultes : Grèce 2015, une alternative était possible, Syllepse, 2000, Le Système Dette. Histoire des dettes souveraines et de leur répudiation, Les liens qui libèrent, 2017 ; Bancocratie, ADEN, Bruxelles, 2014 ; Procès d’un homme exemplaire, Éditions Al Dante, Marseille, 2013 ; Un coup d’œil dans le rétroviseur. L’idéologie néolibérale des origines jusqu’à aujourd’hui, Le Cerisier, Mons, 2010. Il est coauteur avec Damien Millet des livres AAA, Audit, Annulation, Autre politique, Le Seuil, Paris, 2012 ; La dette ou la vie, Aden/CADTM, Bruxelles, 2011. Ce dernier livre a reçu le Prix du livre politique octroyé par la Foire du livre politique de Liège.
Il a coordonné les travaux de la Commission pour la Vérité sur la dette publique de la Grèce créée le 4 avril 2015 par la présidente du Parlement grec. Cette commission a fonctionné sous les auspices du parlement entre avril et octobre 2015.

Anne Eydoux

est membre des Economistes atterrés, maîtresse de conférences au Cnam, chercheuse au Centre d’études de l’emploi et du travail (CEET) et au Laboratoire interdisciplinaire de sociologie économique (Lise).

Paul de Grauwe

est un économiste et homme politique belge. Il est professeur à la London School of Economics et professeur émérite à la Katholieke Universiteit Leuven.

Isabelle Ferreras

est professeure à l’UC Louvain.

André Sapir

est professeur à l’ULB.