Deux siècles de crises et de répudiations de la dette : quelles alternatives ?

12 janvier par Eric Toussaint

Prise de Mexico par les troupes U.S. par Carl Nebel - 1851 (CC - Wikimedia)

Conférence donnée lors du Festival des Solidarités à Cergy le 25/11/ 2017 : Eric Toussaint, porte-parole du CADTM, présente son livre « Le Système Dette », sorti en novembre 2017 aux Editions Les Liens qui Libèrent. Il parcourt sur les deux derniers siècles une histoire de soumission des jeunes États par leur endettement extérieur, en Amérique latine comme autour de la Méditerranée.

Toussaint donne l’exemple des agressions colonialistes subies au prétexte de la dette Dette Dette multilatérale : Dette qui est due à la Banque mondiale, au FMI, aux banques de développement régionales comme la Banque Africaine de Développement, et à d’autres institutions multilatérales comme le Fonds Européen de Développement.
Dette privée : Emprunts contractés par des emprunteurs privés quel que soit le prêteur.
Dette publique : Ensemble des emprunts contractés par des emprunteurs publics.
par le Mexique, la Grèce, la Tunisie, l’Égypte. Il fustige le rôle néfaste des classes dominantes locales qui tirent profit de ce système de domination post-colonialiste et contribuent à le pérenniser, en multipliant les passerelles avec les grandes institutions financières internationales responsables des programmes d’ajustement structurels.

Toussaint cite ensuite des exemples victorieux de suspension de paiement et de répudiation unilatérale de dettes qui ont permis aux États concernés de se relever et de sortir du cercle vicieux de la dette.

En réponse aux questions du public, il explique pourquoi les ex-puissances coloniales doivent rembourser leurs propres dettes contractées en plusieurs siècles de domination et d’exploitation par les colonisateurs.

Mais interrompre le paiement de la dette extérieure ne suffit pas, il faut un changement radical de modèle pour les pays en voie de développement.

Les pays africains d’une même région doivent établir une communauté régionale avec des synergies autour d’un plan d’intégration des peuples et des économies, en développant les énergies renouvelables, en soutenant les productions locales et notamment l’économie paysanne familiale, indépendamment des multinationales comme Monsanto et des influences des fondations Gates ou Ford, il faut à l’Afrique une autre politique fiscale, encourager les productions locales de médicaments génériques.

Or le recours à l’endettement tel que conçu par la Banque mondiale Banque mondiale
BM
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD) a été créée en juillet 1944 à Bretton Woods (États-Unis), à l’initiative de 45 pays réunis pour la première Conférence monétaire et financière des Nations unies. En 2011, 187 pays en étaient membres.

Créée en 1944 à Bretton Woods dans le cadre du nouveau système monétaire international, la Banque possède un capital apporté par les pays membres et surtout emprunte sur les marchés internationaux de capitaux. La Banque finance des projets sectoriels, publics ou privés, à destination des pays du Tiers Monde et de l’ex-bloc soviétique. Elle se compose des cinq filiales suivantes :
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD, 189 membres en 2017) octroie des prêts concernant de grands secteurs d’activité (agriculture et énergie), essentiellement aux pays à revenus intermédiaires.
L’Association internationale pour le développement (AID, ou IDA selon son appellation anglophone, 164 membres en 2003) s’est spécialisée dans l’octroi à très long terme (35 à 40 ans, dont 10 de grâce) de prêts à taux d’intérêt nuls ou très faibles à destination des pays les moins avancés (PMA).
La Société financière internationale (SFI) est la filiale de la Banque qui a en charge le financement d’entreprises ou d’institutions privées du Tiers Monde.
Enfin, le Centre international de règlements des différends relatifs aux investissements (CIRDI) gère les conflits d’intérêts tandis que l’Agence multilatérale de garantie des investissements (AMGI) cherche à favoriser l’investissement dans les PED. Avec l’accroissement de l’endettement, la Banque mondiale a, en accord avec le FMI, développé ses interventions dans une perspective macro-économique. Ainsi la Banque impose-t-elle de plus en plus la mise en place de politiques d’ajustement destinées à équilibrer la balance des paiements des pays lourdement endettés. La Banque ne se prive pas de « conseiller » les pays soumis à la thérapeutique du FMI sur la meilleure façon de réduire les déficits budgétaires, de mobiliser l’épargne interne, d’inciter les investisseurs étrangers à s’installer sur place, de libéraliser les changes et les prix. Enfin, la Banque participe financièrement à ces programmes en accordant aux pays qui suivent cette politique, des prêts d’ajustement structurel depuis 1982.

