Dette, ceux qui subissent et ceux qui profitent

24 novembre 2011 par Damien Millet


Depuis la crise de la dette, le G20 a confié crédit et pouvoir au FMI qui intervient pour la première fois en Europe avec les mêmes recettes qui se sont révélées désastreuses au Sud. Les analyses de Damien Millet porte-parole du Comité pour l’annulation de la dette des pays du tiers-monde.

Entretien par Angélique Schaller

Vous avez travaillé sur la dette Dette Dette multilatérale : Dette qui est due à la Banque mondiale, au FMI, aux banques de développement régionales comme la Banque Africaine de Développement, et à d’autres institutions multilatérales comme le Fonds Européen de Développement.
Dette privée : Emprunts contractés par des emprunteurs privés quel que soit le prêteur.
Dette publique : Ensemble des emprunts contractés par des emprunteurs publics.
du Sud et le FMI FMI
Fonds monétaire international
Le FMI a été créé en 1944 à Bretton Woods (avec la Banque mondiale, son institution jumelle). Son but était de stabiliser le système financier international en réglementant la circulation des capitaux.

À ce jour, 188 pays en sont membres (les mêmes qu’à la Banque mondiale).

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. Avant de développer les analogies avec ce qui se passe en Europe, pouvez-vous retracer un rapide historique de cette institution ?

C’est une structure qui a considérablement évolué. Elle a été créée en 1944. L’idée était de prévenir les errements financiers qui avaient conduit à la Seconde Guerre mondiale. Fondé parallèlement à la Banque mondiale Banque mondiale
BM
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD) a été créée en juillet 1944 à Bretton Woods (États-Unis), à l’initiative de 45 pays réunis pour la première Conférence monétaire et financière des Nations unies. En 2011, 187 pays en étaient membres.

Créée en 1944 à Bretton Woods dans le cadre du nouveau système monétaire international, la Banque possède un capital apporté par les pays membres et surtout emprunte sur les marchés internationaux de capitaux. La Banque finance des projets sectoriels, publics ou privés, à destination des pays du Tiers Monde et de l’ex-bloc soviétique. Elle se compose des cinq filiales suivantes :
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD, 189 membres en 2017) octroie des prêts concernant de grands secteurs d’activité (agriculture et énergie), essentiellement aux pays à revenus intermédiaires.
L’Association internationale pour le développement (AID, ou IDA selon son appellation anglophone, 164 membres en 2003) s’est spécialisée dans l’octroi à très long terme (35 à 40 ans, dont 10 de grâce) de prêts à taux d’intérêt nuls ou très faibles à destination des pays les moins avancés (PMA).
La Société financière internationale (SFI) est la filiale de la Banque qui a en charge le financement d’entreprises ou d’institutions privées du Tiers Monde.
Enfin, le Centre international de règlements des différends relatifs aux investissements (CIRDI) gère les conflits d’intérêts tandis que l’Agence multilatérale de garantie des investissements (AMGI) cherche à favoriser l’investissement dans les PED. Avec l’accroissement de l’endettement, la Banque mondiale a, en accord avec le FMI, développé ses interventions dans une perspective macro-économique. Ainsi la Banque impose-t-elle de plus en plus la mise en place de politiques d’ajustement destinées à équilibrer la balance des paiements des pays lourdement endettés. La Banque ne se prive pas de « conseiller » les pays soumis à la thérapeutique du FMI sur la meilleure façon de réduire les déficits budgétaires, de mobiliser l’épargne interne, d’inciter les investisseurs étrangers à s’installer sur place, de libéraliser les changes et les prix. Enfin, la Banque participe financièrement à ces programmes en accordant aux pays qui suivent cette politique, des prêts d’ajustement structurel depuis 1982.

TYPES DE PRÊTS ACCORDÉS PAR LA BM :

1) Les prêts-projets : prêts classiques pour des centrales thermiques, le secteur pétrolier, les industries forestières, les projets agricoles, barrages, routes, distribution et assainissement de l’eau, etc.
2) Les prêts d’ajustement sectoriel qui s’adressent à un secteur entier d’une économie nationale : énergie, agriculture, industrie, etc.
3) Les prêts à des institutions qui servent à orienter les politiques de certaines institutions vers le commerce extérieur et à ouvrir la voie aux transnationales. Ils financent aussi la privatisation des services publics.
4) Les prêts d’ajustement structurel, censés atténuer la crise de la dette, qui favorisent invariablement une politique néo-libérale.
5) Les prêts pour lutter contre la pauvreté.
Site :
, le Fonds monétaire international (FMI) devait garantir la stabilité des monnaies sachant que le taux de change était fixe. Cela a fonctionné jusqu’en 1976 : les taux de change sont devenus libres, faisant du FMI une coquille vide. Parallèlement, les banques détenant ce qu’on appelait les euros-dollars ont cherché à les écouler. Ceux qui étaient alors demandeurs de capital étaient les pays du Sud.

