Dette du tiers monde : Vers une nouvelle crise ?(1/2)

6 septembre 2010 par Renaud Vivien , Pascal André


La crise économique et financière de 2008 n’en finit pas de faire sentir ses effets dans le Sud : explosion du nombre de chômeurs, réduction de l’aide publique au développement, augmentation du nombre de personnes souffrant de la faim, etc. Une paupérisation qui risque encore de s’accélérer dans les prochains mois, puisqu’une nouvelle crise de la dette publique externe est en préparation. Le point avec Renaud Vivien, juriste et membre du Comité pour l’abolition de la dette du Tiers Monde (CADTM).

Quelles sont les principales conséquences de la crise de 2008 pour les pays du Tiers Monde ?

Cette crise a évidemment un impact direct, mécanique, sur le niveau de la dette Dette Dette multilatérale : Dette qui est due à la Banque mondiale, au FMI, aux banques de développement régionales comme la Banque africaine de développement, et à d’autres institutions multilatérales comme le Fonds européen de développement.
Dette privée : Emprunts contractés par des emprunteurs privés quel que soit le prêteur.
Dette publique : Ensemble des emprunts contractés par des emprunteurs publics.
des pays du Sud. En effet, le niveau des réserves de change dans lesquelles ils puisent pour rembourser leur dette externe a drastiquement diminué ces deux dernières années. Et comme les revenus qu’ils tiraient de leurs exportations ont également chuté, de nombreux pays en développement (PED) risquent de rencontrer de grands problèmes de remboursement dans les mois et les années qui viennent. Il faut également préciser que le coût du remboursement de la dette a connu une forte hausse depuis juillet 2008. Et cela pour deux raisons : l’augmentation des primes de risque payées par les PED pour emprunter sur les marchés financiers Marchés financiers
Marché financier
Marché des capitaux à long terme. Il comprend un marché primaire, celui des émissions et un marché secondaire, celui de la revente. À côté des marchés réglementés, on trouve les marchés de gré à gré qui ne sont pas tenus de satisfaire à des conditions minimales.
internationaux ont fortement augmenté et l’appréciation du dollars, monnaie avec laquelle ils remboursent leurs dettes. En plus, il est forte probable que la dette publique augmente en raison de la reprise par les États des dettes du secteur privé, comme cela s’est fait dans de nombreux pays industrialisés comme la Belgique. D’autres acteurs ont récemment encore aggravé la situation d’endettement des PED. C’est le cas notamment des pays comme la Chine ou le Brésil qui accordent certains prêts léonins aux autres PED. Enfin, cette crise de la dette en gestation est une aubaine pour les fonds vautours Fonds vautour
Fonds vautours
Fonds d’investissement qui achètent sur le marché secondaire (la brocante de la dette) des titres de dette de pays qui connaissent des difficultés financières. Ils les obtiennent à un montant très inférieur à leur valeur nominale, en les achetant à d’autres investisseurs qui préfèrent s’en débarrasser à moindre coût, quitte à essuyer une perte, de peur que le pays en question se place en défaut de paiement. Les fonds vautours réclament ensuite le paiement intégral de la dette qu’ils viennent d’acquérir, allant jusqu’à attaquer le pays débiteur devant des tribunaux qui privilégient les intérêts des investisseurs, typiquement les tribunaux américains et britanniques.
 : ces fonds d’investissement Fonds d’investissement Les fonds d’investissement (private equity) ont pour objectif d’investir dans des sociétés qu’ils ont sélectionnées selon certains critères. Ils sont le plus souvent spécialisés suivant l’objectif de leur intervention : fonds de capital-risque, fonds de capital développement, fonds de LBO (voir infra) qui correspondent à des stades différents de maturité de l’entreprise. privés rachètent à très bas prix des dettes de PED à leur indu pour ensuite les contraindre par voie judiciaire à les rembourser au prix fort, c’est-à-dire le montant initial des dettes, augmenté d’intérêts, de pénalités de retard et de divers frais de justice. Tous les ingrédients sont donc réunis pour qu’éclate une nouvelle crise de la dette, semblable à celle de 1982. Cela ne fait aucun doute.

Les institutions financières internationales, par contre, en sortent plutôt renforcées ?

Oui, c’est exact. Au début des années 2000, la Banque mondiale Banque mondiale
BM
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD) a été créée en juillet 1944 à Bretton Woods (États-Unis), à l’initiative de 45 pays réunis pour la première Conférence monétaire et financière des Nations unies. En 2011, 187 pays en étaient membres.

