Déficits publics, dette, inflation : ces chiffres magiques qui nous gouvernent

5 juillet par Laura Raim

La « règle d’or » et les contraintes chiffrées que l’UE a imposées à ses États-membres pour l’’endettement et les dépenses publiques ont été fixées au jugé, sans réel fondement économique. Mais elles ont permis d’imposer une idéologie et des politiques bien réelles…

Les intérêts de l’oligarchie ne sont jamais aussi bien servis que lorsqu’ils sont déguisés en “bonne gestion des finances publiques”. L’Union européenne est passée maîtresse dans l’art de masquer derrière des principes comptables des choix hautement politiques. Depuis la crise de la dette Dette Dette multilatérale : Dette qui est due à la Banque mondiale, au FMI, aux banques de développement régionales comme la Banque Africaine de Développement, et à d’autres institutions multilatérales comme le Fonds Européen de Développement.
Dette privée : Emprunts contractés par des emprunteurs privés quel que soit le prêteur.
Dette publique : Ensemble des emprunts contractés par des emprunteurs publics.
souveraine de 2010, on ne cesse de le marteler : les États européens doivent « respecter les règles », il en irait tout simplement du fonctionnement fluide de la machine-euro…

Contre cet enfumage, il est impératif de désacraliser les chiffres qui sous-tendent ces soi-disant “règles d’or” et de rappeler les orientations idéologiques – et les intérêts particuliers, qui ont très directement façonné les critères de la supposée “bonne gouvernance” monétaire et budgétaire du “système euro”.

Les apparences de la neutralité

Ainsi, par exemple, la cible annuelle d’inflation Inflation Hausse cumulative de l’ensemble des prix (par exemple, une hausse du prix du pétrole, entraînant à terme un réajustement des salaires à la hausse, puis la hausse d’autres prix, etc.). L’inflation implique une perte de valeur de l’argent puisqu’au fil du temps, il faut un montant supérieur pour se procurer une marchandise donné. Les politiques néolibérales cherchent en priorité à combattre l’inflation pour cette raison. de seulement 2% déterminée par la Banque centrale européenne BCE
Banque centrale européenne
La Banque centrale européenne est une institution européenne basée à Francfort, créée en 1998. Les pays de la zone euro lui ont transféré leurs compétences en matières monétaires et son rôle officiel est d’assurer la stabilité des prix (lutter contre l’inflation) dans la dite zone.
Ses trois organes de décision (le conseil des gouverneurs, le directoire et le conseil général) sont tous composés de gouverneurs de banques centrales des pays membres et/ou de spécialistes « reconnus ». Ses statuts la veulent « indépendante » politiquement mais elle est directement influencée par le monde financier.
a-t-elle toutes les apparences de la neutralité technique. La BCE la justifie sur son site par son souci de contribuer à un « environnement économique favorable » et à « un niveau d’emploi élevé ». Ce qu’elle ne dit pas, c’est qu’une faible progression des prix vise surtout à préserver les investisseurs contre l’érosion de la valeur réelle de leurs créances Créances Créances : Somme d’argent qu’une personne (le créancier) a le droit d’exiger d’une autre personne (le débiteur). , l’inflation participant à « l’euthanasie des rentiers » comme disait Keynes… Le chiffre de 2% n’a rien d’objectivement “optimal”. L’ancien chef économiste du FMI FMI
Fonds monétaire international
Le FMI a été créé en 1944 à Bretton Woods (avec la Banque mondiale, son institution jumelle). Son but était de stabiliser le système financier international en réglementant la circulation des capitaux.

À ce jour, 188 pays en sont membres (les mêmes qu’à la Banque mondiale).

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, Kenneth Rogoff, prône d’ailleurs une inflation de 5 à 6%, comme moyen de faire fondre mécaniquement les dettes publiques. Mais une telle proposition a peu de chance d’être entendue…

Quant au plafonnement dans les traités européens des déficits publics à 3% du PIB PIB
Produit intérieur brut
Le PIB traduit la richesse totale produite sur un territoire donné, estimée par la somme des valeurs ajoutées.
Le Produit intérieur brut est un agrégat économique qui mesure la production totale sur un territoire donné, estimée par la somme des valeurs ajoutées. Cette mesure est notoirement incomplète ; elle ne tient pas compte, par exemple, de toutes les activités qui ne font pas l’objet d’un échange marchand. On appelle croissance économique la variation du PIB d’une période à l’autre.
et de la dette publique à 60% du PIB, son origine est pour le moins anecdotique : il provient d’une décision de l’équipe d’économistes qui entourait le président François Mitterrand en 1981. Parmi eux, Guy Abeille, qui raconte au Parisien en 2012 : « On a imaginé ce chiffre de 3% en moins d’une heure, il est né sur un coin de table, sans aucune réflexion théorique. (…) Mitterrand [voulait] qu’on lui fournisse rapidement une règle facile, qui sonne économiste et puisse être opposée aux ministres qui défilaient dans son bureau pour lui réclamer de l’argent ». L’équipe choisit le 3 : « C’est un bon chiffre, un chiffre qui a traversé les époques, cela faisait penser à la Trinité ».

