Dette et écologie en Inde

24 juin par Sushovan Dhar

Photo by Vinoth Chandar (CC)

Du 9 novembre au 1er décembre 2015, la ville de Chennai dans le sud de l’Inde et la région avoisinante ont subi des pluies torrentielles continues qui ont eu pour conséquences les pires inondations des cent dernières années. Quelques mois seulement avant cette catastrophe les réserves d’eau atteignaient un déficit abyssal de 90 %, ce qui faisait craindre une pénurie. Cette situation paradoxale est devenue inévitable suite au déchaînement d’urbanisation sauvage qui contrevient à tous les règlements et l’appropriation de la gestion de l’eau par des intérêts privés liés à des fonctionnaires corrompus. Simultanément nous avons assisté à des manifestations météorologiques extrêmes (orages très violents, chutes de grêle) dans différentes parties de l’Inde du nord et du centre, y compris les états du Rajasthan, du Madhya Pradesh et de l’Uttar Pradesh, qui ont entraîné des pertes considérables, avec mort d’hommes.

Impacts inégaux

Il est indéniable que presque toutes les parties de la société sont affectées par ce type de catastrophes climatiques dont la fréquence n’a fait qu’augmenter ces dernières décennies. Mais tous ne paient pas au même titre. Les conséquences de la destruction de l’environnement et du changement climatique sont manifestement beaucoup plus graves pour les classes laborieuses et pauvres partout dans le monde.

Ouragans, cyclones et sécheresses de plus en plus fréquents, températures extrêmes, épidémies de maladies nouvelles, inondations comme celles qui ont eu lieu à Chennai, sont les tristes caractéristiques de notre époque. Des changements de saison erratiques entraînent des précipitations et des écarts de températures imprévisibles. En Inde, où 92 % des travailleurs sont actifs Actif
Actifs
En général, le terme « actif » fait référence à un bien qui possède une valeur réalisable, ou qui peut générer des revenus. Dans le cas contraire, on parle de « passif », c’est-à-dire la partie du bilan composé des ressources dont dispose une entreprise (les capitaux propres apportés par les associés, les provisions pour risques et charges ainsi que les dettes).
dans le secteur informel et dépendent de conditions climatiques, ces changements de saison ont des implications multiples. L’agriculture (y compris la chasse, la pêche et l’exploitation forestière) mobilise 49 % des travailleurs. |1| Il faut noter également que d’importants secteurs de la population indienne, surtout les pauvres et les personnes vulnérables (les femmes, les enfants, les dalits, les peuples indigènes, les habitants des régions côtières et montagneuses, les habitants des îles, etc.) dépendent de métiers affectés par le climat.

En Asie du Sud et en Afrique subsaharienne, tout comme dans le sous-continent indien, une proportion importante de la population travaille dans l’agriculture. En Afrique subsaharienne, l’augmentation du nombre d’emplois dans l’agriculture représente la moitié de l’augmentation des emplois entre 1999 et 2009. En Asie du Sud, presque 33% de la croissance de l’emploi depuis 1999 a eu lieu dans l’agriculture. |2| Or c’est ce secteur qui sera le plus affecté par le changement climatique. Les perturbations saisonnières et autres phénomènes liés au changement climatique affectent déjà considérablement les ressources naturelles de l’Inde pour l’agriculture, les zones côtières, la sécurité alimentaire, le logement.

Agriculture

Les conséquences de la destruction de l’environnement et du changement climatique sont beaucoup plus graves pour les classes laborieuses et pauvres Le système agricole indien – divisé en 15 zones agro-climatiques – comprend des façons de cultiver la terre et des récoltes saisonnières très diverses. La plupart sont très facilement affectées par un changement climatique et donc toute augmentation de l’incertitude dans la variabilité climatique représente un défi de taille. Les effets directs (changements de température, précipitations, concentrations de dioxyde de carbone) et les effets indirects (changements dans l’humidité des sols, fréquence des épidémies et des fléaux naturels) ont évidemment des conséquences néfastes.

Comme presque la moitié de la population indienne dépend de l’agriculture et de secteurs connexes comme l’élevage et la pêche, il y a déjà actuellement un risque de pénurie et la production alimentaire est déjà touchée par les changements climatiques. Une proportion importante de la population est déjà déstabilisée par les sécheresses et les inondations qui entraînent la perte de récoltes.

