Des OMD aux ODD : Pourquoi les initiatives prises par l’ONU pour combattre la pauvreté restent vouées à l’échec ?

23 novembre par Emilie Paumard


Les Objectifs de développement durable (ODD) - (CC - Wikimedia)

En 2000, lors du sommet du Millénaire de l’Organisation des Nations unies (ONU), les dirigeants mondiaux se sont engagés sur 8 objectifs chiffrés appelés Objectifs du millénaire pour le développement (OMD), pour s’attaquer d’ici 2015 au problème de la pauvreté. On allait voir ce qu’on allait voir…

Un manque d’ambition criant…

Le problème a été fondamentalement mal posé. Pourquoi vouloir seulement réduire la pauvreté alors que l’humanité a largement les moyens de l’éradiquer ?

« La combinaison sans précédent de ressources et de technologies dont nous disposons à l’heure actuelle rend l’argument selon lequel les objectifs fixés pour l’horizon 2015 relèvent de l’impossible intellectuellement et moralement indéfendable. Nous ne devons pas nous satisfaire de progrès ne permettant pas de réaliser pleinement les objectifs fixés ni nous contenter de demi-mesures qui négligent des régions entières de l’humanité. »

PNUD PNUD
Programme des Nations unies pour le développement
Créé en 1965 et basé à New York, le PNUD est le principal organe d’assistance technique de l’ONU. Il aide - sans restriction politique - les pays en développement à se doter de services administratifs et techniques de base, forme des cadres, cherche à répondre à certains besoins essentiels des populations, prend l’initiative de programmes de coopération régionale, et coordonne, en principe, les activités sur place de l’ensemble des programmes opérationnels des Nations unies. Le PNUD s’appuie généralement sur un savoir-faire et des techniques occidentales, mais parmi son contingent d’experts, un tiers est originaire du Tiers-Monde. Le PNUD publie annuellement un Rapport sur le développement humain qui classe notamment les pays selon l’Indicateur de développement humain (IDH).
Site :
, Rapport mondial sur le développement humain 2006

L’objectif fixé était plus que timide : réduire de moitié, non pas le nombre absolu, mais la proportion de personnes vivant dans l’extrême pauvreté et la faim sur la période 1990-2015. Ainsi on se rapprochera de l’objectif chaque fois que la population augmentera, même si le nombre de personnes souffrant de la faim ne diminue pas. Au cours des années 90, près de 200 millions d’Indiens et de Chinois étaient sortis de l’extrême pauvreté . Au moment de signer la déclaration du Millénaire, cet objectif était donc sur le point d’être rempli…

Quant au critère retenu pour mesurer l’extrême pauvreté, il ne manque pas de cynisme : comment des instances prétendant défendre les droits humains ont pu estimer qu’une personne disposant d’1,25 $US par jour serait sorti de la pauvreté quand on sait que la plupart des endroits sur la planète ne permettent pas de vivre quotidiennement avec 4 $US [1] ? Ce chiffre arbitraire permet en réalité de masquer une misère qui reste insoutenable pour la majorité de la population : les personnes vivant avec moins de 4 dollars par jour représentent encore 75 % de la population au Sud.

Si la majorité des objectifs visait le respect des droits humains, le dernier d’entre eux levait pourtant le voile sur la logique même de ces OMD. Intitulé « mettre en place un partenariat mondial pour le développement », les critères retenus dans cet objectif maintenaient la logique qui avait poussé les pays du Sud vers une crise de la dette Dette Dette multilatérale : Dette qui est due à la Banque mondiale, au FMI, aux banques de développement régionales comme la Banque Africaine de Développement, et à d’autres institutions multilatérales comme le Fonds Européen de Développement.
Dette privée : Emprunts contractés par des emprunteurs privés quel que soit le prêteur.
Dette publique : Ensemble des emprunts contractés par des emprunteurs publics.
dans les années 80 :

Dès le départ, les OMD n’avaient donc aucune chance d’être atteints puisqu’ils refusent de mettre en cause le cadre économique qui les a rendus nécessaires tout en appliquant de vieilles recettes économiques inefficaces.


Insuffisance des données et manipulations statistiques

Le peu de fiabilité des données sur lesquelles reposent les résultats des OMD montre une autre de ses limites. L’ONU reconnaît en effet qu’une part importante de la population la plus pauvre se trouve totalement en dehors des radars statistiques. Par exemple, quelque 230 millions d’enfants de moins de cinq ans (soit un enfant sur trois) ne seraient pas repris dans les registres d’état civil en Afrique subsaharienne [2].