La règle des 60% pour les dettes n’est pas mieux fondée puisqu’elle découle elle-même des 3% de déficit ! Elle correspond en effet au niveau où se stabilise le ratio dette / PIB sous des hypothèses moyennes de taux de croissance et de taux d’intérêt Taux d'intérêt Quand A prête de l’argent à B, B rembourse le montant prêté par A (le capital), mais aussi une somme supplémentaire appelée intérêt, afin que A ait intérêt à effectuer cette opération financière. Le taux d’intérêt plus ou moins élevé sert à déterminer l’importance des intérêts.
Prenons un exemple très simple. Si A emprunte 100 millions de dollars sur 10 ans à un taux d’intérêt fixe de 5 %, il va rembourser la première année un dixième du capital emprunté initialement (10 millions de dollars) et 5 % du capital dû, soit 5millions de dollars, donc en tout 15millions de dollars. La seconde année, il rembourse encore un dixième du capital initial, mais les 5 % ne portent plus que sur 90 millions de dollars restants dus, soit 4,5 millions de dollars, donc en tout 14,5 millions de dollars. Et ainsi de suite jusqu’à la dixième année où il rembourse les derniers 10 millions de dollars, et 5 % de ces 10 millions de dollars restants, soit 0,5 millions de dollars, donc en tout 10,5 millions de dollars. Sur 10 ans, le remboursement total s’élèvera à 127,5 millions de dollars. En général, le remboursement du capital ne se fait pas en tranches égales. Les premières années, le remboursement porte surtout sur les intérêts, et la part du capital remboursé croît au fil des ans. Ainsi, en cas d’arrêt des remboursements, le capital restant dû est plus élevé…
Le taux d’intérêt nominal est le taux auquel l’emprunt est contracté. Le taux d’intérêt réel est le taux nominal diminué du taux d’inflation.
lorsque le déficit est à 3%.

Neutraliser l’action Action
Actions
Valeur mobilière émise par une société par actions. Ce titre représente une fraction du capital social. Il donne au titulaire (l’actionnaire) le droit notamment de recevoir une part des bénéfices distribués (le dividende) et de participer aux assemblées générales.
politique

Ce sont pourtant ces critères de convergence, littéralement sortis du chapeau, qui seront inscrits dans le traité de Maastricht de 1992 et renforcés en 2012 dans le cadre du Traité sur la stabilité, la coordination et la gouvernance (TSCG TSCG Le Traité sur la Stabilité, la Coordination et la Gouvernance (ou « Pacte Budgétaire » européen) est un traité qui impose une discipline budgétaire toute particulière aux États membres de l’Union européenne qui l’ont signé (à l’exception de la Croatie, la République tchèque et le Royaume-Uni) et qui est entré en vigueur pour les pays qui l’avaient déjà ratifié au 01 janvier 2013.
Son article 3 concerne la fameuse « règle d’or » - que les États doivent introduire de manière contraignante et permanente dans leurs droits nationaux - imposant un déficit structurel de 0,5% (et non plus de 3%). De même, le pacte autorise un endettement public de maximum 60% du PIB qui doit être réduit d’1/20e par an le cas échéant.
Enfin, l’assistance financière prévue par le Mécanisme européen de stabilité (le MES) est conditionnée à la ratification de ce TSCG (rebaptisé « Tous Saignés Comme des Grecs » ou encore Traité de l’austérité).
). Celui-ci impose notamment aux pays dépassant les seuils de 3% et 60% de soumettre à la Commission et au Conseil européens leurs programmes de réformes structurelles contraignants, ainsi que leurs projets d’émission de dette. Le TSCG prévoit en outre l’inscription d’une “règle d’or” dans les constitutions nationales, soit un « mécanisme de correction automatique » des finances publiques déclenché lorsque le déficit structurel dépasse 0,5% du PIB. Bien entendu, ce dispositif « ne sera pas soumis à la délibération parlementaire », précise le Traité.

Bref, des mesures de “bonne gestion” appliquées en mode “pilotage automatique”, bien faites pour brider les investissements publics – l’obligation Obligations
Obligation
Part d’un emprunt émis par une société ou une collectivité publique. Le détenteur de l’obligation, l’obligataire, a droit à un intérêt et au remboursement du montant souscrit. Il peut aussi, si la société est cotée, revendre son titre en bourse.
d’atteindre l’équilibre budgétaire fermant en pratique la voie de l’emprunt –, ouvrir la santé, l’éducation ou encore l’énergie au secteur privé et, plus profondément, neutraliser l’action politique autonome et discrétionnaire en matière économique.

Aussi arbitraires soient-elles, ces contraintes budgétaires s’avèreront ainsi des armes redoutables au service des intérêts privés pour abattre l’État social. L’ultralibéral Alain Madelin vendait la mèche dès 1992 : le Traité de Maastricht est « une assurance-vie contre le retour de l’expérience socialiste pure et dure », se réjouissait-il. La Grèce en sait quelque chose. L’élection en 2015 du candidat de la gauche radicale, qui s’engageait à rompre avec les politiques d’austérité et de privatisations qui tuent son pays à petit feu depuis cinq ans ne changera rien : après avoir livré bataille quelques mois, Alexis Tsipras renoncera à son programme et poursuivra la destruction des services et droits sociaux au nom du “respect des règles” européennes. Décidément, les 3% sont l’ennemi des 99%…


Voir en ligne : regards.fr