Dette publique : L’Afrique qui en a marre !

2 avril 2014 par Françoise Wasservogel

Réclamer le dédommagement des peuples victimes de la traite négrière et du travail forcé imposé par les colons ; refuser de payer les dettes publiques illégitimes et odieuses ; exiger l’annulation des politiques d’austérité imposées par les Institutions financières internationales (IFI) ; synchroniser les luttes pour le bien-être et l’émancipation des peuples.

Les 22 et 23 mars derniers, des femmes et des hommes du Bénin, du Burkina, du Cameroun, du Mali, du Niger, du Maroc, de RD Congo, du Sénégal, de Tunisie et du Togo, toutes et tous membres d’organisations de leur sous-région, se sont retrouvés en Tunisie pour la première édition de l’Université du Réseau Afrique du CADTM (Comité pour l’Annulation de la Dette Dette Dette multilatérale : Dette qui est due à la Banque mondiale, au FMI, aux banques de développement régionales comme la Banque Africaine de Développement, et à d’autres institutions multilatérales comme le Fonds Européen de Développement.
Dette privée : Emprunts contractés par des emprunteurs privés quel que soit le prêteur.
Dette publique : Ensemble des emprunts contractés par des emprunteurs publics.
du Tiers Monde). L’émotion était vive à Hammamet-Tunis. La dette publique, imposée aux citoyens du Sud depuis des décennies, n’est pas un propos d’intellectuels, c’est l’affaire de tous les citoyens. Chacun est contre la dette publique qui ne lui a apporté aucun bien-être, mais il ne le sait pas, pire il croit que c’est un devoir de rembourser cette dette.

Depuis 1980, par le « jeu » du « service » et de la « charge » de la dette, l’endettement du « Tiers monde » a quadruplé, alors que la dette elle-même a déjà été remboursée 6 fois. Le cercle vicieux de la dette n’est rien d’autre que l’esclavage moderne de l’Afrique. Les discours officiels, largement médiatisés, manipulent l’opinion pour lui faire accepter docilement le poids de la dette. Et pourtant, une immense part de la dette publique de chaque pays est odieuse ou illégitime. Elle est odieuse quand, au moment des indépendances, elle a été imposée aux jeunes États par les colons qui s’estimaient lésés par cette perte territoriale. Elle est odieuse lorsque l’emprunt a été contracté par un régime dictatorial au profit des seuls décideurs locaux et des gens qui leur étaient liés. Elle est illégitime quand l’emprunt n’est pas utilisé pour le développement humain des populations. Elle est illégitime lorsque, sous couvert « d’aide au développement » ou de « dons », les IFI accordent des prêts en imposant à l’État, donc aux citoyens, des plans d’ajustement structurel Ajustement structurel Politique économique imposée par le FMI en contrepartie de l’octroi de nouveaux prêts ou de l’échelonnement d’anciens prêts. assortis de conditionnalités draconiennes, qui n’améliorent en rien leur quotidien, au contraire, puisqu’ils ne visent qu’à améliorer le « climat des affaires, c’est-à-dire à privatiser les services publics et à libéraliser les secteurs stratégiques comme l’eau et l’énergie.

Décrypter les politiques du FMI FMI
Fonds monétaire international
Le FMI a été créé en 1944 à Bretton Woods (avec la Banque mondiale, son institution jumelle). Son but était de stabiliser le système financier international en réglementant la circulation des capitaux.

À ce jour, 188 pays en sont membres (les mêmes qu’à la Banque mondiale).

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et de la Banque mondiale Banque mondiale
BM
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD) a été créée en juillet 1944 à Bretton Woods (États-Unis), à l’initiative de 45 pays réunis pour la première Conférence monétaire et financière des Nations unies. En 2011, 187 pays en étaient membres.

Créée en 1944 à Bretton Woods dans le cadre du nouveau système monétaire international, la Banque possède un capital apporté par les pays membres et surtout emprunte sur les marchés internationaux de capitaux. La Banque finance des projets sectoriels, publics ou privés, à destination des pays du Tiers Monde et de l’ex-bloc soviétique. Elle se compose des cinq filiales suivantes :
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD, 184 membres en 2003) octroie des prêts concernant de grands secteurs d’activité (agriculture et énergie), essentiellement aux pays à revenus intermédiaires.
L’Association internationale pour le développement (AID, ou IDA selon son appellation anglophone, 164 membres en 2003) s’est spécialisée dans l’octroi à très long terme (35 à 40 ans, dont 10 de grâce) de prêts à taux d’intérêt nuls ou très faibles à destination des pays les moins avancés (PMA).
La Société financière internationale (SFI) est la filiale de la Banque qui a en charge le financement d’entreprises ou d’institutions privées du Tiers Monde.
Enfin, le Centre international de règlements des différends relatifs aux investissements (CIRDI) gère les conflits d’intérêts tandis que l’Agence multilatérale de garantie des investissements (AMGI) cherche à favoriser l’investissement dans les PED. Avec l’accroissement de l’endettement, la Banque mondiale a, en accord avec le FMI, développé ses interventions dans une perspective macro-économique. Ainsi la Banque impose-t-elle de plus en plus la mise en place de politiques d’ajustement destinées à équilibrer la balance des paiements des pays lourdement endettés. La Banque ne se prive pas de « conseiller » les pays soumis à la thérapeutique du FMI sur la meilleure façon de réduire les déficits budgétaires, de mobiliser l’épargne interne, d’inciter les investisseurs étrangers à s’installer sur place, de libéraliser les changes et les prix. Enfin, la Banque participe financièrement à ces programmes en accordant aux pays qui suivent cette politique, des prêts d’ajustement structurel depuis 1982.