Créée en 1944 à Bretton Woods dans le cadre du nouveau système monétaire international, la Banque possède un capital apporté par les pays membres et surtout emprunte sur les marchés internationaux de capitaux. La Banque finance des projets sectoriels, publics ou privés, à destination des pays du Tiers Monde et de l’ex-bloc soviétique. Elle se compose des cinq filiales suivantes :
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD, 189 membres en 2017) octroie des prêts concernant de grands secteurs d’activité (agriculture et énergie), essentiellement aux pays à revenus intermédiaires.
L’Association internationale pour le développement (AID, ou IDA selon son appellation anglophone, 164 membres en 2003) s’est spécialisée dans l’octroi à très long terme (35 à 40 ans, dont 10 de grâce) de prêts à taux d’intérêt nuls ou très faibles à destination des pays les moins avancés (PMA).
La Société financière internationale (SFI) est la filiale de la Banque qui a en charge le financement d’entreprises ou d’institutions privées du Tiers Monde.
Enfin, le Centre international de règlements des différends relatifs aux investissements (CIRDI) gère les conflits d’intérêts tandis que l’Agence multilatérale de garantie des investissements (AMGI) cherche à favoriser l’investissement dans les PED. Avec l’accroissement de l’endettement, la Banque mondiale a, en accord avec le FMI, développé ses interventions dans une perspective macro-économique. Ainsi la Banque impose-t-elle de plus en plus la mise en place de politiques d’ajustement destinées à équilibrer la balance des paiements des pays lourdement endettés. La Banque ne se prive pas de « conseiller » les pays soumis à la thérapeutique du FMI sur la meilleure façon de réduire les déficits budgétaires, de mobiliser l’épargne interne, d’inciter les investisseurs étrangers à s’installer sur place, de libéraliser les changes et les prix. Enfin, la Banque participe financièrement à ces programmes en accordant aux pays qui suivent cette politique, des prêts d’ajustement structurel depuis 1982.

TYPES DE PRÊTS ACCORDÉS PAR LA BM :

1) Les prêts-projets : prêts classiques pour des centrales thermiques, le secteur pétrolier, les industries forestières, les projets agricoles, barrages, routes, distribution et assainissement de l’eau, etc.
2) Les prêts d’ajustement sectoriel qui s’adressent à un secteur entier d’une économie nationale : énergie, agriculture, industrie, etc.
3) Les prêts à des institutions qui servent à orienter les politiques de certaines institutions vers le commerce extérieur et à ouvrir la voie aux transnationales. Ils financent aussi la privatisation des services publics.
4) Les prêts d’ajustement structurel, censés atténuer la crise de la dette, qui favorisent invariablement une politique néo-libérale.
5) Les prêts pour lutter contre la pauvreté.
Site :
et le Fons monétaire international (FMI FMI
Fonds monétaire international
Le FMI a été créé en 1944 à Bretton Woods (avec la Banque mondiale, son institution jumelle). Son but était de stabiliser le système financier international en réglementant la circulation des capitaux.

À ce jour, 188 pays en sont membres (les mêmes qu’à la Banque mondiale).

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) étaient confrontés à une grave crise de légitimité, ainsi qu’à des difficultés financières et à une perte d’influence. Des voix s’élevaient, un peu partout à travers le monde, pour réclamer une réforme de son fonctionnement, jugé non démocratique. De plus, entre 2004 et 2008, la hausse importante du prix des produits de base a accru les réserves de change des pays en développement. Plusieurs pays du Sud, comme le Brésil, l’Argentine, la Turquie ou l’Indonésie, les ont utilisées pour rembourser de manière anticipée la Banque mondiale et le FMI afin de reconquérir une certaine autonomie. Ce qui n’a pas été sans conséquence sur le financement du FMI lui-même, car un remboursement anticipé implique pour lui un gros manque à gagner. Mais à partir de 2008, l’aggravation de la crise économique mondiale a radicalement modifié la situation. Le FMI a été remis sur le devant de la scène pour apporter des liquidités Liquidité
Liquidités
Capitaux dont une économie ou une entreprise peut disposer à un instant T. Un manque de liquidités peut conduire une entreprise à la liquidation et une économie à la récession.
aux PED qui en manquaient et a vu, en avril 2009, ses moyens tripler par le G20 G20 Le G20 est une structure informelle créée par le G7 (Allemagne, Canada, États-Unis, France, Italie, Japon, Royaume-Uni) à la fin des années 1990 et réactivée par lui en 2008 en pleine crise financière dans le Nord. Les membres du G20 sont : Afrique du Sud, Allemagne, Arabie saoudite, Argentine, Australie, Brésil, Canada, Chine, Corée du Sud, États-Unis, France, Inde, Indonésie, Italie, Japon, Mexique, Royaume-Uni, Russie, Turquie, Union européenne (représentée par le pays assurant la présidence de l’UE et la Banque Centrale européenne ; la Commission européenne assiste également aux réunions). L’Espagne est devenue invitée permanente. Des institutions internationales sont également invitées aux réunions : le Fonds monétaire international, la Banque mondiale. Le Conseil de stabilité financière, la BRI et l’OCDE assistent aussi aux réunions. de Londres. Le voilà donc mandaté pour une nouvelle vie, et cela sans avoir eu à changer de stratégie.

Qu’entendez-vous par là ?

