Délivrer les peuples pour mieux voler leurs ressources

2 février 2013 par Nicolas Sersiron

Photo : CC/rightee

« Nous n’avons aucun intérêt économique au Mali », proclamait François Hollande, alors que notre pays était précisément engagé dans une guerre extractiviste, dont les motivations ne sont pas très différentes des guerres bushiennes au Moyen-Orient. Slogans et mensonges sont semblables : lutter contre le terrorisme et apporter la démocratie. L’avenir nous dira très vite si une réelle démocratie - un gouvernement qui fait passer les intérêts de son peuple avant celui des transnationales - remplace une des pseudo-démocraties ultra corrompues qui règnent dans la majorité des pays de l’Afrique subsaharienne. Les peuples maliens et français applaudissent la délivrance, le tour de passe-passe est parfait. Pourtant, cette guerre, néo-coloniale ou post-coloniale selon l’inspiration, n’en reste pas moins une guerre étrangère où le gouvernement français a pour projet de maintenir l’asservissement d’un peuple et de ses territoires pour conserver la mainmise sur ses matières premières. Il y a celles qui sont connues comme l’or du Mali et l’uranium du Niger, mais il y a aussi l’énorme potentiel des autres, cachées dans le sous-sol du Sahel. La concurrence est rude avec l’atelier du monde en Asie, avec la puissante Amérique du Nord et avec toutes les multinationales demandeuses de matières premières. Dans cette course, dont les populations ne profitent pas, bien au contraire quand on pense aux pollutions subies, la France veut garder un acquis de longue date.
 
Une fois le Mali envahi par les djihadistes, ceux-ci seraient devenus trop puissants et trop dangereux pour qu’Areva puisse continuer à profiter tranquillement de l’uranium d’Arlit et d’Imouraren au Niger voisin, qui représente près de 40% du combustible des centrales françaises. Est-ce un hasard si le nouveau président du Niger est un ancien cadre d’Areva ? L’Allemagne, qui arrête ses centrales nucléaires, n’a fait aucun acte de solidarité pour soutenir l’engagement militaire de la France. Cela fait plusieurs siècles que notre pays participe activement au pillage des richesses de l’Afrique. Après le vol des Africains transformés en esclaves, ce fut, à travers la colonisation armée, le vol des richesses naturelles agricoles et minières. Ensuite, après les indépendances, la continuité de ces pillages a pu être assurée grâce au mécanisme de la dette Dette Dette multilatérale : Dette qui est due à la Banque mondiale, au FMI, aux banques de développement régionales comme la Banque Africaine de Développement, et à d’autres institutions multilatérales comme le Fonds Européen de Développement.
Dette privée : Emprunts contractés par des emprunteurs privés quel que soit le prêteur.
Dette publique : Ensemble des emprunts contractés par des emprunteurs publics.
, quitte à assassiner ceux qui ne voulaient pas rester soumis, comme Thomas Sankara au Burkina Faso. Dans le système néocolonial, comme celui de la Françafrique, la violence des armes n’est jamais loin.
 
La dynamique capitaliste est fondée sur l’extractivisme Extractivisme Modèle de développement basé sur l’exploitation des ressources naturelles, humaines et financières, guidé par la croyance en une nécessaire croissance économique. . Sans lui, ni productivisme, ni consumérisme, ni profits. Tant que ce système n’aura pas épuisé toutes les ressources naturelles ou que les peuples ne se seront pas dressés pour dire stop, des gouvernements poussés par leurs multinationales continueront leurs exactions. Ils feront tout, jusqu’à la guerre, pour maintenir les flux d’approvisionnement de leurs usines et les profits de leurs capitalistes, assurés par notre consommation gaspilleuse de toutes ces richesses naturelles.
 
Dire qu’il fallait laisser les islamistes envahir la totalité du Mali, certainement pas. Mais tout a conduit à un gouvernement malien corrompu, faible ou tyrannique, avec une pauvreté galopante, une économie en quasi-faillite, une armée désorganisée. L’« aide » de la France en cas d’invasion extérieure était le passage obligé. Avec ses bases militaires au Tchad, en Centrafrique, au Gabon et en Côte d’Ivoire, elle était prête. Après cette victoire sans vraiment combattre, acquise grâce à la supériorité disproportionnée de ses armes, la France pourra rester l’acteur central au Mali.
 
L’ignorance de la majorité des populations européennes et africaines, bien entretenue par nos médias disciplinés, est impressionnante. Qui connaît réellement ces mécaniques de corruption, de dettes, de complicités ploutocratiques des dirigeants de tous les pays de la région ? Qui comprend que l’on fait applaudir l’armée d’un pays qui sert une logique de domination et de pillage ? Car la France est ce « maître » qui, en coopération avec la Banque mondiale Banque mondiale
BM
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD) a été créée en juillet 1944 à Bretton Woods (États-Unis), à l’initiative de 45 pays réunis pour la première Conférence monétaire et financière des Nations unies. En 2011, 187 pays en étaient membres.