Quant aux méthodes utilisées pour calculer les niveaux de pauvreté, elles sont pour le moins douteuses. Le seuil pour les différents pays est calculé en « parité de pouvoir d’achat » [3], c’est-à-dire en tenant compte des différences de coût de la vie. Par exemple, pour l’Inde, la Banque mondiale Banque mondiale
BM
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD) a été créée en juillet 1944 à Bretton Woods (États-Unis), à l’initiative de 45 pays réunis pour la première Conférence monétaire et financière des Nations unies. En 2011, 187 pays en étaient membres.

Créée en 1944 à Bretton Woods dans le cadre du nouveau système monétaire international, la Banque possède un capital apporté par les pays membres et surtout emprunte sur les marchés internationaux de capitaux. La Banque finance des projets sectoriels, publics ou privés, à destination des pays du Tiers Monde et de l’ex-bloc soviétique. Elle se compose des cinq filiales suivantes :
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD, 189 membres en 2017) octroie des prêts concernant de grands secteurs d’activité (agriculture et énergie), essentiellement aux pays à revenus intermédiaires.
L’Association internationale pour le développement (AID, ou IDA selon son appellation anglophone, 164 membres en 2003) s’est spécialisée dans l’octroi à très long terme (35 à 40 ans, dont 10 de grâce) de prêts à taux d’intérêt nuls ou très faibles à destination des pays les moins avancés (PMA).
La Société financière internationale (SFI) est la filiale de la Banque qui a en charge le financement d’entreprises ou d’institutions privées du Tiers Monde.
Enfin, le Centre international de règlements des différends relatifs aux investissements (CIRDI) gère les conflits d’intérêts tandis que l’Agence multilatérale de garantie des investissements (AMGI) cherche à favoriser l’investissement dans les PED. Avec l’accroissement de l’endettement, la Banque mondiale a, en accord avec le FMI, développé ses interventions dans une perspective macro-économique. Ainsi la Banque impose-t-elle de plus en plus la mise en place de politiques d’ajustement destinées à équilibrer la balance des paiements des pays lourdement endettés. La Banque ne se prive pas de « conseiller » les pays soumis à la thérapeutique du FMI sur la meilleure façon de réduire les déficits budgétaires, de mobiliser l’épargne interne, d’inciter les investisseurs étrangers à s’installer sur place, de libéraliser les changes et les prix. Enfin, la Banque participe financièrement à ces programmes en accordant aux pays qui suivent cette politique, des prêts d’ajustement structurel depuis 1982.

TYPES DE PRÊTS ACCORDÉS PAR LA BM :

1) Les prêts-projets : prêts classiques pour des centrales thermiques, le secteur pétrolier, les industries forestières, les projets agricoles, barrages, routes, distribution et assainissement de l’eau, etc.
2) Les prêts d’ajustement sectoriel qui s’adressent à un secteur entier d’une économie nationale : énergie, agriculture, industrie, etc.
3) Les prêts à des institutions qui servent à orienter les politiques de certaines institutions vers le commerce extérieur et à ouvrir la voie aux transnationales. Ils financent aussi la privatisation des services publics.
4) Les prêts d’ajustement structurel, censés atténuer la crise de la dette, qui favorisent invariablement une politique néo-libérale.
5) Les prêts pour lutter contre la pauvreté.
Site :
considère que le coût de la vie est bien moins élevé qu’ailleurs et fait donc passer le seuil de pauvreté, en parité de pouvoir d’achat, à 0,25 $US par jour !

En octobre 2007, une étude réalisée par une institution gouvernementale en Inde calculait que 77 % de la population, soit 836 millions d’Indiens, vivaient avec moins de 20 roupies par jour (soit moins de 0,5 $US). Ce chiffre est très différent des affirmations de la Banque mondiale selon laquelle 300 millions d’Indiens vivraient au quotidien avec moins de 1 $US.


Une grande capacité à l’autosatisfaction

Malgré des objectifs inadaptés et en majorité non atteints, en dépit des nombreuses manipulations statistiques mises en place pour présenter les résultats sous un meilleur jour, le secrétaire général de l’ONU, Ban Ki Moon, n’a pas hésité à qualifier les OMD de : « mouvement de lutte contre la pauvreté le plus réussi de l’histoire. »

Les 8 Objectifs du Millénaire pour le Développement (OMD)

Il ne s’agit pas de nier une série d’avancées, mais se contenter de regarder le verre à moitié plein sans analyser les raisons qui ont empêché de le remplir totalement serait un aveuglement meurtrier. Entre 2000 et 2015, 795 millions de personnes restaient sous-alimentées dans le monde, le nombre de milliardaires a lui été multiplié par 5 ! Les OMD ont consisté à rendre la vie un peu moins pénible pour une partie de celles et ceux qui subissent les conséquences d’un système injuste et profondément inégalitaire.


Les ODD ou l’art de persévérer dans l’application d’un « pansement sur une jambe de bois » !