Je veux dire par là que le fond idéologique n’a pas changé : la logique de l’ajustement structurel, imposée au lendemain de la crise de la dette de 1982 (voir encadré) et teintée aujourd’hui de « bonne gouvernance », est toujours en place depuis l’avènement de la crise économique mondiale, tant dans les pays du Sud que dans ceux de l’Est. L’objectif étant d’imposer aux pays endettés des réformes antisociales et des politiques de libéralisation économique bénéficiant principalement aux sociétés transnationales, avec la complicité des élites dirigeantes de ces pays. Alors que l’année 2010 est censée célébrer le cinquantenaire des indépendances des pays africains, le néo-colonialisme perdure et le mécanisme de la dette en est un élément majeur, puisque les politiques dictées par les bailleurs de fonds occidentaux nient le droit de ces États, indépendants en droit, d’être souverains économiquement et politiquement.

Recueilli par Pascal ANDRÉ

Que s’est-il passé en 1982 ?

Durant les années 1970, le remboursement de la dette des pays du Tiers Monde était en général soutenable. Mais au tournant des années 1980, les pays du Sud ont dû rembourser davantage en disposant de revenus moindres, du fait de la forte baisse enclenchée par les cours des matières premières sur le marché international. Devenus incapables de faire face aux échéances de remboursement, ils ont été pris dans un cercle vicieux puisqu’ils se sont endettés à nouveau pour pouvoir rembourser les emprunts internationaux, mais en payant cette fois des intérêts très élevés et en signant au préalable avec le FMI une lettre d’intention dans laquelle ils s’engageaient à appliquer toute une série de conditionnalités Conditionnalités Ensemble des mesures néolibérales imposées par le FMI et la Banque mondiale aux pays qui signent un accord, notamment pour obtenir un aménagement du remboursement de leur dette. Ces mesures sont censées favoriser l’« attractivité » du pays pour les investisseurs internationaux mais pénalisent durement les populations. Par extension, ce terme désigne toute condition imposée en vue de l’octroi d’une aide ou d’un prêt. détaillées dans les plans d’ajustement structurel. Le piège de la dette s’est alors subitement refermé sur eux.

En quoi consiste les PAS ?

Les PAS sont composés de différentes mesures visant à dégager des ressources financières le plus rapidement possible pour les consacrer au remboursement de la dette. En voici les princiaples : suppression des subventions aux produits et services de première nécessité, réduction drastique des budgets sociaux (éducations, santé, logement, etc.), gel des salaires des fonctionnaires et licenciements importants dans la fonction publique, dévaluation Dévaluation Modification à la baisse du taux de change d’une monnaie par rapport aux autres. de la monnaie nationale afin de rendre les produits exportés moins chers et donc plus compétitifs sur le marché mondial, ouverture totale des marchés par la suppression des barrières douanières, développement des exportations et spécialisation dans quelques produits pour se procurer les devises nécessaires au remboursement de la cette, ce qui conduit à réduire les cultures vivrières Vivrières Vivrières (cultures)

Cultures destinées à l’alimentation des populations locales (mil, manioc, sorgho, etc.), à l’opposé des cultures destinées à l’exportation (café, cacao, thé, arachide, sucre, bananes, etc.).
destinées à l’alimentation des populations, etc. En résumé, la politique économique et sociale de l’État débiteur est donc passée sous contrôle du FMI, entraînant quasi immédiatement une dégradation des conditions de vie des populations. Le pire, c’est que ces mesures n’ont pas eu l’effet escompté, bien au contraire. Sur la période 1970-2007, la dette extérieure publique à long terme des PED est passée de 46 à 1.350 milliards de dollars, alors que les PED ont remboursé dans le même temps 4.350 milliards de dollars.

Petit lexique

- Réserves de change  : liquidités internationales détenues par les Banques centrales qui leur permettent d’intervenir sur le marché des changes Marché des changes Marché sur lequel s’échangent et sont cotées les devises. et des financer les échanges internationaux.
-  Dette externe  : l’ensemble des dettes qui sont dues par un pays, État, entreprises et particuliers compris, à des prêteurs étrangers.
-  Dette interne  : l’ensemble des créances Créances Créances : Somme d’argent qu’une personne (le créancier) a le droit d’exiger d’une autre personne (le débiteur). détenues par les agents économiques résidents d’un État souverain sur cet État.
-  Léonin  : qui est très inégal, très défavorable, très dur pour une des deux parties qui contractent un arrangement, un traité et qui s’en trouve gravement lésée.

Interview parue dans le journal Dimanche Express du 22 aout 2010




Renaud Vivien est également l’auteur de « L’annulation de la dette du Tiers Monde », Courrier hebdomadaire du CRISP, n°2046-2047, 12,40 EUR (peut-être commandé en ligne sur le site du Centre de recherche et d’information socio-politiques : www.crisp.be).

Renaud Vivien

membre du CADTM Belgique, juriste en droit international. Il est membre de la Commission pour la Vérité sur la dette publique de la Grèce créée le 4 avril 2015. Il est également chargé de plaidoyer à Entraide et Fraternité.

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