TYPES DE PRETS ACCORDES PAR LA BM :
1) Les prêts-projets : prêts classiques pour des centrales thermiques, le secteur pétrolier, les industries forestières, les projets agricoles, barrages, routes, distribution et assainissement de l’eau, etc.
2) Les prêts d’ajustement sectoriel qui s’adressent à un secteur entier d’une économie nationale : énergie, agriculture, industrie, etc.
3) Les prêts à des institutions qui servent à orienter les politiques de certaines institutions vers le commerce extérieur et à ouvrir la voie aux transnationales. Ils financent aussi la privatisation des services publics.
4) Les prêts d’ajustement structurel, censés atténuer la crise de la dette, qui favorisent invariablement une politique néo-libérale.
5) Les prêts pour lutter contre la pauvreté.
Site : http://www.banquemondiale.org
 ; comprendre les rouages de la dette ; faire le bilan historique du pillage des ressources naturelles ; analyser les agissements des multinationales ; s’opposer à l’accaparement des terres ; dénoncer les « éléphants blancs Éléphant blanc
éléphants blancs
L’expression « éléphant blanc » désigne un mégaprojet, souvent d’infrastructure, qui amène plus de coûts que de bénéfices à la collectivité.

Pour la petite histoire, la métaphore de l’éléphant blanc provient de la tradition des princes indiens qui s’offraient ce cadeau somptueux. Cadeau empoisonné, puisqu’il entraînait de nombreux coûts et qu’il était proscrit de le faire travailler. Ce terme est généralement utilisé pour désigner des mégaprojets développés dans les pays du Sud.
 » ; refuser le micro-crédit institutionnalisé pour le remplacer par le micro-crédit autogéré. Voilà les thèmes qui ont été débattus lors de l’Université du Réseau CADTM Afrique.

La dette n’est pas une question d’argent, c’est une question éminemment politique, car mettre la main sur les caisses d’un État via la dette, c’est prendre le pouvoir. Les Pays pauvres très endettés PPTE
Pays pauvres très endettés
(En anglais : HIPC).
L’initiative PPTE, mise en place en 1996 et renforcée en septembre 1999, est destinée à alléger la dette des pays très pauvres et très endettés, avec le modeste objectif de la rendre juste soutenable.

Elle se déroule en 4 étapes particulièrement exigeantes et complexes.
Tout d’abord, le pays qui sollicite une aide au titre de cette initiative doit mener docilement, en général pendant 3 ans, des politiques économiques approuvées par le FMI et la Banque mondiale, sous forme de programmes d’ajustement. Il continue alors à recevoir l’aide classique de tous les bailleurs de fonds concernés. Pendant ce temps, il doit adopter un document de stratégie de réduction de la pauvreté (DSRP), parfois juste sous une forme intérimaire, et avoir obtenu des résultats dans l’application de cette stratégie pendant au moins un an.

À la fin de ces 3 années, arrive le point de décision : le FMI analyse le caractère soutenable ou non de l’endettement du pays candidat. Si la valeur nette du ratio stock de la dette extérieure / exportations est supérieure à 150 % après application des mécanismes traditionnels d’allègement de la dette, le pays peut être déclaré éligible. Cependant, les pays à niveau d’exportations élevé (ratio exportations/PIB supérieur à 30 %) sont pénalisés par le choix de ce critère, et on privilégie alors leurs recettes budgétaires plutôt que leurs exportations. Donc si leur endettement est manifestement très élevé malgré un bon recouvrement de l’impôt (recettes budgétaires supérieures à 15 % du PIB, afin d’éviter tout laxisme dans ce domaine), l’objectif retenu est un ratio valeur nette du stock de la dette / recettes budgétaires supérieur à 250 %.
Troisième temps, si le pays est déclaré admissible, il bénéficie de premiers allègements de la part des États créanciers et des banques privées, et doit poursuivre avec les politiques agréées par le FMI et la Banque mondiale. La durée de cette période est déterminée par la mise en œuvre satisfaisante des réformes clés convenues au point de décision, dans un souci de maintien de la stabilité macroéconomique.

