Dette africaine : moratoire ou annulation ?

27 avril par Demba Moussa Dembélé


(CC - flickr - *Bomba Rosa* )

Il est désormais admis que la pandémie du coronavirus va avoir de graves conséquences économiques et sociales pour le monde, comparables à celles de la Grande Dépression des années 1930.

En effet, selon le FMI FMI
Fonds monétaire international
Le FMI a été créé en 1944 à Bretton Woods (avec la Banque mondiale, son institution jumelle). Son but était de stabiliser le système financier international en réglementant la circulation des capitaux.

À ce jour, 188 pays en sont membres (les mêmes qu’à la Banque mondiale).

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, l’économie mondiale connaîtra une récession Récession Croissance négative de l’activité économique dans un pays ou une branche pendant au moins deux trimestres. cette année, avec la baisse de 3 % de la croissance mondiale. En outre, elle perdrait quelque 9000 milliards de dollars en 2020 et 2021.

D’autres sources indiquent que cette perte pourrait avoisiner les 12000 milliards de dollars ! De son côté, l’Organisation internationale du travail OIT
Organisation internationale du travail
Créée en 1919 par le traité de Versailles, l’Organisation internationale du travail (OIT, siège à Genève) est devenue, en 1946, la première institution spécialisée des Nations unies. L’OIT réunit les représentants des gouvernements, des employeurs et des travailleurs, dans le but de recommander des normes internationales minimales et de rédiger des conventions internationales touchant le domaine du travail. L’OIT comprend une conférence générale annuelle, un conseil d’administration composé de 56 membres (28 représentants des gouvernements, 14 des employeurs et 14 des travailleurs) et le Bureau international du travail (BIT) qui assure le secrétariat de la conférence et du conseil. Le pouvoir du BIT (Bureau International du Travail) est très limité : il consiste à publier un rapport annuel et regroupe surtout des économistes et des statisticiens. Leurs rapports défendent depuis quelques années l’idée que le chômage provient d’un manque de croissance (de 5% dans les années 60 a 2% aujourd’hui), lui-même suscité par une baisse de la demande. Son remède est celui d’un consensus mondial sur un modèle vertueux de croissance économique, ainsi que sur des réflexions stratégiques au niveau national (du type hollandais par exemple). L’OIT affirme qu’il est naïf d’expliquer le chômage par le manque de flexibilité et que les changements technologiques n’impliquent pas une adaptation automatiquement par le bas en matière de salaires et de protection sociale.
(OIT) prévoit des pertes d’emplois de 25 millions à travers le monde en 2020.

L’industrie aéronautique est frappée de plein fouet, avec la quasi-totalité des flottes clouées au sol depuis plusieurs semaines. Les projections indiquent qu’elle va subir des pertes de plus de 250 milliards de dollars. Un chiffre qui sera sans doute révisé à la hausse. Quant à l’industrie touristique, elle est également quasiment à l’arrêt, partout dans le monde.

Le commerce mondial va naturellement pâtir de ce marasme général, comme le souligne l’Organisation mondiale du commerce OMC
Organisation mondiale du commerce
Née le 1er janvier 1995, elle remplace le forum permanent de négociation qu’était l’Accord général sur les tarifs douaniers et le commerce (GATT) où les États avaient seulement le statut de « parties contractuelles ». Un des objectifs de l’OMC est le démantèlement, lorsqu’ils existent encore, des monopoles nationaux constitués en vertu d’une décision publique. C’est déjà le cas pour les télécommunications dont la décision a été prise dans le cadre de l’OMC en février 97. Mais il en reste d’autres comme les chemins de fer qui attirent la convoitise des grands groupes financiers.

Un autre objectif est la libéralisation totale des investissements. L’instrument utilisé a été le projet d’Accord multilatéral sur l’investissement (AMI). L’AMI dont l’élaboration avait été décidée lors de la réunion ministérielle de l’OCDE de mai 1995, vise l’ensemble des investissements : directs (industrie, services, ressources naturelles) et de portefeuille. Il prévoit des dispositifs de protection, notamment pour le rapatriement total des bénéfices. L’AMI a été comme tel abandonné en 1997 mais est réapparu sous la forme d’une multitude d’Accords bilatéraux sur l’investissement, ce sont les nouveaux « habits » de l’AMI.