TYPES DE PRÊTS ACCORDÉS PAR LA BM :

1) Les prêts-projets : prêts classiques pour des centrales thermiques, le secteur pétrolier, les industries forestières, les projets agricoles, barrages, routes, distribution et assainissement de l’eau, etc.
2) Les prêts d’ajustement sectoriel qui s’adressent à un secteur entier d’une économie nationale : énergie, agriculture, industrie, etc.
3) Les prêts à des institutions qui servent à orienter les politiques de certaines institutions vers le commerce extérieur et à ouvrir la voie aux transnationales. Ils financent aussi la privatisation des services publics.
4) Les prêts d’ajustement structurel, censés atténuer la crise de la dette, qui favorisent invariablement une politique néo-libérale.
5) Les prêts pour lutter contre la pauvreté.
Site : http://www.banquemondiale.org
et le FMI FMI
Fonds monétaire international
Le FMI a été créé en 1944 à Bretton Woods (avec la Banque mondiale, son institution jumelle). Son but était de stabiliser le système financier international en réglementant la circulation des capitaux.

À ce jour, 188 pays en sont membres (les mêmes qu’à la Banque mondiale).

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condamne les pays au sous-développement. Les pays qui ont appliqué le modèle de développement financé par la dette et tiré par les exportations ne se sont pas développés. Sans exception. La Corée du Sud a réussi une diversification industrielle mais elle l’a fait sans recourir à l’endettement extérieur dans les années 1960-1980 car sa position géostratégique lui a permis de bénéficier de dons des États-Unis. Cuba, bien qu’imparfait, est un exemple à citer, sa politique en matière de santé et de formation lui permet d’aider les autres pays en développement, malgré le blocus qu’elle subit. Cuba ne fait ni partie de la Banque mondiale ni du FMI.

De toute façon, il faut inventer de nouveaux projets qui mettent la garantie des droits humains au poste de commande. Cela implique une grande participation citoyenne.

Les projets de type C2D que la France propose à ses anciennes colonies pour convertir leurs anciennes dettes avec participation citoyenne profitent surtout aux grands groupes français.

L’exemple de Thomas Sankara, assassiné pour avoir mené tout seul, parmi les pays de l’Organisation de l’Unité Africaine, la lutte contre les dettes illégitimes, suite à l’appel lancé par Fidel Castro, montre combien une nouvelle politique de libération pour les pays endettés doit être menée de manière cohérente et homogène par tous les pays d’une région, sous peine de voir les peuples continuer à vivre dans l’humiliation, la subordination et la misère.


Auteur.e

Eric Toussaint

docteur en sciences politiques des universités de Liège et de Paris VIII, porte-parole du CADTM international et membre du Conseil scientifique d’ATTAC France. Il est l’auteur des livres Bancocratie, ADEN, Bruxelles, 2014 ; Procès d’un homme exemplaire, Éditions Al Dante, Marseille, 2013 ; Un coup d’œil dans le rétroviseur. L’idéologie néolibérale des origines jusqu’à aujourd’hui, Le Cerisier, Mons, 2010. Il est coauteur avec Damien Millet des livres AAA, Audit, Annulation, Autre politique, Le Seuil, Paris, 2012 ; La dette ou la vie, Aden/CADTM, Bruxelles, 2011. Ce dernier livre a reçu le Prix du livre politique octroyé par la Foire du livre politique de Liège. Il a coordonné les travaux de la Commission pour la Vérité sur la dette publique de la Grèce créée le 4 avril 2015 par la présidente du Parlement grec. Cette commission a fonctionné sous les auspices du parlement entre avril et octobre 2015. Suite à sa dissolution annoncée le 12 novembre 2015 par le nouveau président du parlement grec, l’ex-Commission poursuit ses travaux et s’est dotée d’un statut légal d’association sans but lucratif.