Créée en 1944 à Bretton Woods dans le cadre du nouveau système monétaire international, la Banque possède un capital apporté par les pays membres et surtout emprunte sur les marchés internationaux de capitaux. La Banque finance des projets sectoriels, publics ou privés, à destination des pays du Tiers Monde et de l’ex-bloc soviétique. Elle se compose des cinq filiales suivantes :
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD, 184 membres en 2003) octroie des prêts concernant de grands secteurs d’activité (agriculture et énergie), essentiellement aux pays à revenus intermédiaires.
L’Association internationale pour le développement (AID, ou IDA selon son appellation anglophone, 164 membres en 2003) s’est spécialisée dans l’octroi à très long terme (35 à 40 ans, dont 10 de grâce) de prêts à taux d’intérêt nuls ou très faibles à destination des pays les moins avancés (PMA).
La Société financière internationale (SFI) est la filiale de la Banque qui a en charge le financement d’entreprises ou d’institutions privées du Tiers Monde.
Enfin, le Centre international de règlements des différends relatifs aux investissements (CIRDI) gère les conflits d’intérêts tandis que l’Agence multilatérale de garantie des investissements (AMGI) cherche à favoriser l’investissement dans les PED. Avec l’accroissement de l’endettement, la Banque mondiale a, en accord avec le FMI, développé ses interventions dans une perspective macro-économique. Ainsi la Banque impose-t-elle de plus en plus la mise en place de politiques d’ajustement destinées à équilibrer la balance des paiements des pays lourdement endettés. La Banque ne se prive pas de « conseiller » les pays soumis à la thérapeutique du FMI sur la meilleure façon de réduire les déficits budgétaires, de mobiliser l’épargne interne, d’inciter les investisseurs étrangers à s’installer sur place, de libéraliser les changes et les prix. Enfin, la Banque participe financièrement à ces programmes en accordant aux pays qui suivent cette politique, des prêts d’ajustement structurel depuis 1982.

TYPES DE PRETS ACCORDES PAR LA BM :
1) Les prêts-projets : prêts classiques pour des centrales thermiques, le secteur pétrolier, les industries forestières, les projets agricoles, barrages, routes, distribution et assainissement de l’eau, etc.
2) Les prêts d’ajustement sectoriel qui s’adressent à un secteur entier d’une économie nationale : énergie, agriculture, industrie, etc.
3) Les prêts à des institutions qui servent à orienter les politiques de certaines institutions vers le commerce extérieur et à ouvrir la voie aux transnationales. Ils financent aussi la privatisation des services publics.
4) Les prêts d’ajustement structurel, censés atténuer la crise de la dette, qui favorisent invariablement une politique néo-libérale.
5) Les prêts pour lutter contre la pauvreté.
Site : http://www.banquemondiale.org
, le FMI FMI
Fonds monétaire international
Le FMI a été créé en 1944 à Bretton Woods (avec la Banque mondiale, son institution jumelle). Son but était de stabiliser le système financier international en réglementant la circulation des capitaux.

À ce jour, 188 pays en sont membres (les mêmes qu’à la Banque mondiale).

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et ses entreprises transnationales, les prive de leur indépendance politique et économique, tout en les sauvant d’un danger immédiat encore plus grand.
 
Les sauver certes, mais aussi continuer de les soumettre à la logique extractiviste. La guerre de Sarkozy, pour sauver Benghazi des griffes du colonel Kadhafi, n’était-elle pas de la même veine ? A qui profite l’extraction du pétrole aujourd’hui en Libye ? En 1894, l’armée de Gallieni pénétrait à Tombouctou pour la conquérir ; en 2012, c’est encore l’armée française qui prend possession de cette même ville ! 
 
Les peuples africains, chargés d’une longue et magnifique histoire, doivent reprendre le contrôle de leur pays, à la faveur de l’électrochoc djihadiste. Après être sortis des griffes des corrompus et des corrupteurs, ils doivent reprendre leur destin en main et auditer la dette de leur pays pour annuler la part illégitime. De l’Équateur au Venezuela en passant par la Bolivie, plusieurs peuples d’Amérique du Sud se réapproprient progressivement leurs richesses naturelles. Durant les premières décennies du 19e siècle, ils se sont libérés du colonisateur espagnol. Souhaitons qu’il ne faille pas encore un siècle pour que les peuples d’Afrique se libèrent de leurs dettes illégitimes, de leurs pseudo-démocraties ou de leurs dictatures, des voleurs de ressources naturelles et de toutes les corruptions qui les gangrènent. Le FMI annonce qu’il reprend ses prêts au Mali, interrompus depuis le coup d’état de 2012. C’est le signe de la reprise en main de l’économie malienne par les grandes puissances. Quand on voit les ravages sociaux et économiques causés en Grèce par des préceptes austéritaires, reconnus erronés par Olivier Blanchard, l’économiste en chef du FMI, on ne peut que vouloir un sursaut salutaire.
 
 


Auteur.e

Nicolas Sersiron

Ex-président du CADTM France, auteur du livre « Dette et extractivisme » Après des études de droit et de sciences politiques, il a été agriculteur-éleveur de montagne pendant dix ans. Dans les années 1990, il s’est investi dans l’association Survie aux côtés de François-Xavier Verschave (Françafrique) puis a créé Échanges non marchands avec Madagascar au début des années 2000. Il a écrit pour ’Le Sarkophage, Les Z’indignés, les Amis de la Terre, CQFD. Il donne régulièrement des conférences sur la dette.