L’OMC fonctionne selon le mode « un pays - une voix » mais les délégués des pays du Sud ne font pas le poids face aux tonnes de documents à étudier, à l’armée de fonctionnaires, avocats, etc. des pays du Nord. Les décisions se prennent entre puissants dans les « green rooms ». Toutefois, dans la lancée de l’épisode de Seattle en novembre 1999, la conférence de Cancun (Mexique) en septembre 2003 a été marquée par la résistance d’un groupe de 22 pays émergents du Sud, qui se sont alliés en la circonstance pour mener la conférence à l’échec, face à l’intransigeance des pays du Nord.
Site :
(OMC) qui prévoit une contraction sans précédent des flux commerciaux, allant de 13 à 32 %.

Pour ajouter à ce tableau déjà très sombre, l’ONG Oxfam prévoit que quelque 500 millions de personnes - un demi-milliard de personnes- risquent de tomber dans la pauvreté !

 Les conséquences pour l’Afrique

C’est dans ce contexte général que des scénarios-catastrophes sont annoncés pour l’Afrique. Étant donné la nature extravertie de la plupart des économies africaines, surtout leur grande dépendance à l’égard d’exportations de matières premières, il est alors aisé de comprendre l’ampleur des conséquences économiques et sociales de la pandémie pour l’Afrique. Tous les rapports faits par les institutions africaines et internationales prévoient une récession qui pourrait plus importante que celle de l’économie mondiale et des pertes considérables des revenus. Le FMI projette une récession, avec un recul du taux de croissance du produit intérieur brut PIB
Produit intérieur brut
Le PIB traduit la richesse totale produite sur un territoire donné, estimée par la somme des valeurs ajoutées.
Le Produit intérieur brut est un agrégat économique qui mesure la production totale sur un territoire donné, estimée par la somme des valeurs ajoutées. Cette mesure est notoirement incomplète ; elle ne tient pas compte, par exemple, de toutes les activités qui ne font pas l’objet d’un échange marchand. On appelle croissance économique la variation du PIB d’une période à l’autre.
(PIB) de 1,6 %. Les projections de la Banque mondiale Banque mondiale
BM
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD) a été créée en juillet 1944 à Bretton Woods (États-Unis), à l’initiative de 45 pays réunis pour la première Conférence monétaire et financière des Nations unies. En 2011, 187 pays en étaient membres.

Créée en 1944 à Bretton Woods dans le cadre du nouveau système monétaire international, la Banque possède un capital apporté par les pays membres et surtout emprunte sur les marchés internationaux de capitaux. La Banque finance des projets sectoriels, publics ou privés, à destination des pays du Tiers Monde et de l’ex-bloc soviétique. Elle se compose des cinq filiales suivantes :
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD, 189 membres en 2017) octroie des prêts concernant de grands secteurs d’activité (agriculture et énergie), essentiellement aux pays à revenus intermédiaires.
L’Association internationale pour le développement (AID, ou IDA selon son appellation anglophone, 164 membres en 2003) s’est spécialisée dans l’octroi à très long terme (35 à 40 ans, dont 10 de grâce) de prêts à taux d’intérêt nuls ou très faibles à destination des pays les moins avancés (PMA).
La Société financière internationale (SFI) est la filiale de la Banque qui a en charge le financement d’entreprises ou d’institutions privées du Tiers Monde.
Enfin, le Centre international de règlements des différends relatifs aux investissements (CIRDI) gère les conflits d’intérêts tandis que l’Agence multilatérale de garantie des investissements (AMGI) cherche à favoriser l’investissement dans les PED. Avec l’accroissement de l’endettement, la Banque mondiale a, en accord avec le FMI, développé ses interventions dans une perspective macro-économique. Ainsi la Banque impose-t-elle de plus en plus la mise en place de politiques d’ajustement destinées à équilibrer la balance des paiements des pays lourdement endettés. La Banque ne se prive pas de « conseiller » les pays soumis à la thérapeutique du FMI sur la meilleure façon de réduire les déficits budgétaires, de mobiliser l’épargne interne, d’inciter les investisseurs étrangers à s’installer sur place, de libéraliser les changes et les prix. Enfin, la Banque participe financièrement à ces programmes en accordant aux pays qui suivent cette politique, des prêts d’ajustement structurel depuis 1982.