Les conséquences néfastes sur les écosystèmes et la biodiversité, indispensables à la survie de ménages en région rurale et à la sécurité alimentaire du pays, se font déjà sentir. Au fil des années, la situation s’est aggravée à cause de la pression démographique, de la détérioration des conditions environnementales, de la déforestation, d’une urbanisation sauvage, de la construction de barrages sur des fleuves, etc.

Photo by Neil Palmer - CIAT (CC)


Conditions météorologiques extrêmes, vulnérabilité accrue

D’ici 2025, plus de la moitié de la population des PED sera ‘très vulnérable’ aux inondations et aux tempêtes. Ce sont aussi ces populations qui sont le plus affectées par la dette Dette Dette multilatérale : Dette qui est due à la Banque mondiale, au FMI, aux banques de développement régionales comme la Banque Africaine de Développement, et à d’autres institutions multilatérales comme le Fonds Européen de Développement.
Dette privée : Emprunts contractés par des emprunteurs privés quel que soit le prêteur.
Dette publique : Ensemble des emprunts contractés par des emprunteurs publics.
extérieure
Si les exemples et les données ci-dessus sont principalement tirés de l’expérience indienne, la situation est globalement la même pour tous les pays du Sud. De l’Asie à l’Afrique en passant par l’Amérique latine, le changement climatique a accentué la fréquence et l’intensité de phénomènes météorologiques extrêmes. Le cycle de l’eau s’en trouve perturbé : sécheresses, cyclones et inondations. Ces bouleversements ont à leur tour entraîné de nouvelles vulnérabilités aux conséquences socio-économiques et géographiques différenciées. Les pauvres, les marginaux et des pans importants de la classe ouvrière qui résistent moins bien aux désastres en souffrent déjà. Leur malheur se conjugue au fait qu’ils en sont réduits à vivre dans des espaces marginalisés à cause de la répartition inégale de la propriété foncière et de la distribution des ressources et, pour couronner le tout, des attaques sur les biens communs menées par les capitalistes.

Rejetés toujours plus loin par diverses activités de ‘développement’, contraints de s’installer sur des terres menacées comme des pentes raides ou des plaines inondables, ils mènent une vie précaire et arrivent difficilement à se procurer le minimum nécessaire. De même l’Afrique connaît des sécheresses terribles, de la pollution au mercure à cause des mines d’or et de la pollution au dioxyde de soufre à cause des mines de cuivre ainsi que d’autres problèmes communs à beaucoup de pays « dits » en développement.

Aujourd’hui, 96 % des décès dus à des catastrophes naturelles ont lieu dans des pays en développement. D’ici 2025, plus de la moitié de la population de ces pays sera ‘très vulnérable’ aux inondations et aux tempêtes. Non sans ironie, ce sont aussi ces populations qui sont le plus affectées par la dette extérieure. Les catastrophes induites par le changement climatique vont perturber l’équilibre économique, la santé, l’éducation et vont endommager les logements et l’infrastructure de secteurs vulnérables. C’est le résultat du manque total de légitimité des modèles de développement utilisés par les pays industrialisés (et récemment imités dans beaucoup de pays en développement, y compris dans les pays dits émergents).


Conséquences asymétriques

Ces pays ne disposent pas des ressources qui leur permettraient de s’adapter en prenant des mesures comme la construction de digues et de remblais. Il est indubitable que ceux qui seront les plus vulnérables sont aussi ceux qui mènent déjà des existences précaires dans des régions à risques.