Le 25 septembre 2015, l’Assemblée générale des Nations unies a confirmé son engagement à poursuivre la dynamique des OMD dans le cadre d’un nouveau programme intitulé Objectifs pour le développement durable (ODD) qui s’étalera jusqu’en 2030. La grande majorité des ONG s’est félicitée d’y voir intégrés certains aspects absents des OMD, comme la préservation de l’environnement, la réduction des inégalités et l’élargissement des objectifs à tous les pays du monde.

En revanche, un certain scepticisme plane quant au financement de ce programme (les estimations sont de l’ordre de 1 000 milliards $US par an). En sachant que l’APD APD On appelle aide publique au développement les dons ou les prêts consentis à des conditions financières privilégiées accordés par des organismes publics de pays industrialisés. Il suffit donc qu’un prêt soit consenti à un taux inférieur à celui du marché (prêt concessionnel) pour qu’il soit considéré comme une aide, même s’il est ensuite remboursé jusqu’au dernier centime par le pays bénéficiaire. Les prêts bilatéraux liés (qui obligent le pays bénéficiaire à acheter des produits ou des services au pays prêteur) et les annulations de dette font aussi partie de l’APD.

Outre l’aide alimentaire, on peut distinguer trois grands types d’utilisation des fonds ainsi dégagés :le développement rural, les infrastructures, l’aide hors projet (financement des déficits budgétaires ou de la balance des paiements). C’est ce dernier poste qui augmente le plus. Cette aide est « conditionnée » par la réduction du déficit public, la privatisation, la bonne conduite écologique, l’attention aux plus pauvres, la démocratisation, etc. Toutes ces conditions sont définies par les principaux gouvernements du Nord et le couple Banque mondiale/FMI. Cette aide passe par trois canaux : l’aide multilatérale, l’aide bilatérale et les ONG.
supposée financer les OMD n’a jamais dépassé les 150 milliards $US annuels, ces inquiétudes semblent pour le moins légitimes. Pourtant, si on considère le fait que les sommes détournées par les dictateurs et leurs proches s’élèvent à près de 1 000 milliards $US [4], que l’évasion fiscale et les placements dans les paradis fiscaux Paradis fiscaux
Paradis fiscal
Territoire caractérisé par les cinq critères (non cumulatifs) suivants :
(a) l’opacité (via le secret bancaire ou un autre mécanisme comme les trusts) ;
(b) une fiscalité très basse, voire une imposition nulle pour les non-résidents ;
(c) des facilités législatives permettant de créer des sociétés écrans, sans aucune obligation pour les non-résidents d’avoir une activité réelle sur le territoire ;
(d) l’absence de coopération avec les administrations fiscales, douanières et/ou judiciaires des autres pays ;
(e) la faiblesse ou l’absence de régulation financière.

La Suisse, la City de Londres et le Luxembourg accueillent la majorité des capitaux placés dans les paradis fiscaux. Il y a bien sûr également les Iles Caïmans, les Iles anglo-normandes, Hong-Kong, et d’autres lieux exotiques. Les détenteurs de fortunes qui veulent échapper au fisc ou ceux qui veulent blanchir des capitaux qui proviennent d’activités criminelles sont directement aidés par les banques qui font « passer » les capitaux par une succession de paradis fiscaux. Les capitaux généralement sont d’abord placés en Suisse, à la City de Londres ou au Luxembourg, transitent ensuite par d’autres paradis fiscaux encore plus opaques afin de compliquer la tâche des autorités qui voudraient suivre leurs traces et finissent par réapparaître la plupart du temps à Genève, Zurich, Berne, Londres ou Luxembourg, d’où ils peuvent se rendre si nécessaires vers d’autres destinations.
représentent un manque à gagner annuel de 1 000 à 3 500 milliards $US [5], ou encore qu’un impôt exceptionnel de 10 % sur les millionnaires rapporterait pas moins de 4 620 milliards $US, on réalise que les ressources sont bel et bien disponibles.

Malheureusement, on peut d’ores et déjà douter de la volonté de prôner ce type d’alternatives dans le cadre des ODD...

À titre d’exemple, le terme de « politique fiscale » présent dans le préprojet a été retiré au profit de « politique budgétaire », jugé plus neutre. Il semble que pour une série de pays, la simple idée d’une imposition des ménages et des entreprises, proportionnelle à leurs moyens financiers, soit déjà un pas trop loin dans la lutte contre les inégalités. Pas question non plus d’annulation de la dette, qui libérerait pourtant légitimement des moyens énormes. Les Nations unies s’obstinent à vouloir « aider les pays en développement à rendre leur dette viable à long terme ». Ils sont pourtant tout à fait conscients que les fausses solutions (initiative PPTE) qu’ils ont mises en place dans le cadre des OMD n’ont pas empêché la dette des pays du Sud de poursuivre leur hausse, bien au contraire [6].