TYPES DE PRÊTS ACCORDÉS PAR LA BM :

1) Les prêts-projets : prêts classiques pour des centrales thermiques, le secteur pétrolier, les industries forestières, les projets agricoles, barrages, routes, distribution et assainissement de l’eau, etc.
2) Les prêts d’ajustement sectoriel qui s’adressent à un secteur entier d’une économie nationale : énergie, agriculture, industrie, etc.
3) Les prêts à des institutions qui servent à orienter les politiques de certaines institutions vers le commerce extérieur et à ouvrir la voie aux transnationales. Ils financent aussi la privatisation des services publics.
4) Les prêts d’ajustement structurel, censés atténuer la crise de la dette, qui favorisent invariablement une politique néo-libérale.
5) Les prêts pour lutter contre la pauvreté.
Site :
sont encore plus pessimistes, puisqu’elle prévoit un recul du PIB du continent compris entre 2,1 et 5,1 % en 2020.

Quant à la Commission économique des Nations-Unies pour l’Afrique (CEA), ses projections oscillent entre un taux de croissance positif de 1,8 % et un recul du PIB pouvant aller jusqu’à 2,6 %. Dans le même temps, elle projette des pertes de recettes d’exportations d’au moins 100 milliards de dollars.

Toutefois, le Secrétaire général de la Conférence des Nations-Unies pour le commerce et le développement (CNUCED Conférence des Nations unies sur le commerce et le développement
CNUCED
Elle a été créée en 1964, sous la pression des pays en voie de développement pour faire contrepoids au GATT (prédécesseur de l’OMC).
Site web :
), le Dr. Mukhisa Kituyi, du Kenya, estime que les pertes de recettes d’exportations pour l’Afrique pourraient atteindre 500 milliards de dollars.

Ces pertes seront aggravées par le recul des investissements directs étrangers, la fuite des capitaux et la baisse des envois des migrants africains. En ce qui concerne ces transferts, pour certains pays, comme le Sénégal, ils représentent plus de 10 % du PIB.

A la lumière de ces projections, on mesure l’ampleur des défis du continent africain pour combattre la pandémie et relancer ses économies. Pour faire face à cette situation explosive, l’Afrique comptait en grande partie sur « l’aide » de la « communauté internationale », surtout sur le G20 G20 G20 : Le Groupe des vingt (G20) est un groupe composé de dix-neuf pays et de l’Union européenne dont les ministres, les chefs de banques centrales et les chefs d’État se réunissent régulièrement. Il a été créé en 1999, après la succession de crises financières dans les années 1990. Il vise à favoriser la concertation internationale, en intégrant le principe d’un dialogue élargi compte tenu du poids économique croissant pris par un certain nombre de pays. Sont membres : Allemagne, Afrique du Sud, Arabie saoudite, Argentine, Australie, Brésil, Canada, Chine, Corée du Sud, États-Unis, France, Inde, Indonésie, Italie, Japon, Mexique, Royaume-Uni, Russie, Turquie, l’Union européenne (représentée par le Président du conseil et celui de la Banque centrale européenne). et les institutions financières multilatérales. En réponse, voilà que « l’aide » du G20 se résume à un « moratoire Moratoire Situation dans laquelle une dette est gelée par le créancier, qui renonce à en exiger le paiement dans les délais convenus. Cependant, durant la période de moratoire, les intérêts continuent de courir. Un moratoire peut également être décidé par le débiteur, comme ce fut le cas de la Russie en 1998 et de l’Équateur en 1999.  » de… six mois sur le service de la dette Dette Dette multilatérale : Dette qui est due à la Banque mondiale, au FMI, aux banques de développement régionales comme la Banque Africaine de Développement, et à d’autres institutions multilatérales comme le Fonds Européen de Développement.
Dette privée : Emprunts contractés par des emprunteurs privés quel que soit le prêteur.
Dette publique : Ensemble des emprunts contractés par des emprunteurs publics.
africaine, en lieu et place d’un moratoire plus long, comme l’avaient demandé les envoyés spéciaux de l’Union africaine, voire d’une annulation de la dette publique, comme proposée par le président sénégalais et le Premier ministre éthiopien, demande appuyée notamment par le Pape François.