A l’issue, arrive le point d’achèvement. Le reste de allègement est alors fourni, pour permettre au pays de revenir à des critères de soutenabilité (exposés ci-dessus) jugés satisfaisants.
Le coût de cette initiative est estimé à 54 milliards de dollars, soit environ 2,6% de la dette extérieure du Tiers Monde.
Les PPTE sont au nombre de 42 seulement, dont 34 en Afrique subsaharienne, auxquels il convient d’ajouter le Honduras, le Nicaragua, la Bolivie, la Guyana, le Laos, le Vietnam et Myanmar.
Au 30 septembre 2003, 27 pays ont atteint le point de décision, et seulement 8 sont parvenus au point d’achèvement : l’Ouganda, la Bolivie, le Mozambique, la Tanzanie, le Burkina Faso, la Mauritanie, le Mali et le Bénin.
(PPTE) sont, en fait, sous perfusion des IFI. Les fonctionnaires internationaux viennent deux fois par an vérifier que le ministère des Finances local applique correctement les conditionnalités des prêts.

Peu de citoyens sont conscients de la toile d’araignée qui les maintient dans le sous-développement. Ils ont la naïveté de croire leurs dirigeants quand ils leur disent qu’ils ont obtenu de « l’aide » de l’Occident ou des pays émergents Pays émergents Les pays émergents désignent la vingtaine de pays en développement ayant accès aux marchés financiers. , ou des « dons » de la Communauté internationale. Ils ont la naïveté de se réjouir de l’installation d’entreprises étrangères sur leur territoire, alors que lorsque la majorité des secteurs privés, des travailleurs actifs Actif
Actifs
En général, le terme « actif » fait référence à un bien qui possède une valeur réalisable, ou qui peut générer des revenus. Dans le cas contraire, on parle de « passif », c’est-à-dire la partie du bilan composé des ressources dont dispose une entreprise (les capitaux propres apportés par les associés, les provisions pour risques et charges ainsi que les dettes).
, des exportations sont aux mains des capitaux internationaux, cela signifie que l’économie nationale est aux mains des étrangers et que leur pays ne leur appartient plus.

Quand un mouvement populaire renverse un régime autoritaire, « l’Internationale » se précipite au chevet des forces démocratiques pour apporter « soutien » et « facilités » financières. Personne ne doit être dupe. Les contrats, les prêts, l’aide « liée », tout est fait pour que « l’Internationale », via ses IFI et ses multinationales, récupère, le plus vite possible, les avantages qui existaient du temps du régime précédent. Tout est fait pour rétablir l’impérialisme financier et pour assurer la continuité du néocolonialisme libéral. C’est exactement ce qui s’est passé après le printemps tunisien.

Les gouvernements et les Institutions financières internationales redoutent les organisations qui luttent contre la dette. Ils craignent, en effet, que les citoyens, comprenant la supercherie dont ils sont victimes, s’élèvent contre ce dictat, et mettent en place des alternatives, convaincus que personne ne doit plus venir s’occuper de leur pays à leur place. Des alternatives, il y en a. Elles ont montré leur efficacité. Les citoyens doivent d’abord imposer un moratoire Moratoire Situation dans laquelle une dette est gelée par le créancier, qui renonce à en exiger le paiement dans les délais convenus. Cependant, durant la période de moratoire, les intérêts continuent de courir. Un moratoire peut également être décidé par le débiteur, comme ce fut le cas de la Russie en 1998 et de l’Équateur en 1999. , c’est-à-dire une suspension du paiement de la dette, afin de procéder à un audit de l’endettement et en répudier les parts odieuses et illégitimes. Ils doivent participer à la révision des contrats publics et privés existants, en imposer de nouveaux, refuser toute conditionnalité abusive, afin que le bien-être des populations en soit le seul objectif.

Soulignons que la première Université du Réseau Afrique du CADTM a été un haut lieu d’échange et d’information sur les luttes menées dans les sous-régions contre les redoutables prédateurs sans scrupules que sont les requins de la finance internationale. Une convergence d’actions Action
Actions
Valeur mobilière émise par une société par actions. Ce titre représente une fraction du capital social. Il donne au titulaire (l’actionnaire) le droit notamment de recevoir une part des bénéfices distribués (le dividende) et de participer aux assemblées générales.
est en effet nécessaire, car les Africains n’acceptent plus le système qui, depuis la fin de la Conférence de Berlin, en février 1885, fait de l’Afrique la source du développement de l’Occident.
L’Afrique en a marre !


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