Après dix ans de coquille vide, le FMI a retrouvé une utilité dans les années 80 ?

Suite à la crise de la dette des pays du Sud. Les pays occidentaux les avaient poussés à développer leurs exportations pour obtenir la monnaie nécessaire au remboursement d’une dette libellée en dollars. Mais si l’offre de produits tropicaux a beaucoup monté, avec la récession Récession Croissance négative de l’activité économique dans un pays ou une branche pendant au moins deux trimestres. liée au pétrole en 1973, la demande a baissé. Résultat, les prix ont chuté. Les taux d’intérêt Taux d'intérêt Quand A prête de l’argent à B, B rembourse le montant prêté par A (le capital), mais aussi une somme supplémentaire appelée intérêt, afin que A ait intérêt à effectuer cette opération financière. Le taux d’intérêt plus ou moins élevé sert à déterminer l’importance des intérêts.
Prenons un exemple très simple. Si A emprunte 100 millions de dollars sur 10 ans à un taux d’intérêt fixe de 5 %, il va rembourser la première année un dixième du capital emprunté initialement (10 millions de dollars) et 5 % du capital dû, soit 5millions de dollars, donc en tout 15millions de dollars. La seconde année, il rembourse encore un dixième du capital initial, mais les 5 % ne portent plus que sur 90 millions de dollars restants dus, soit 4,5 millions de dollars, donc en tout 14,5 millions de dollars. Et ainsi de suite jusqu’à la dixième année où il rembourse les derniers 10 millions de dollars, et 5 % de ces 10 millions de dollars restants, soit 0,5 millions de dollars, donc en tout 10,5 millions de dollars. Sur 10 ans, le remboursement total s’élèvera à 127,5 millions de dollars. En général, le remboursement du capital ne se fait pas en tranches égales. Les premières années, le remboursement porte surtout sur les intérêts, et la part du capital remboursé croît au fil des ans. Ainsi, en cas d’arrêt des remboursements, le capital restant dû est plus élevé…
Le taux d’intérêt nominal est le taux auquel l’emprunt est contracté. Le taux d’intérêt réel est le taux nominal diminué du taux d’inflation.
qui étaient indexés à ceux américains ont augmenté. Le Mexique a été le premier à tirer la sonnette d’alarme sur son incapacité à rembourser. D’autres ont suivi. Le FMI est alors devenu l’huissier des créanciers. Il prêtait de l’argent pour aider à rembourser, mais en contrepartie, intervenait sur les choix politiques. Les premiers concernés ont été les pays d’Afrique. Le dragon asiatique va, lui, tomber durant la crise de 1997. Mais globalement, entre 1980 et 2000, tous ont vu arriver le FMI.

Le FMI et ses fameux « plans d’ajustement » ?

Oui, car la priorité absolue était le remboursement de la dette, pas le développement du pays. Dès lors, une seule solution : baisser les dépenses, augmenter les recettes. Les budgets sociaux, l’éducation, la santé, les salaires… Tout devait être revu à la baisse. Tandis que les exportations devaient augmenter. Exit le mil ou le sorgho qui n’ont pas intéressé les exportateurs. Tout a été misé sur le café et le coton. Sans oublier les dévaluations des monnaies pour être plus compétitifs à l’exportation, les privatisations, les augmentations de la TVA… ou encore la possibilité, au nom du libéralisme économique, de permettre aux entreprises étrangères de venir investir sans entrave ni contrainte.

Le cercle vicieux a cependant fini par se rompre ?