 Le moratoire n’est pas la réponse appropriée

Selon le communiqué des ministres des Finances et des gouverneurs des Banques centrales du G20, le moratoire de six mois, serait éventuellement reconduit pour six mois supplémentaires. Mais l’on peut se demander si le moratoire du G20 n’est pas le résultat de la position trop modérée de l’Union africaine. En effet, les quatre envoyés spéciaux choisis par le président Cyril Ramaphosa avaient co-signé une tribune le 11 avril, avec d’autres personnalités, pour demander un « allégement » de la dette de l’Afrique, sous la forme d’un moratoire du service de la dette Service de la dette Somme des intérêts et de l’amortissement du capital emprunté. pour deux ans. Pas une seule fois, le mot annulation n’a figuré dans leur texte. Et la feuille de route qui leur a été assignée par le président sud-africain reprend à peu près les mêmes termes et ne fait aucune allusion à l’annulation de la dette. Apparemment, Ramaphosa et ses envoyés spéciaux se sont contentés de reprendre, à quelques détails près, l’appel lancé par la Banque mondiale et le FMI, quelques jours auparavant.

Cette démarche très timide, voire timorée, de la part du président en exercice de l’Union africaine, a mis à l’aise la « communauté internationale » dont la réponse n’a pas été à la hauteur de la situation que vivent l’Afrique et d’autres pays dits « pauvres ». En effet, le moratoire va suspendre – pas effacer – le service de la dette de 77 pays pour un montant de 14 milliards de dollars. Cela représente moins de 200 millions de dollars par pays (182 millions environ).

Ce montant est une goutte d’eau dans l’océan des besoins de ces pays. L’Union africaine a calculé que le continent aurait besoin de 200 milliards de dollars au moins pour faire face à la pandémie du coronavirus et ses conséquences économiques et sociales. Même si tout le montant du moratoire était pour les pays africains, il représenterait 7 % des besoins calculés par l’Union africaine ! Même comparé au service de la dette de l’Afrique en 2020, projetée à 44 milliards de dollars, le moratoire pour les 77 pays représente 31,8 %, soit un peu moins du tiers.

En outre, dans une étude rendue publique fin mars, la CNUCED a estimé les besoins des pays du Sud à 2500 milliards de dollars ! On voit ainsi que la réponse du G20 est dérisoire et loin d’être à la hauteur de la situation. Même les quatre envoyés de Cyril Ramaphosa sont obligés de reconnaître que la réponse du G20 n’est pas adéquate. S’ils considèrent le moratoire comme un premier pas dans la « bonne direction », néanmoins ils demandent au G20 de faire plus : « Les premières décisions de la réunion des ministres des Finances et des gouverneurs de Banques centrales du G20 (G20 FMCBG) vont dans la bonne direction, mais il faut faire plus et viser plus haut. » disent-ils dans une autre tribune qu’ils ont co-signée le 20 avril avec les mêmes personnalités.

En vérité, le moratoire, quelle que soit sa durée, n’est pas la solution qui convient dans les circonstances exceptionnelles actuelles. Parce que c’est un remboursement différé qui restera comme une épée de Damoclès suspendue sur la tête des États africains. La plupart des flux additionnels, comme les « aides » de la Banque mondiale, du FMI et de la plupart des « partenaires » bilatéraux, seront sous forme de prêts qui vont gonfler la dette extérieure de ces États. A circonstances exceptionnelles, il faut des décisions exceptionnelles. Dans le cas présent, seule l’annulation de la dette publique de l’Afrique représente une réponse à la hauteur des énormes défis auxquels le continent est confronté.

 La légitimité de l’annulation de la dette publique africaine

La demande d’annulation est amplement justifiée et légitime. Elle est justifiée au regard du contexte actuel de lutte contre une pandémie que personne ne prévoyait et qui nécessite la mobilisation de ressources considérables pour la combattre. Seule l’annulation pourrait contribuer à mettre à la disposition des pays africains de ressources à portée de main – le service de la dette inscrit dans leurs budgets- pour faire face à la pandémie. Or ce service, représente entre 10 et 13 % des budgets des pays africains.