Par ailleurs, alors que la réduction des inégalités devait être le fil conducteur du programme, il se retrouve cantonné à une et unique cible (10.1) : « D’ici à 2030, faire en sorte, au moyen d’améliorations progressives, que les revenus des 40 % les plus pauvres de la population augmentent plus rapidement que le revenu moyen national, et ce de manière durable ».

« La cible 10.1 [sur les inégalités] ne fournit ni mesure ni valeur explicites pour améliorer la répartition des revenus. [...] Elle lie la réduction des inégalités à une croissance économique constante. Elle se garde de faire référence à la nécessité de redistribuer les revenus et les richesses. Et elle omet de mentionner la relation entre les revenus des riches (en particulier le 1 %) et ceux des pauvres ».

Groupe de réflexion de la société civile sur les perspectives du développement global, 2015

Pire, le maintien de cette cible dans les ODD a été une véritable bataille. Finalement conservée dans le document final, la place qu’elle occupe et le flou qui la caractérise suffisent à prouver que la logique libérale qui prévalait dans le cadre des OMD va se maintenir : la croissance économique – présentée comme le Graal absolu – viendrait naturellement ruisseler sur les pauvres ; mettre en place des mécanismes pour redistribuer équitablement les fruits de cette croissance serait préjudiciable à son maintien.

Les ODD s’entêtent donc à poursuivre un raisonnement qui nous a entraîné dans le niveau d’inégalité que l’on connaît aujourd’hui.


La clé du développement confiée au secteur privé

Plutôt que de promouvoir auprès des États la récupération de l’argent détourné par les grandes multinationales via le rapatriement des bénéfices et l’évitement de l’impôt, les ODD se proposent de faire directement entrer le loup dans la bergerie.

L’ONU est en effet bien décidée à impliquer le secteur privé dans le financement des ODD, notamment via la constitution de partenariats public-privé [7]. Les résultats catastrophiques de ce type de partenariat dans les pays dans lesquels ils sont appliqués ne semblent pas convaincre les Nations unies de choisir une autre voie. Alors que les ODD ont intégré de nouveaux objectifs relatifs à la préservation de la planète, envisager la participation (aussi bien technique que financière) des multinationales les plus polluantes de la planète telle que Total, Chevron ou Monsanto est une aberration !

Les quelques notes positives qu’on pouvait retenir de ces ODD semblent donc bien être de la poudre aux yeux. Le nouveau programme ne permettra pas plus que les OMD une remise en question du carcan macroéconomique ultralibéral. Bien au contraire, la logique est poussée un cran plus loin. Alors que la crise financière a affaibli les pouvoirs publics au détriment des marchés, les ODD s’apprêtent à renforcer cette dynamique.


Pour aller plus loin :

- ZACHARIE Arnaud, « Les objectifs du millénaire : un bilan critique 10 ans après leur adoption », CNCD, 20 septembre 2010.
- BONFOND Olivier, « 10 mesures urgentes pour financer le développement humain et la transition écologique », CADTM, 15 janvier 2015.



Notes

[1À Niamey, capitale du Niger, pays le plus « pauvre » de la planète en termes d’IDH, un loyer mensuel pour une pièce de 10m2 coûte au minimum 50 €. La facture d’électricité termine de consommer l’ensemble du revenu. Il faut pourtant encore se nourrir, se déplacer, se soigner, envoyer ses enfants à l’école...

[2Nations unies, « Objectifs du millénaire pour le développement », Rapport 2014, p. 6.

[3La parité de pouvoir d’achat (PPA) est une méthode utilisée en économie pour établir une comparaison entre pays du pouvoir d’achat des devises nationales, ce qu’une simple utilisation des taux de change ne permet pas de faire.

[4POLLET Jean-François, « Biens mal acquis. Comment mettre la main sur la fortune des dictateurs ? », mai 2012

[6« À l’avenir, le taux d’endettement des pays en développement devrait augmenter [...]. Notamment, la croissance des niveaux de la dette à court terme et des charges du service de la dette indique une vulnérabilité grandissante », Voir « Objectifs du Millénaire pour le développement – rapport 2015 », ONU, 2015

[7Il s’agit d’un mode de financement qui consiste à faire financer la construction et la gestion d’un bâtiment ou d’une entreprise publique par une entreprise privée. Ce mode de financement qui s’est multiplié au cours des années 2000 est aujourd’hui décrié par de nombreux acteurs. S’il évite à l’État de recourir à l’emprunt, il s’avère extrêmement coûteux pour les pouvoirs publics à moyen et long terme. Les États doivent en effet verser des loyers ou des frais de gestion exorbitants.