Le FMI a fini par perdre en légitimité. Il y a eu les émeutes de la faim associées à des émeutes anti-FMI par les populations, aidées en cela par des élites locales pressées de rejeter la faute sur d’autres. Pourtant, il s’agit bien d’un problème de classe et les élites sont souvent complices du FMI. Des pays commencent à refuser l’aide de cette institution, comme la Malaisie. L’Indonésie aussi finit par comprendre... C’est aussi une période où le FMI connaît des problèmes de gouvernance interne, de plus en plus de pays étant fatigués de se contenter de strapontins quand la direction était systématiquement dévolue à des Européens. Sans oublier enfin, le cours des matières premières qui repart à la hausse après 25 années de baisse. Avec l’éclatement de la bulle internet, des capitaux volatiles cherchent de nouveaux investissements et misent sur les bourses de matières premières qui, tellement basses, ne peuvent que monter. D’autres éléments entrent aussi en jeu, les sécheresses qui font baisser la production, l’émergence des biocarburants… Avec ce cours qui remonte, les pays retrouvent de l’oxygène et accumulent des réserves. Certains remboursent leur prêt de manière anticipée au FMI et au Club de Paris Club de Paris Créé en 1956, il s’agit du groupement d’États créanciers (22) spécialisés dans la normalisation des défauts de paiement des PED. Depuis sa création, la présidence est traditionnellement assurée par un Français - en 2019, c’est la directrice du Trésor français, Odile RENAUD BASSO, qui en assure la présidence. Les États membres du Club de Paris ont rééchelonné la dette de près de 90 pays en développement. Les membres du Club de Paris détiennent près de 30 % du stock de la dette du Tiers Monde.

Les liens entre le Club de Paris et le FMI sont extrêmement étroits ; ils se matérialisent par le statut d’observateur dont jouit le FMI dans les réunions - confidentielles - du Club de Paris. Le FMI joue un rôle clé dans la stratégie de la dette mise en œuvre par le Club de Paris qui s’en remet à son expertise et son jugement macro-économiques pour mettre en pratique l’un des principes essentiels du Club de Paris : la conditionnalité.

Réciproquement, l’action du Club de Paris préserve le statut de créancier privilégié du FMI et la conduite de ses stratégies d’ajustement dans les pays en voie de développement.

Site web :
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Et pourtant, ca continue ?

Oui car on est en train de faire la même chose au Nord. La crise a fourni des opportunités pour imposer les mêmes logiques. Les stratégies sont différentes, ce sont celles du choc décalé. Dans un premier temps, on a laissé des amortisseurs sociaux dont on a même dit que c’était grâce à eux que l’Europe avait mieux résisté à la crise. Pourtant, on les démantèle dans un deuxième temps. Il y a certes des différences avec le Sud. Notamment le fait que la dette est libellée dans les monnaies des pays. Ce qui donne des leviers supplémentaires pour la rembourser comme par exemple le recours à la planche à billet ou l’augmentation des impôts. Mais ces leviers, on se refuse à les utiliser. Et on entre donc dans la même logique d’endettement qui a plombé le Sud.

Pourquoi cela peut-il se reproduire ?

Parce que le clivage est moins nord-sud que de classes : il y a ceux à qui la dette profite et ceux qui la subissent. En théorie, les hommes politiques gèrent l’intérêt commun et les banques des profits. Dans les faits, ils sont tous dans la même logique : ils ont été formés dans les mêmes universités et gravitent dans les mêmes milieux.

Pourquoi les populations acceptent-elles cela comme une évidence ?

Ce sont les périodes de croissance qui sont propices aux revendications, pas celles de crise. Les peuples vivent un stress psychologique très fort, tout est remis en cause et les gens ont peur de perdre le peu qu’ils ont. Là, tout peut passer, tous les discours sur les sacrifices nécessaires même si ces derniers ne sont évidemment pas réalisés par tout le monde.



Professeur de mathématiques, Damien Millet est porte-parole du Comité pour l’annulation de la dette des pays du tiers monde (CADTM), structure avec laquelle il vient de publier La dette ou la vie, co-dirigée avec Eric Toussaint, et qui vient de recevoir le prix du livre politique de la foire éponyme de Liège.

Damien Millet

professeur de mathématiques en classes préparatoires scientifiques à Orléans, porte-parole du CADTM France (Comité pour l’Annulation de la Dette du Tiers Monde), auteur de L’Afrique sans dette (CADTM-Syllepse, 2005), co-auteur avec Frédéric Chauvreau des bandes dessinées Dette odieuse (CADTM-Syllepse, 2006) et Le système Dette (CADTM-Syllepse, 2009), co-auteur avec Eric Toussaint du livre Les tsunamis de la dette (CADTM-Syllepse, 2005), co-auteur avec François Mauger de La Jamaïque dans l’étau du FMI (L’esprit frappeur, 2004).

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