La demande d’annulation est surtout légitime pour plusieurs raisons. D’abord à cause de l’urgence de mobiliser d’énormes ressources, à commencer par leurs propres ressources, pour sauver des milliers, voire des millions, de vies et faire face aux conséquences économiques et sociales de la pandémie. Le document de la CEA cité plus haut indique que près de 300.000 Africains risquaient de mourir et près de 30 millions d’entre eux basculer dans la pauvreté, à cause du coronavirus.

L’annulation est surtout légitime vu les conditions dans lesquelles certaines de ces dettes sont contractées. En effet, souvent les prêts servent plus à acheter les biens et services des créanciers et à faire travailler leurs entreprises qu’à servir les intérêts des pays débiteurs. Le cas du TER au Sénégal en est une bonne illustration. Et il n’est pas le seul. Il existe de nombreux cas similaires dans d’autres pays africains.

En outre, la demande d’annulation de la dette africaine est plus que légitime au regard de la fuite massive des capitaux et des flux financiers illicites qui saignent l’Afrique, et qui vont dans les paradis fiscaux Paradis fiscaux
Paradis fiscal
Territoire caractérisé par les cinq critères (non cumulatifs) suivants :
(a) l’opacité (via le secret bancaire ou un autre mécanisme comme les trusts) ;
(b) une fiscalité très basse, voire une imposition nulle pour les non-résidents ;
(c) des facilités législatives permettant de créer des sociétés écrans, sans aucune obligation pour les non-résidents d’avoir une activité réelle sur le territoire ;
(d) l’absence de coopération avec les administrations fiscales, douanières et/ou judiciaires des autres pays ;
(e) la faiblesse ou l’absence de régulation financière.

La Suisse, la City de Londres et le Luxembourg accueillent la majorité des capitaux placés dans les paradis fiscaux. Il y a bien sûr également les Iles Caïmans, les Iles anglo-normandes, Hong-Kong, et d’autres lieux exotiques. Les détenteurs de fortunes qui veulent échapper au fisc ou ceux qui veulent blanchir des capitaux qui proviennent d’activités criminelles sont directement aidés par les banques qui font « passer » les capitaux par une succession de paradis fiscaux. Les capitaux généralement sont d’abord placés en Suisse, à la City de Londres ou au Luxembourg, transitent ensuite par d’autres paradis fiscaux encore plus opaques afin de compliquer la tâche des autorités qui voudraient suivre leurs traces et finissent par réapparaître la plupart du temps à Genève, Zurich, Berne, Londres ou Luxembourg, d’où ils peuvent se rendre si nécessaires vers d’autres destinations.
se trouvant dans les pays du G20 ou dans des territoires sous leur contrôle. Or ces sorties de capitaux – plus de 50 milliards de dollars par an, selon le rapport du panel présidé par l’ancien dirigeant sud-africain Thabo Mbeki- privent l’Afrique d’énormes ressources qui lui auraient permis de faire face à une catastrophe de cette nature.

La demande d’annulation de la dette africaine est également légitime au regard du faible pourcentage qu’elle représente par rapport aux plans adoptés par les pays du G20. On estime la dette africaine à 365 milliards de dollars cette année. Elle correspond à 16,6 % du plan de riposte de 2200 milliards de dollars adopté par les États-Unis. Le G20 a promis de mobiliser 5000 milliards de dollars pour relancer l’économie mondiale. La dette africaine représente 7,3 % de ce montant – moins de 10 %. Quant au service de la dette de l’Afrique, estimé à quelque 50 milliards de dollars en 2020, il correspond à 1 % du montant à mobiliser par le G20 ou encore 2,3% du plan des États-Unis.

On voit ainsi que la dette africaine et son service représentent des montants très faibles, voire dérisoires, en comparaison des plans de riposte des pays du G20. Mais pour les pays africains, ce sont des sommes considérables qui pourraient faire la différence dans la lutte contre la pandémie et ses conséquences économiques et sociales. Parfois, derrière des chiffres froids et apparemment insignifiants, ce sont des milliers, voire des millions, de vies qui sont en jeu.