L’augmentation de la température au niveau planétaire a déjà entraîné la fonte de 5 trillions de tonnes |3| de neige polaire entre 2002 et 2014. Conséquence : le niveau des mers a déjà monté et submergé des îles sans relief et des zones côtières, avec à la clé l’exode de dizaines de milliers de personnes. Les conséquences sociales de l’augmentation du niveau des mers ne peuvent échapper à personne. Il suffit de mentionner que 10 millions d’Egyptiens vivent à moins d’un mètre au-dessus du niveau de la mer, de même que 15 millions de Bengalis, 30 millions de Chinois et d’Indiens, environ 20 millions de Vietnamiens. |4|


Consommation inégale, émissions disproportionnées

La plupart des émissions de GES proviennent de pays qui se sont enrichis grâce au développement industriel. À peu près deux tiers des émissions proviennent des États-Unis, d’Europe et du Japon, des pays qui comptent un septième de la population et monopolisent la moitié de la richesse planétaire. Il y a une corrélation entre émission de GES et richesse. Les émissions d’un habitant des États Unis sont en moyenne de 18 tonnes métriques par personne et par an comparé à la malheureuse tonne de dioxyde de carbone émise par un Bangladeshi sur une année. Le modèle de consommation est déterminant pour le taux d’émission et les pauvres consomment nécessairement moins que les riches.

C’est dans ce contexte que nous pouvons affirmer que les pays industrialisés sont responsables d’une dette écologique Dette écologique La dette écologique est la dette contractée par les pays industrialisés envers les autres pays à cause des spoliations passées et présentes de leurs ressources naturelles, auxquelles s’ajoutent la délocalisation des dégradations et la libre disposition de la planète afin d’y déposer les déchets de l’industrialisation.

La dette écologique trouve son origine à l’époque coloniale et n’a cessé d’augmenter à travers diverses activités :


- La « dette du carbone ». C’est la dette accumulée en raison de la pollution atmosphérique disproportionnée due aux grandes émissions de gaz de certains pays industriels, avec, à la clé, la détérioration de la couche d’ozone et l’augmentation de l’effet de serre.

- La « biopiraterie ». C’est l’appropriation intellectuelle des connaissances ancestrales sur les semences et sur l’utilisation des plantes médicinales et d’autres végétaux par l’agro-industrie moderne et les laboratoires des pays industrialisés qui, comble de l’usurpation, perçoivent des royalties sur ces connaissances.

- Les « passifs environnementaux ». C’est la dette due au titre de l’exploitation sous-rémunérée des ressources naturelles, grevant de surcroît les possibilités de développement des peuples lésés : pétrole, minéraux, ressources forestières, marines et génétiques.

- L’exportation vers les pays les plus pauvres de produits dangereux fabriqués dans les pays industriels.

Dette écologique et dette extérieure sont indissociables. L’obligation de payer la dette extérieure et ses intérêts impose aux pays débiteurs de réaliser un excédent monétaire. Cet excédent provient pour une part d’une amélioration effective de la productivité et, pour une autre part, de l’appauvrissement des populations de ces pays et de l’abus de la nature. La détérioration des termes de l’échange accentue le processus : les pays les plus endettés exportent de plus en plus pour obtenir les mêmes maigres recettes tout en aggravant mécaniquement la pression sur les ressources naturelles.
très lourde. C’est l’utilisation humaine des carburants fossiles qui a déclenché le processus de changement climatique.

L’exigence actuelle que la dette climatique soit payée n’est que la première étape dans un long processus, similaire à celui de la décolonisation, où les pays du Nord doivent reconnaître que leurs “modèles de développement”, où profits et marchés sont les facteurs dominants, ne peuvent pas être efficaces dans la réorganisation d’une nouvelle société. Non seulement il est urgent d’arrêter notre dépendance par rapport aux carburants fossiles, mais il est de leur devoir de reconnaître leur responsabilité et de payer l’ardoise. Enfin il ne s’agit surtout pas de créer de nouvelles stratégies de marché pour privatiser la nature et contribuer à la corruption et au chaos financier mondial. Il faut que cela mène à la justice, par le paiement direct aux victimes de la crise qu’ils ont provoqué.


Cet article est extrait du magazine du CADTM : Les Autres Voix de la Planète


Notes

|1| Source : India Labour and Employment Report 2014, Institute for Human Development, New Delhi

|2| Source : FAO, Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture, voir http://www.fao.org/docrep/015/i2490...

|3| Rev. Jim Conn, Crimes Against Nature
http://capitalandmain.com/latest-ne...

|4| Daniel Tanuro, ‘Face à l’urgence écologique : projet de société, programme, écologie’ http://www.contretemps.eu/intervent...