Enfin, l’annulation de la dette est encore plus légitime d’un point de vue moral, même si la morale ne fait pas partie des valeurs de ceux qui dirigent le monde. On ne peut pas comprendre la faible réponse – pour ne pas dire l’indifférence – de la « communauté internationale » face à toutes les alarmes – le Secrétaire général des Nations-Unies parle de « chaos » et de « milliers de morts », le document du ministère français des Affaires étrangères, évoquant l’effondrement de plusieurs États, sans compter les avertissements répétés de l’OMS. Face à toutes ces catastrophes annoncées, la « communauté internationale » n’offre qu’une piètre « aumône » sous la forme d’un moratoire de…six mois, éventuellement reconductible, qu’il faudra payer un jour ou l’autre, au lieu d’annuler la dette publique du continent africain.

En tout état de cause, les pays africains doivent poursuivre l’option de l’annulation. Cela d’autant plus que c’est une demande plus que justifiée et qui bénéficie du soutien de la CNUCED ou encore celui du président français, renforcé par le soutien moral du Pape François. Elle bénéficie également du soutien de plusieurs ONG, membres du mouvement Jubilé, en Amérique du Nord, en Europe et dans les pays du Sud, qui demandent l’annulation de la dette des pays les plus vulnérables, dont de nombreux pays africains.

Du côté africain, le Premier ministre éthiopien, Abiy Ahmed, avait appelé le 24 mars le G20 à soutenir les économies africaines, avec un plan d’urgence de 150 milliards de dollars et l’annulant de la dette des pays à faibles revenus. Un appel qui rejoint, à quelques nuances près, celui du président sénégalais.

Pour toutes raisons, l’Union africaine ne doit pas se contenter du moratoire mais demander l’annulation de la dette publique du continent. Elle doit faire comprendre aux créanciers bilatéraux et multilatéraux que cette annulation serait la preuve la plus concrète de leur « solidarité » avec l’Afrique et ses peuples dans cette terrible épreuve contre le coronavirus.

 Changer de paradigme

Une fois de plus, l’Afrique réalise qu’elle ne peut compter sur la « communauté internationale » pour voler à son secours. La leçon fondamentale qu’elle doit en tirer est qu’elle doit avant tout compter sur ses propres forces.

En cette période de bouleversement mondial, l’heure doit être à une profonde introspection des dirigeants africains, surtout de la part de ceux dont les pays célèbrent le 60e anniversaire de leur « indépendance ». Comment en est-on arrivé là ? Faut-il continuer dans les voies suivies jusque-là ou bien faut-il un changement radical de cap ? Faut-il laisser les acteurs extérieurs – pays et institutions- continuer à dicter les politiques de développement de l’Afrique ? Ou bien faut-il que celle-ci ait enfin le courage et la lucidité de prendre son destin en main ?

En vérité, l’Afrique doit opérer un changement fondamental de paradigme, sinon les mêmes politiques conduiront aux mêmes résultats, tôt ou tard.

Au-delà des changements majeurs à court terme dans les orientations et le financement des politiques publiques, l’Afrique doit surtout engager une réflexion approfondie et sans complaisance sur la voie à suivre pour sortir de l’impasse. Il faudra pour cela deux conditions.

La première est de comprendre que le néolibéralisme est mort. Déjà, la crise financière internationale de 2008 avait sonné le glas du fondamentalisme de marché. La pandémie en cours ne fait que le confirmer de manière éclatante. Partout, dans le monde, on voit le retour en force de l’État- certains disent la revanche de l’État sur le marché- alors que les valeurs du néolibéralisme sont piétinées et discréditées. C’est pourquoi l’Afrique doit avoir le courage de rompre avec les politiques inspirées par le néolibéralisme, comme celles préconisées par la Banque mondiale, le FMI ou encore l’Organisation mondiale du commerce.

La deuxième condition est que dirigeants et décideurs africains comprennent enfin que le temps est venu pour l’Afrique de réfléchir par elle-même pour élaborer son propre modèle et mettre fin à l’acceptation de ceux conçus de l’extérieur pour elle et qui l’ont menée au bord du gouffre.

La réflexion doit être inclusive, démocratique et impliquer toutes les forces vives et les intelligences du continent et de la diaspora.

La réussite de l’Agenda 2063 de l’Union africaine est à ce prix.



Demba Moussa Dembélé

président de l’Africaine de recherche et de coopération pour l’appui au développement endogène

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